Fusion Comics : le label alternatif de Panini Comics

Panini Comics ne publie pas que du super-héros et offre, grâce à son label Fusion Comics (avec la collection Best of Fusion Comics) (1) quelques titres alternatifs, provenant d’éditeurs américains tels Image, Top Cow, ou Millar World.
Découverte de deux albums parus en mai, qui valent évidemment le détour.

« Symmetry » par Rafaele Lenco et Matt Hawkins

Un homme fuit parmi la foule, poursuivit par une milice robotique. Une voix off raconte : « Mon frère Matthew est mort il y a cinq ans. » Il s’agit de celle de Michael, l’un des trois survivants de « l’accident ». Flash-back : Dans un futur indéterminé, sur Terre, l’intelligence l’artificielle est arrivée à un point suffisamment évolué pour que l’humanité fasse un choix : poursuivre le cercle sans fin de la violence ou opérer un profond changement. Un système d’optimisation de la longévité (S.O.L) a été élaboré et activé, afin de construire un monde meilleur, sous l’égide de l’homme. Ambition, diversité, créativité et instruments du capital ont été bannis pour le bien de la communauté.

Une intelligence artificielle personnelle a été intégrée, in utero, dans le cerveau de chaque individu, afin de le connecter plus tard à S.O.L et au reste du réseau. Cette IA se nomme RAINA. Tout a été conçu pour promouvoir la communauté, la paix, l’harmonie et l’égalité. Des robots assurent toutes les tâches, et une milice spéciale sert de police. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes… jusqu’à ce qu’un incident grippe la machine.

Un jour, une grosse éruption solaire détruit SOL ainsi que, tous les robots et laisse une majorité d’humains livrés à eux-mêmes, c’est-à-dire à leurs sentiments. Matthew et Michael étaient en congrès au mont Wolf Creek pour rencontrer une autre communauté de l’ouest au moment où un énorme appareil de transport, déboussolé par l’éruption s’est écrasé sur le campus, tuant des dizaines de passagers. Dans les décombres, Maricella : une autre survivante à la peau sombre. Du jamais vu. Il va falloir apprendre son langage, tout comme il va falloir réapprendre à faire du feu, réfléchir par soi-même… Vivre tout simplement, en attendant que les équipes de secours arrivent.

Des moments de surviving avec loups, dans la forêt, aux forts relents de « Hunger Games », mais aussi, à cause des pouvoirs cachés des uns et des autres, et de leurs relations avec leurs communautés respectives, dans l’esprit du superbe roman graphique : « Les Anciens Astronautes » de Vincent Pompetti (Tartamundo 2015).

« Le Meilleur des mondes » d’HG Wells, c’est bien la référence évidente qui a du servir à l’élaboration de ce récit teinté d’eugénisme. Mais d’autres références culturelles viennent encore à l’esprit à la lecture des superbes pages de Rafaele Lenco.

La scène de poursuite introductive entre milices robotiques et un homme qui se pose des questions, donc un « déviant », rappellera par exemple le classique de Philippe K Dick : « Do Androïds Dream of Electric Ships ». Cela dit, les uniformes clairs des citoyens feront aussi penser au film « The Island », où chaque être censé vivre en paix est en fait un clone « élevé » pour une utilisation médicale future… Le récit nous balade entre présent (cinq ans depuis l’accident), où un mouvement de rébellion mené par Michael et Maticelka a débuté, et flash-back sur les origines et effets de cette catastrophe.

Matt Hawkins, le scénariste, n’est pas l’un des auteurs de comics les plus connus en France, lui qui a écrit seulement le titre d’heroic-fantasy très axé adolescents « Lady Pendragon » traduit chez nous. (Trois comics Semic en 2000). Mais Panini rattrapera notre retard avec la parution en juillet de son polar fantastique plus adulte “Postal” paru en 2015 aux États-unis chez Image. L’occasion de se familiariser encore davantage avec un auteur qui a indéniablement un potentiel scénaristique en développement.

Le dessin de Rafaele Lenco, que l’on découvre aussi pour la première fois en album français (2), est très original et marqué par un style informatique fort. Celui-ci est néanmoins rehaussé d’une colorisation très douce, assurée par l’auteur lui-même. Ce combiné donne une texture particulière très attachante, qui séduit dès les premières pages.

Grâce à cet atout et à un scénario de science-fiction agréable, certes pas révolutionnaire, mais maîtrisé et emballant, « Symmetry » se pose comme une œuvre humaniste futuriste à la fois ambitieuse et divertissante. Un comics qui sort du lot.

