« La Carte du ciel » par Laurent Richard et Arnaud Le Gouëfflec

La paisible commune de Vallièvre survolée par des ovnis ! Canular ou phénomène bien réel, l’événement – forcement inattendu – passionne Claire, Wouki et Jules. Alors qu’ils enquêtent sur la multiplication de faits étranges, l’arrivée d’une nouvelle enseignante fait sensation au lycée : tout serait-il lié ? Entre thriller et chroniques douce-amère des années adolescentes, Arnaud Le Gouëfflec et Laurent Richard livrent un one-shot de 140 pages baignant dans une atmosphère très particulière…

"Ils sont venus" (planches 3 et 4 - Glénat 2017)

Examinons la couverture : sous le titre « La Carte du ciel », une jeune fille, portable à la main, est témoin du passage rapide d’un ovni nimbé d’un halo bleuté. En l’observant ainsi, seule dans les bois, en tenue légère sous un ciel étoilé, nous pourrions penser que cette lycéenne est allée faire une promenade nocturne en plein été : peut-être lui a-t-on fixé un rendez-vous amoureux ou revient-elle d’une quelconque soirée, peut-être est-elle descendue d’un véhicule ou s’est-elle mise à l’écart d’un groupe pour téléphoner… Quoi qu’il en soit, le passage de l’ovni semble constituer une surprise : en témoignent la bouche entrouverte et les yeux écarquillés d’une protagoniste qui n’a par ailleurs pas eu le temps ou le réflexe de filmer la scène avec son Smartphone. Fort logiquement, la scène vue en contre-plongée pose de nombreuses questions : nous ne savons rien de la jeune fille, du lieu où se déroule la scène, de sa temporalité exacte (la technologie employée nous aiguillant seulement vers une ambiance contemporaine)… ni de la réalité de l’événement (météore, avion ou vaisseau extraterrestre). L’isolement de l’héroïne, l’emploi de teintes bleutées, le décor forestier et l’apparition de l’étrange (pour ne pas dire du surnaturel) nous ramènent aux classiques du genre merveilleux-fantastique, à commencer par « Alice au pays des Merveilles » : de par leur canevas scénaristique et visuel, poussant les tics et humeurs adolescentes au premier plan, les auteurs rendent ici autant hommage à la Nouvelle Vague qu’à l’entertainment américain des années 1980. On songera en priorité aux incontournables « Rencontre du Troisième type » et « E. T. » de Steven Spielberg (1977 et 1982), auxquels d’autres longs métrages (« Super 8 » par J.J. Abrams en 2011) ou l’actuelle série TV « Stranger Things » (diffusée sur Netflix depuis juillet 2016) se réfèrent également. Le dessin épuré de Laurent Richard, qui a principalement œuvré dans l’illustration jeunesse, baigne ce récit dans une ambiance atmosphérique toute particulière.

L'Ailleurs au bout de la route : affiches de deux films de références

Sans tomber dans le contresens d’une lecture inversée digne d’ « Under the Skin » (film de Jonathan Glazer datant de 2013 et montrant une jeune femme – en réalité une dangereuse extraterrestre – faire de l’auto-stop en pleine nuit dans les brumes écossaises), nous comprendrons les relations causales tissées entre la morne banalité d’un quotidien et la tentation de l’ailleurs : qu’il s’agisse d’amour, d’aventure, de drogue ou de paranormal, l’adolescence demeure le temps des expériences, des transgressions, des attirances plus ou moins déviantes. Ici, la lecture de la « Carte du ciel », comprise en astrologie comme l’association symbolique du caractère d’une personne et le positionnement des planètes, se souciera du destin et des vérités – ou mensonges – incarnés par chacun des lycéens évoqués en introduction. De Jules (un féru d’ovnis qui dormait au moment des faits) à Wouki (le rêveur amoureux de l’héroïne) en passant par Claire (qui raconte dans un journal intime l’enchaînement des situations), nul ne saurait en réalité prétendre à lui seul détenir la vérité. Droite comme un tronc ou pourvu de multiples embranchements (voir la partie haute du visuel de couverture), la réalité de l’instant n’est qu’un aperçu somme toute incertain des temps futurs. Comme le suggère finalement le trait éthéré de Laurent Richard ou le recul amusé dont a déjà fait part Arnaud le Gouëfflec sur le même sujet (voir notre précédent article consacré à « Soucoupes », paru en avril 2015), cette recherche de véracité, nous le savons bien en suivant depuis 1993 les errances de deux agents nommés Mulder et Scully, est autant sous notre nez qu’ailleurs…

Menue à la carte (planche 7 - Glénat 2017)

Cartographier la voûte étoilée, projet imaginé dès 1887 par l’Observatoire de Paris, se révélera en partie inutile ; outre l’emploi de techniques astronomiques plus modernes et plus efficaces, l’entreprise révélera surtout le paradoxe initial : comment fixer sur les cartes un univers en perpétuel mouvement ? Saisie de stupeur par son observation, Claire ne s’empêchera pas de réfléchir, de s’interroger ou d’avancer : l’adolescent, cet ovni, suit aussi une trajectoire de vie parfois bien mystérieuse !

