« Marshal Blueberry : l’Intégrale » par William Vance, Michel Rouge, Jean Giraud et Thierry Smolderen

En matière de western, le « Blueberry » imaginé dans Pilote dès 1963 par Jean-Michel Charlier et Jean Giraud constitue toujours la référence. Outre une nouvelle intégrale lancée en 2012 (volumes 6 et 7 parus en juillet et décembre 2017), Dargaud publie ce mois-ci un tome regroupant les trois épisodes de « Marshal Blueberry » : une série alternative lancée dès novembre 1991 par Giraud en compagnie de William Vance. Trois tomes suivront (dont un dernier dessiné par Michel Rouge), selon une tonalité désenchantée et violente pour le coup digne des westerns selon Sergio Leone. Étrangement, et à l’inverse des habitudes patrimoniales actuelles, la présente intégrale de 144 pages n’est accompagnée d’aucune préface ni dossier introductif : essayons par conséquent d’y voir plus clair…

Couverture du 1er tome (Alpen Publishers 1991)

Première planche originale par W. Vance pour "Sur ordre de Washington" (encre de Chine et gouache blanche - 1991)

Initialement publiée par Alpen Publishers, une maison d’édition suisse créée par Fabrice Giger avant son rachat des Humanoïdes associées, la série (alors riche de deux tomes) sera reprise par Dargaud à partir de juillet 1995. Profitant de la parution d’un troisième titre survenu en juin 2000, Dargaud proposera en septembre suivant une première version intégrale de « Marshal Blueberry », sous forme d’un coffret rassemblant les trois épisodes parus, ainsi qu’un livret supplémentaire de 8 pages. L’événement déclencheur de cette série alternative à la saga culte « Blueberry » (voir notre dossier consacré à l’intégrale en cours) remonte au décès de Charlier le 10 juillet 1989. Giraud terminera « Arizona Love » (23e tome) chez Alpen Publishers en 1990, tout en choisissant de garder la main sur la série principale : débutera ainsi en 1995 le cycle « Mister Blueberry »… de retour chez Dargaud. À l’inverse, Giraud laissera à François Corteggiani le soin de scénariser pleinement l’autre grande série dérivée : « La Jeunesse de Blueberry », alors dessinée par Colin Wilson (le 6e tome, « Le Raid infernal », paraîtra en 1990). Néanmoins désireux d’innover, Giraud se joindra à Thierry Smolderen pour imaginer une autre série dérivée : ce sera « Marshal Blueberry », qui prend pour cadre chronologique l’année 1868 et s’intercale donc a posteriori entre le cycle du « Cheval de fer » (5 tomes publiés en 1970 et 1971) et celui de « L’Or de la Sierra » (mythique puisque comprenant « La Mine de l’Allemand perdu » et « Le Spectre aux balles d’or », titres parus en 1972). Aux lecteurs de s’y retrouver !

Visuel du dossier présenté en 2000 dans l'intégrale Dargaud

Des personnages de face et de profil, à la manière de "XIII" (planche 3 pour "Sur ordre de Washington" - 1991)

Dans « Sur ordre de Washington », Blueberry se retrouve confronté à une poignée d’Apaches qui sèment la terreur chez les colons dans la région située autour de Fort Navajo. À leur tête, Chato, toutefois livré comme prisonnier à Blueberry. Dans les rigueurs de l’hiver, les choses ne vont pas tarder à s’envenimer dans le fortin militaire assiégé, ce d’autant plus qu’un réseau de trafiquants d’armes sévit également dans les alentours… Autant le dire, ce canevas somme toute classique fait des merveilles tant les auteurs prennent leur récit à bras le corps : le verbe comme l’action y sont abruptes et impitoyables, et conviennent parfaitement au trait rude et réaliste de Vance, qui sait magnifier les éléments (neige, pluie) et confronter les visages des principaux protagonistes, tous marqués par la crasse, la rudesse, la violence et le cynisme. C’est en ce sens, disions-nous en introduction, que « Marshal Blueberry » doit tout au western selon Leone, Corbucci (« Django » en 1996 ; « Le Grand Silence » en 1968), Peckinpah (« La Horde sauvage » en 1969) ou Eastwood (« L’Homme des hautes plaines » en 1973 ; « Josey Wales hors-la-loi » en 1976 ; « Pale Rider » en 1985). Assurément, aussi, il y a du « Ringo » et du « XIII » dans les planches dessinées par Vance, lequel avait reçu carte blanche pour imposer son propre graphisme sans chercher à copier celui de Giraud. Une volonté qui assurera le succès de ce spin-off : plus de 100 000 albums seront écoulés pour le premier tome de « Marshal Blueberry ».

Couverture pour "Mission Sherman" (Alpen Publishers, 1993)

Un cavalier solitaire... (Mission Sherman, planche 1 par W. Vance)

La recette est reprise à l’identique pour « Mission Sherman » en juin 1993, ce deuxième opus voyant réellement notre héros arborer l’étoile de marshal dans la bourgade de Heaven. Un patelin loin d’être de tout repos puisque tombé sous la coupe réglée de l’organisation gérant le trafic d’armes que pourchasse Blueberry. Ce dernier manquera d’y laisser la vie… Rien ne manque au genre, auquel Vance rajoute même quelques scènes dénudées : saloon mal famé, tricherie au jeu, bagarres, édiles corrompus, fières prostituées et rares personnages secondaires sans arrière-pensées. Signalons également pour ces deux premiers opus les somptueuses mises en couleurs réalisées par Petra Van Cutsen : l’épouse de William Vance.

