« Soudain l’univers prend fin » par Dakota McFadzean

Régulièrement, paraissent des ouvrages dévoilant des auteurs s’étant fait remarquer dans la presse avec des dessins qui mêlent humour absurde et sens de la poésie : la plupart œuvrant dans le milieu de la bande dessinée, via le principe du strip (une petite suite de cases, à chute). Le médium nous a habitués à des noms de grands anciens des années d’après-guerre, que l’on ne cesse de redécouvrir, et d’autres, plus modernes, émergent à l’occasion (1). Les éditions Çà et là nous proposent de découvrir l’univers étrange de Dakota McFadzean, jeune auteur canadien.

Dakota McFadzean © saskartsboard.ca

Né en 1982, Dakota McFadzean fait partie de la nouvelle garde indépendante canadienne. Ses bandes ont été publiées dans Mad magazine, mais aussi l’anthologie : « The Best American Comics » ou la revue Funny Or Die. Entre 2011 et 2015, il a dessiné chaque jour un strip sur son site internet (2). Cette édition regroupe la première partie de l’intégrale de ces bandes publiées précédemment au Canada chez Conundrum, du moins pour celles des années 2011-2013 : un second tome étant prévu, pour celles inédites de 2014-2015, en septembre 2018 aux éditions Çà et là.

Le principe du strip n’est pas un des plus répandus dans notre pays, alors qu’aux États-Unis, la tradition de la presse veut que la plupart des journaux proposent ce genre de récits dans leurs pages, souvent basés sur l’humour, mais pas que. Et même si quelques éditeurs, dont Dargaud, ont su publier au fil du temps quelques classiques, comme les « Peanuts », « Calvin et Hobbes », « Hägar Dünor » ou encore les plus récents « The Boondocks », pour n’en citer que quelques-uns, rares sont les créations modernes à franchir l’Atlantique. C’est donc avec d’autant plus de plaisir que l’on aborde le travail nonsensique de Dakota McFadzean. Car c’est bien de cela qu’il s’agit.

D’ailleurs, le style imposé du strip ne laisse pas beaucoup d’autre choix qu’une grande inventivité et donc un renouvellement à chaque instant. Aussi, parvenir à faire rire, sourire, ou s’interroger sur plus de 300 pages nécessite un grand talent.Dans « Soudain l’univers prend fin », on oscille à chaque bande entre interrogations amusées, réelle envie de pouffer de moquerie face à la situation souvent énorme, ou grotesque, et une sensation de mélancolie, voire de pitié, pour tel ou tel personnage. En effet, il n’est pas rare qu’un bébé, un chat, une espèce de pseudo dinosaure de pacotille, un petit fantôme, un vieillard, ou même Dieu (des thèmes récurrents ici), se trouvent face à une situation où l’issue est improbable, voire inexistante. Celle-ci laisse le personnage, et le lecteur témoin, face à une grande expectative… un vide. Mais c’est aussi toute la force d’un tel recueil : pouvoir permettre une suite aux strips — d’abord isolés les uns des autres, par le temps (de la réflexion de l’auteur) et le temps de parution (sur le blog de celui-ci, puis par le truchement du feuilletage des pages du livre) — et pouvoir aussi permettre de retrouver certains personnages et situations vécues, et leur apporter une suite. Celle-ci pourra continuer dans le nonsensique, appuyant en cela l’humour original, ou apporter peut-être une sorte de conclusion (rien n’est moins sûr).

L’auteur s’amuse, et nous avec lui. On prend beaucoup de plaisir à découvrir un nouveau strip (on le déguste d’ailleurs), ou la suite des mésaventures de tel ou tel personnage.

L’absurdité de ces bandes de quatre cases, la plupart du temps, délivre néanmoins quelques messages de (des)espoir, face à la cruauté de l’être humain en général, pour les autres, les animaux, etc. D’ailleurs, l’homme ne ressort pas grandi de ces situations. Bête, supérieur, sans grandes perspectives… l’homme décrit par McFadzean rappellera un peu les dessins de Glen Baxter dans un sens et, sous un autre aspect, l’humour un peu tendre de notre local Philippe Coudray (« L’Ours Barnabé »). L’idée étant de réfléchir (un peu) tout en s’amusant, à nos nombreux travers. Certaines scènes et dialogues semblent d’ailleurs tout droit sortis de situations réelles, tirées de faits divers, mises en perspective dans un univers fictionnel. Parfois façon « Brèves de comptoir ». Les strips des petits vieux en casquette en étant un bon exemple.

Dès lors, ce qui différenciera McFadzean des auteurs précédemment cités sera peut-être plus à trouver dans son rapport à la culture comics, geek ou science — fiction, puisque les monstres en tout genre sont présents, tout comme certains clins d’œil à des séries ou des jeux : « Donald Duck » ou « Zelda » dans les bandes d’octobre 2011 par exemple, ou bien « Les Simpson », « Godzilla »… Un certain rapport à l’horreur, ou à l’angoisse, est aussi entretenu et parsème, ça et là, le recueil de rappels, d’une manière soit feutrée ou plus frontale, dans un style très Lynchien (strip du 20 juillet 2011 par exemple). De quoi se pencher sur ses propres angoisses ou ses questionnements métaphysiques dans un effet de miroir déformant. De nombreuses thématiques donc, que l’auteur mixe avec aisance.Quoi qu’il en soit, ce petit bouquin épais de 304 pages, magnifiquement façonné, avec sa tranche-fil et son signet, est un traitement thérapeutique bienvenu contre l’anxiété due à la folie de notre société moderne, dont il aurait été dommage de ne pas pouvoir profiter.

On remerciera les éditions Ça et là, spécialisées dans le défrichage et la découverte de petites pépites alternatives internationales en bande dessinée, de nous avoir fabriqué cet indispensable livre de chevet.

Franck GUIGUE

 

Volume 5 d'un autre comics de l'auteur, quelque peu "Burnsien"

(1) Tel Charles Monroe Schultz et ses formidables « Peanuts », très populaires en France, mais aussi des auteurs plus axés sur les suites de dessins, tels l’Américain Garry Larson ou le Britannique Glen Baxter, ou des auteurs plus jeunes, comme Aaron McGruder qui a développé ses strips modernes des « Boondocks » en dessin animé au début des années 2000. On notera aussi les superbes « Psycho Park » de Frank Cho (traduits aux éditions Vent d’ouest), ou bien encore, même si pas vraiment sous forme de strips, les bandes bien de chez nous d« Achile Talon » (Greg), l’univers bien particulier de « La Jungle en folie » (Mic Delinx, Godard), celui de « Dickie » (Pieter De Poortere) ou, pourquoi pas, les bandes un peu étranges de Jean-Christophe Menu chez l’Association.Et l’on pourrait bien sûr encore en citer des dizaines, souvent édités chez de petits éditeurs.

(2) Voir : http://dakotamcfadzean.tumblr.com/.

L‘éditeur a aussi publié une soixantaine des strips du recueil sur un blog dédié, à retrouver ici : http://soudainluniversprendfin.over-blog.com/

 

 

 

« Soudain l’univers prend fin » par Dakota McFadzean
É
ditions Çà et là (25 €) — ISBN : 9 782 369 902 423

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