« Maria et Salazar » par Robin Walter

La situation des migrants en Europe fait oublier à certains qu’un pays comme la France s’est enrichi au vingtième siècle de populations très importantes. Par exemple, des centaines de milliers de Portugais s’y installent pour travailler et échapper à la pauvreté. Ce sont là des voyageurs particuliers, qui non seulement occupent les emplois difficiles ou subalternes, mais aussi enrichissent le pays qui les accueille et, paradoxalement, celui qui les a fait fuir.

À la disparition des parents, la maison familiale, comme c’est souvent le cas, doit être vendue. L’auteur de l’album se remémore d’abord cet endroit où il a vécu et où il a même dessiné sa première BD : « KZ Dora », dont on reparlera. C’est aussi l’occasion de dernières réunions et autres fêtes en ces murs et, surtout, l’occasion d’évoquer le passé avec Maria, témoin privilégié de cette demeure. À travers l’histoire de Maria, « bonne » dans sa famille pendant une trentaine d’années, Robin Walter  cherche à en savoir un peu plus sur ce qu’elle est, le pourquoi de sa venue, et, enfin, ce qui n’est pas le moindre, sur ce qu’était son pays quand elle l’a quitté.

Un double fil rouge permet donc à cette histoire de se construire : celle de Maria, bien évidemment, mais aussi celle de son pays, marqué par la dictature, celle des « années Salazar », qui vont obliger, de 1957 à 1974, 900 000 Portugais à fuir et pour certains, à peupler des bidonvilles près de Paris. Maria arrive en 1972, deux ans après son mari, et participe à cette émigration de masse consécutive à l’arrivée au pouvoir d’un professeur qui réussit un redressement économique satisfaisant la population, mais qui va instaurer peu à peu la plus longue dictature européenne !

Pour fuir sa police politique (la PIDE) et son réseau d’informateurs (dont les curés sont d’ailleurs les plus fidèles piliers), la fuite s’organise vers l’Espagne, puis la France, avec l’aide de passeurs. Certains jeunes gens veulent également échapper au service militaire de trois ans, qui risque de les envoyer se faire tuer dans les colonies portugaises (Angola, Mozambique…). À l’arrivée en France, il est alors facile de trouver du travail et de se faire faire un passeport, mais le rêve est tenace de se construire une maison au pays et d’y revenir pour la retraite. C’est sans compter sur les enfants et les petits enfants…

Dans l’histoire de Maria, politique et travail sont intimement liés. Son destin, anecdotique et historique à la fois, ne laisse pas indifférent. Il lui a fallu quitter ses amis, sa famille, ses racines et s’intégrer peu à peu, apprendre une langue et découvrir le bonheur de mieux vivre, de la première Mobylette pour le mari jusqu‘à l’achat de la maison. C’est aussi pour l’auteur l’occasion de rappeler que chaque vague d’immigration provoque malheureusement des replis identitaires et des comportements racistes insupportables. Aujourd’hui, selon l’INSEE, plus de 600 000 ressortissants portugais habitent l’hexagone et participent à l’économie nationale.

Rappelons, pour terminer, que l’auteur a publié chez le même éditeur « KZ Dora », dont les deux tomes ont été réédités en intégrale. Robin Walter y raconte le parcours de cinq hommes qui se croisent dans un des pires camps de concentration de la Seconde Guerre mondiale. Œuvre didactique et émouvante, « KZ Dora » est écrit en grande partie à partir du témoignage de Pierre Walter, résistant déporté et survivant, et dont l’auteur est le petit-fils.

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

 « Maria et Salazar » par Robin Walter

Éditions Des ronds dans l’eau (17 €) – ISBN : 978-2-3741-8042-7

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