Une ambiance et des gueules digne du western spaghetti (planche 5 de "Mission Sherman")

Vance introduira un érotisme plus que latent dans "Mission Sherman" (planche 22)

Suite au désistement inexpliqué de Vance (Giraud s’avouera « blessé » par ce comportement), le troisième et dernier album de ce cycle (« Frontière sanglante », 2000) sera finalement dessiné par Michel Rouge. Assistant de Jean Giraud pour l’encrage de « La Longue Marche » (« Blueberry T19 » en 1980) et par ailleurs repreneur de la série « Comanche » après Hermann, de 1990 à 2002, Rouge restera très influencé graphiquement par ses deux maîtres franco-belges. Dans cet ultime épisode, Blueberry, laissé pour mort, est ramené au ranch de la belle Tess Bonaventura par son ami Red Neck. Il sera bientôt prêt à affronter Carmody, le riche et influent propriétaire qui se cache derrière le trafic d’armes local. Honnêtement réalisé, l’épisode ne laissera cependant pas un souvenir impérissable chez le lecteur : difficile de rivaliser graphiquement avec Giraud et Vance…

Couverture et première planche pour "Frontière sanglante" par Michel Rouge (Dargaud, 2000)

Au début des années 2000, Giraud prévoit non seulement de poursuivre « Marshal Blueberry » (pourtant prévu en seulement 3 albums) sur un nouveau cycle mais également de faire dessiner son transgressif « Blueberry 1900 » (onirisme et sorcellerie !) par François Boucq. Il verra ses projets bien malmenés : aucune suite du « Marshal » ne sera entamée et Philippe Charlier (fils de Jean-Michel) refusera de voir Giraud débuter son « Blueberry 1900 », par simple souci de cohérence et afin de ne pas rajouter à la confusion du lectorat. Boucq optera en conséquence pour « Bouncer », un scénario westernien proposé par Jodorowsky (premier tome en 2001). La reprise graphique de « La Jeunesse de Blueberry » (par Michel Blanc-Dumont en 1998) et le film réalisé par Jan Kounen en 2004 finiront de diviser les fans autour d’une franchise référentielle… qui n’aura toutefois et pour ainsi dire rien perdu de son aura jusqu’à aujourd’hui.

Philippe TOMBLAINE

« Marshal Blueberry : l’Intégrale » par William Vance, Michel Rouge, Jean Giraud et Thierry Smolderen
Éditions Dargaud (29,99 €) – ISBN : 978-2205077278

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4 réponses à « Marshal Blueberry : l’Intégrale » par William Vance, Michel Rouge, Jean Giraud et Thierry Smolderen

  1. jfchanson dit :

    La légende dit que quelques années après cet abandon de Vance, Giraud tiendra sa revanche en dessinant un XIII qui marchera mieux que ceux de Vance.

  2. Serge BUCH dit :

    Pas d’accord du tout avec Philippe Tomblaine quant à la prestation graphique de Michel Rouge pour le troisième tome. À mes yeux il aurait pu reprendre la « série mère » à la suite de Jean Giraud si tant est qu’un projet en ce sens eut été envisagé. Certes, son Blueberry ressemble davantage à celui de l’époque Chihuahua Pearl, il ne l’a sans soute pas assez rajeuni pour l’épisode, mais sa maîtrise des personnages n’a surtout rien à envier à celle de William Vance dont la physionomie de ses personnages est interchangeable d’une série à l’autre. Mais, je confirme, Jean Giraud a vécu le renoncement de Vance pour le troisième tome comme une véritable trahison.

    • PATYDOC dit :

      Tout-à-fait d’accord avec vous. Giraud a toujours regardé un peu de haut M. Rouge (voir ses déclarations), sans doute comme un Maître regardera toujours son plus fidèle assistant avec un peu de suffisance (voir Pratt / Vianello par exemple). Mais ce n’est pas une raison pour répéter les dires de Giraud sans se forger sa propre opinion! M. Rouge assure totalement cette reprise, et se place aux côtés de tous ces dessinateurs du style Giraud (Wilson, Rossi, Cuzor, Meyer etc …), qui sont tous devenus des Maître à leur tour.

  3. Franck dit :

    Assez d’accord avec l’avis de Serge. Rouge a assuré sur ce qu’il a fait, avec son propre style, et il apparait évident à l’aune des images proposées que le dessin de Vance est quant à lui trop marqué (on dirait du « XIII » à l’ouest), même si j’adore ce dessinateur. Ceci dit, je ne crois effectivement pas que la série a vraiment gagné à être reprise par tout ces dessinateurs. Plus de confusion qu’autre chose. Néanmoins, et de manière un peu paradoxale, j’aurais apprécié de pouvoir lire un « 1900″ ; -) Si ce « préquel » avait été clairement défini et proposé en terme de maquette, nul doute que le scénario de Giraud aurait été savourable. D’ailleurs, ce qu’il a proposé simplement en fin de série y ressemble un peu déjà, non ? (Pour peu qu’on puisse imaginer un « 1900″ ;-) ) A suivre ?…