En guise de complément, Arnaud Le Gouëfflec nous explique la genèse de cet album : « Le projet est né de la rencontre avec Laurent Richard, dessinateur avec qui j’ai monté, en compagnie de deux autres musiciens, un spectacle jeune public en 2010, « Chansons tombées de la Lune », et un autre en 2014, « chansons robot » : nous n’étions déjà pas très loin de la SF ! Laurent dessinait les chansons en direct sur scène et sur grand écran, et moi je chantais. On a eu l’occasion de passer beaucoup de temps ensemble, notamment sur la route. Laurent est un illustrateur jeunesse au long cours, mais il avait envie d’un récit adulte et on a donc échafaudé ce projet. »

Triangle des mystères : Claire, Jules et Wouki (planche 8 - Glénat 2017)

École, famille, amis, tout semble promis à trahison ou désillusion dans cet album : les mystères du ciel et de la vie extraterrestre sont-ils les seules alternatives ?

A. L. G. : « C’est vrai que l’ailleurs est souvent un bon dérivatif à nos problèmes quotidiens, et qu’on regarde souvent dans le ciel pour oublier ce qu’on a sous le nez et qui nous tourmente. La BD parle de ça, mais aussi de ce moment-clé où l’on passe de l’adolescence à l’âge adulte, où l’on est sujet à de violentes illusions et à de cruelles désillusions et où l’imaginaire se réduit comme peau de chagrin face aux défis d’adulte qu’on doit affronter. En même temps, c’est aussi un thriller qui peut se lire comme tel… Que se passe-t-il à Vallièvre ? Doit-on chercher la cause des événements étranges qui se produisent dans le ciel ou ici-bas ? »

Finissons par la question récurrente de cette rubrique : quid de la conception de la couverture ?

A. L. G. : « La couverture résume un peu tout ce que nous venons de dire. Une adolescente, l’héroïne, en contre-plongée, jetant un regard inquiet sur le ciel et sur un objet volant non identifié, dont on ne sait pas s’il s’agit d’une soucoupe, d’une météorite ou d’une comète ou d’un avion. Un portable à la main, comme tous les ados d’aujourd’hui. Sur fond de nuit étoilée, la toile de fond de toutes les rêveries et de toutes les angoisses. C’est un récit d’adolescence, qui se situe à cet âge charnière où des portes s’ouvrent quand d’autres se ferment. »

Laurent Richard, pouvez-vous à votre tour nous parler de vos techniques graphiques ? Vos planches révèlent par exemple une mise au noir bien particulière… :

L.R. : « Il ne s’agit effectivement pas dans mon cas d’un travail d’encrage académique. Mon intention est de rester assez proche d’un crayonné, voire d’un rough pour une narration la plus fluide et sensible possible (il s’agit d’intention, pas de prétention à obtenir cela à chaque page !!!)… Je travaille donc au crayon par transparence sur mes roughs, je passe ensuite un lavis pour donner quelques indications de lumière. Le travail couleur fait partie intégrante de mon approche, là encore, à l’économie de moyen pour donner des ambiances particulière à chaque séquence à partir d’une gamme colorée resserrée. »

Rough, crayonné et mise en couleurs

Que pouvez-vous préciser concernant la conception de la couverture ?

L.R. : « Pour la couverture, l’idée s’est imposée assez vite. Une image recentrée autour du personnage principal : Claire, une adolescente un peu androgyne. Une première version l’installait dans une petite ville, mais finalement, nous avons préféré utiliser mes croquis de décor de la forêt en arrière plan pour dramatiser l’ensemble. Il était important que le ciel soit présent dans l’image, c’est un fil conducteur plus ou moins explicite dans le récit mené par Arnaud… Présence aussi du portable qui intervient à plusieurs moments clé du récit et qui fait le lien entre les trois ados acteurs du récit. Sur les premières versions, la trace bleue (étoile, comète, vaisseau spatial ?) n’entrait pas dans la composition. C’est une des questions en suspens dans le récit, le passage des soucoupes volantes est-il un événement réel ou fantasmé ? On s’est donc interrogé sur la pertinence de placer une soucoupe dans l’image… Cette trace bleue en parle sans donner de réponse définitive. Le vis à vis avec la 4 de couverture donne aussi une clé de lecture, cette approche miroir, symétrique sur laquelle s’est penché Arnaud, le ciel et la terre (ici le lac renvoyant son image), le lac plein et vide, le personnage de Claire très proche de son « double » masculin, Jules… Bref, une couv’ qui cherche à donner quelques portes d’entrée dans le récit. »

Recherches pour la couverture

Philippe TOMBLAINE

« La Carte du ciel » par Laurent Richard et Arnaud Le Gouëfflec
Éditions Glénat (22,00 €) – ISBN : 978-2-344-01868-2

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