Doug Braithwaite interview

Les 27, 28 et 29 octobre s’est déroulé, à Paris, la huitième édition de la Comic Con (troisième du nom à la Villette, depuis sa reprise autonome en 2015). (1) Cette manifestation entièrement dédiée aux cultures pop, dont les comics, est un rendez-vous incontournable de ce médium. C’était l’occasion d’interroger l’un des nombreux auteurs présents : Doug Braithwaite, invité des éditions Bliss Comics et dessinateur génial d’au moins trois nouveautés. (2)

Doug Braithwaite est en ce moment à l’honneur avec de nombreux titres comme « Imperium », (voir-ci-dessous), scénarisé par Joshua Dysart et dessiné par lui, mais aussi : Kary Evans, Cafu, Scott Eaton et Juan José Ryp. Ce gros pavé de 420 pages propose, en 16 comics rassemblés en 4 gros chapitres, d’entrer dans l’univers dystopique de Toyo Harada : le puissant psiotique créateur de la fondation Harbinger. Débutant par un flash forward (saut dans le futur), le scénariste nous montre ce que l’avenir pourrait être si Toyo Harada, sorte de gourou eugéniste, avait les pleins pouvoirs. Un futur, certes idyllique, quoiqu’inquiétant. Le présent de cette histoire donne à voir un proche futur moins évident, où nos gouvernements combattent la toute-puissance du visionnaire Harada. Un récit de science-fiction réussi, certes bourré d’action, mais aux thématiques ambitieuses très modernes, permettant de réfléchir aux enjeux actuels.Par ailleurs, dans la seconde intégrale liée au personnage XO Manowar, le dessinateur illustre les chapitres centraux intitulés « Armor Hunters ». Dans ce recueil de 592 pages, situé chronologiquement avant « The Valiant » (voir ce titre) et « Book of Death », Robert Venditi raconte le combat que va devoir mener Aric de Daci contre les chasseurs : ces extra-terrestres bien déterminés à détruire l’ensemble des armures existantes au sein de l’univers. Là encore, beaucoup d’action dans cette intégrale, mais une mythologie de science-fiction grand cru, se répandant au sein des titres « XO Manowar », « Unity » et « Bloodshot ». Elle est illustrée de mains de maître par Doug Braithwaite et ses collègues : Diego Bernard, Trevor Hairsine, Stephen Segovia, Robert Gill, Joe Harris, Cafu, et d’autres invités.

Enfin, toujours aux éditions Bliss, citons « Bloodshot USA » : la suite directe du précédent tome « Bloodshot Island ». Le projet Rising Spirit, à l’origine de la création du anti héros Bloodshot, a développé une nanite contagieuse. Un projet scientifique démesuré et totalement inhumain qui ambitionne de transformer des populations entières en soldats indestructibles. Arrêter cette pandémie et frapper au cœur de ses initiateurs, tel est l’objectif de Bloodshot et de ses collègues Ninjak et Livewire.

Ce dernier tome conclu le premier arc créé par le scénariste Jeff Lemire depuis « Bloodshot Reborn », en incluant en fin de volume l’épisode bonus « Bloodshot Reborn 0 », dessiné par Renato Guedes. Un cycle indispensable, qui sera suivi en 2018 par un nouveau, intitulé « Bloodshot Salvation ».

Rencontre :

BDzoom.com : Bonjour Doug. Tout d’abord les questions habituelles : Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs de BDzoom.com et nous dire d’où vous venez, où vous résidez aujourd’hui, et quel a été votre premier travail professionnel ?


Doug Braithwaite :
Je suis né et j’ai grandi à Londres. Il y a quinze ans, j’ai rejoint le nord de l’Angleterre. Mon premier travail professionnel a été réalisé pour Marvel, à l’âge de 17 ans. J’ai travaillé sur une licence appelée « Action Force », qui était basée sur la ligne de dessins animés et de jouets « Action Joe ». Il s’agissait généralement de courtes histoires en one-shot, d’environ huit pages, ce qui était bien, parce que ça me permettait de développer mes techniques de dessin et de narration dans une sérénité relative, sans être obligé de courir, pour produire 22 pages par mois.

Les contraintes de temps étaient toujours présentes, mais raisonnables. J’ai aussi travaillé sur d’autres titres, comme les « Transformers », « Ghostbusters » et les «Thundercats ». Mon premier éditeur a été Richard Starkings, connu pour « Comicraft » et « Elephantmen », et qui a aussi lancé l’auteur Bryan Hitch. D’autres talents étaient aussi présents à mes côtés chez Marvel à ce moment-là : Liam Sharp, Andrew Currie, Dan Abnett, Andy Lanning, Simon Furman, Steve White…

Mon premier travail pour la revue 2000 AD l’a été pour le Prog 619, avec une Acid House Story de « Judge Dredd » qui s’appelait : « Lockin Up The House », écrite par Alan Grant. J’ai, ensuite, réalisé trois ou quatre arcs narratifs pour « Judge Dredd » et quelques autres histoires diverses, ainsi que des couvertures. La même année, j’ai eu mon premier contrat aux Etats-Unis, avec un travail sur l’annual de « The Legion of Superheroes » (DC, 1990, ndlr).

BDzoom.com : Les lecteurs français connaissent certains de vos travaux pour Marvel et DC, mais comment avez-vous commencé à travailler pour l’éditeur Valiant ? Et quelle était votre connaissance du label, alors ?

DB : Et bien, étonnamment, j’avais dessiné un épisode de « Archer and Armstrong » pour la première version de l’éditeur Valiant, au début des années 1990. On peut donc dire que j’ai toujours connu la société. Ce faisant, je connaissais également Warren Simons, lorsqu’il collaborait chez Marvel, et nous avions eu l’opportunité de travailler ensemble sur les titres « Thor ». Aussi, lorsqu’il est passé chez Valiant, nous nous sommes rencontrés par hasard lors d’une convention aux États-Unis et c’est là qu’il m’a suggéré de travailler avec eux. J’étais encore en exclusivité chez Marvel mais dès le moment où mon contrat est arrivé à terme, afin de pouvoir travailler sur « Storm Dogs » (ma série en licence d’auteur chez Image), j’ai saisi l’opportunité de réaliser quelques couvertures pour Valiant, et voilà comment on en est arrivé là. 

Une illustration de « Storm Dogs » (Delcourt 2014)

Warren (Simons) a été vraiment sympa de me faire monter à bord, en tant qu’artiste à part entière, ayant toute latitude à participer au développement des personnages. Et bien que j’avais prévu au départ de ne réaliser que des couvertures, j’ai trouvé les personnages vraiment intéressants et complexes, tout comme l’éthique de la compagnie, qui m’a vraiment parlée. Cela a été un challenge de travailler sur de nouveaux personnages dont je n’étais pas vraiment familier, mais aussi tellement gratifiant d’œuvrer aux côtés d’auteurs aussi talentueux.

BDzoom.com : Lorsque l’on regarde et lit vos derniers travaux, sur les titres : « XO Manowar », « Book of Death », « Bloodshot »…, on est impressionné par le style très personnel qui s’en dégage, et qui semble colorisé sans encrage intermédiaire. Pouvez-vous nous donner quelques détails sur votre technique, s’il vous plaît ?

DB : Avant de travailler pour les éditions Valiant, j’expérimentais déjà quelques techniques, et l’une d’entre elles consistait à se passer d’un encreur, afin que les couleurs apparaissent directement par dessus mes dessins. L’idée était de permette aux lecteurs d’avoir la vision la plus juste de mon travail initial, plutôt que sa réinterprétation par divers encreurs. Il y a eu différentes étapes de résultats et j’ai eu besoin d’un coloriste qui comprenait ce que je souhaitais réaliser. Valiant a été assez sympa pour me permettre de continuer cette méthode. C’est ainsi que je scanne donc mes crayonnés, et les augmente avec des couches d’ombres et de textures, avant de les envoyer au coloriste. C’est raisonnablement satisfaisant. Récemment, sur « XO Manowar », Diego (Bernard, ndlr.) a relevé le défi. Il a une palette très riche et une compréhension subtile, qui lui ont permis de s’adapter parfaitement à mon style. Le travail réalisé sur « XO » a été un vrai plaisir, et heureusement, nous allons pouvoir continuer à œuvrer sur d’autres titres ensemble chez Valiant.

Un crayonné d'« Imperium », visible en fin d'album.

BDzoom.com : Quel est votre personnage préféré chez Valiant, et est-ce que les sujets politiques abordés font partie des raisons qui vous ont motivé à travailler chez eux ?

DB : J’ai du faire preuve de beaucoup d’imagination lorsque j’ai du réinterpréter les personnages dans l’univers Valiant, et je n’ai pas vraiment eu le temps de me les approprier assez pour en définir des favoris. Certains ressortent quand même : Harada est un personnage très intéressant qui, je trouve, fait partie des plus fascinants et des plus compliqués qu’il m’ait été donné de dessiner. J’ai vécu aussi une belle expérience à travailler sur le titre « Impérium » et à créer les personnages pour cette série. Ils n’étaient pas véritablement des héros, davantage des anti-héros, et j’ai beaucoup apprécié tous les aspects sous-jacents de cette série. Si je devais ne choisir qu’un personnage de la série, ça serait le robot « Soleil sur la neige », qui possède une sorte de cœur. J’adore le sentiment d’empathie que lui a attribué Josh et qui me l’a rendu intéressant à dessiner.

Je suis finalement assez content du résultat que j’en ai tiré, et fier de ce que l’on a fait sur la série. J’ai aussi beaucoup apprécié ce que j’ai réalisé sur la récente série « XO » (« Armor Hunters ») avec cette nouvelle interprétation d’Aric, montrant un personnage plus réfléchi. Tout l’esprit de la série était convoqué, et la combinaison de cette science-fiction ambitieuse, de steampunk et d’éléments de fantasy à la Robert Howard, m’ont particulièrement convenu. En fait, toutes les histoires Valiant pour lesquelles j’ai travaillé jusqu’à présent ont été un choc et ont satisfait chaque moment que je leur ai consacré.

BDzoom.com : Étiez-vous déjà venu en France ?

DB : Oui, j’ai déjà eu l’occasion de passer quelques moments en France et à Paris, et je reviens à chaque fois avec beaucoup de bonheur.

BDzoom.com : Dernière question : Pourquoi le projet « Storm Dogs » n’a-t-il pas complètement abouti ? Peut-on espérer lire une suite et une fin un jour ?

DB : Le prochain tome est dans les tuyaux. Dave Hine et moi-même avons été tous les deux très pris par d’autres projets, aussi a-t-il été compliqué de caler « Storm Dogs » dans nos plannings respectifs, mais on y travaille en arrière plan. Je ne peux pas en dire plus pour le moment. Si on avait quatre mains chacun et 48 heures dans la journée, cela serait plus simple.

Propos recueillis par Franck GUIGUE
Un grand merci à Nicolas Mallet et aux éditions Bliss pour la facilitation.

(1) Convention de comics, en bon français.
Lire cet article récapitulatif consacré à la Comic Con sur AlloCiné.

(2) Parmi les auteurs présents cette année, notons, entre autres : Fred Van Lente, Pere Perez, Doug Braithwaite, Joshua Dysart et Cafu (stand Bliss Comics), Pat Mills, Mick McMahon, Colin MacNeil (stand Delirium). Sachant que quelques libraires spécialisés, dans toute la France, ont proposé aussi des rencontres avant ou après ce gros festival. Qu’ils en soient remercié.


« Imperium » par Doug Braithwaite, Kary Evans, Cafu, Scott Eaton, Juan José Ryppar et Joshua Dysart
Éditions Bliss Comics (35 €) —ISBN : 978-2-37578-091-6

« X-O Manowar : Intégrale T2 » par Doug Braithwaite, Diego Bernard, Trevor Hairsine, Stephen Segovia, Robert Gill, Joe Harris, Cafu et Robert Venditi
Éditions Bliss Comics (45 €) – ISBN : 978-2375780329

« Bloodshot USA » par Doug Braithwaite, Renato Guedes et Jeff Lemire
Éditions Bliss Comics (16,95 €) – ISBN : 978-2-37578-022-0

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