« Empress » par Stuart Immonen et Mark Millar

Mark Millar, célèbre et controversé scénariste écossais (3), propose régulièrement des albums particuliers dans un univers personnel que l’on a coutume d’appeler le Millar World, du nom de son propre label. Il y prend un malin plaisir à construire des récits inspirés de sagas célèbres, en les revisitant à sa sauce. « Empress » emprunte ici un peu à la célèbre saga de Georges Lucas, même si le talent fou de Millar nous le fait pratiquement oublier. (4)

L’histoire se déroule sur Terre il y soixante-cinq millions d’années. Les représentants d’une civilisation évoluée, mais précédant les premiers hommes connus, nous est présentée, sous le joug du cruel roi Morax : un colosse géant. Sa femme, la ravissante Emporia, convaincu d’un avenir difficile pour son fils vu les rites sauvages imposés par le dictateur, prend la fuite à bord d’un vaisseau, accompagnée par le fidèle capitaine Dane Havelock et ses trois enfants : le jeune Adam, sa petite sœur Puck et leur aînée Aine. Rejoints par un ami, le nain Tor, ceux-ci devront ensuite récupérer Cargo, un robot téléporteur très puissant, qui leur permettra peut-être d’échapper définitivement au tyran en fuyant au plus loin de la Galaxie. Mais leur périple sacrilège leur réserve bien des surprises…


Si le récit rappelle effectivement certains souvenirs de la saga « Star Wars », quelques situations ou certains décors, le scénario et les personnages sont suffisamment nombreux, complexes, et travaillés, pour que l’on s’y attache pleinement. Les rebondissements et surprises jusqu’à la toute fin ne manquent pas et quelques idées originales parsèment même l’aventure, comme cette civilisation qui prête son corps pour pouvoir passer du bon temps, ou le principe du téléporteur magique qui doit simplement pouvoir « viser » le lieu de sa destination pour y parvenir.

Cela est déjà beaucoup, et l’on n’a pas encore évoqué le magnifique travail graphique de Stuart Immonen, l’un des plus grands dessinateurs de ces quinze dernières années. Révélé au lectorat grand public français à l’aube des années deux mille avec le comics « Superman fin de siècle », il avait déjà étonné par un dessin souple élégant, très européen et à la colorisation douce réalisée par Lee Loughridge. Mais c’est surtout à partir de 2005 et ses comics Ultimate X-Men, ou Ultimate Spider-Man, ou les titres « Shockrockets » et « Superman identité secrète », que l’on a vraiment put réaliser l’impact de son dessin moderne si particulier.

Alors que son style, reconnaissable entre mille et qui a explosé sur les superbes séries « Fear Itself » (2011-2012, chezPanini) ou bien « Avengers Now », a encore évolué, mêlant à la fois une touche jeunesse à un réalisme plus adulte, on note aussi, à chaque fois, l’importance de l’encrage et de la colorisation. Cet album, dans lequel Von Grawbadger et Ive Svorcina, jeune artiste croate qui a déjà accompagné l’auteur, assurent respectivement ces deux tâches, s’ajoute à son palmarès.

La couverture française choisie, « à la Reine des neiges », ne doit pas abuser les amateurs : il s’agit d’un bon space opera adulte, bien que tous public, aux atouts scénaristiques et graphiques indéniables.


 Franck GUIGUE

(1)  Collection Best of Fusion Comics créée en 2008, avec : « La Tour sombre » de Stephen King, « Les Chroniques deConan »,« Buffy contre les vampires »… sur laquelle on aura l’occasion de revenir j’espère… À retrouver en attendant ici : http://www.bdnet.com/catalogue_collection_BEST-OF-FUSION-COMICS#pagecollection3.

 (2) Rafaele Lenco a publié sur son propre scénario le titre de SF « Mechanism » aux États-Unis, en 2016, chez Image. Ce comics proposant une réflexion sur la condition d’un robot alien de combat quidoit apprendre ce qu’être humain signifie, et se demande si nous méritons d’être sauvés, est alléchant à tous points de vue. On espère une traduction prochaine chez Panini.

(3) Mark Millar, auteur entre autres, en dehors de ses passages en licence remarqués sur les « X-Men », ou « Spider-Man », la reprise de « The Authority », ou l’énorme succès « Civil War », des one shot personnels : « Kick Ass », « Hit Girl », « Wanted », et récemment « Chrononauts », et donc des autres récents albums « Millardiens » qui ont pu alimenter les débats.

(4) Ainsi, « Jupiter’s Legacy » pouvait rappeler la JLA ; « Superior » : Superman ; « MPH » : Flash, tandis que « Starlight » est une référence évidente à « Flash Gordon ». De plus, on notera que son collègue dessinateur Stuart Imonnen est passé sur la saga « Star Wars » durant l’année 2016, avant d’assurer cet album. De quoi se donner des idées respectives …

« Symmetry » par Rafaele Lenco et Matt Hawkins

Éditions Fusion Comics/Panini Comics (18 €) — ISBN 978-2-8094-6508-2

 « Empress » par Stuart Immonen et Mark Millar

Éditions Fusion Comics/Panini Comics (22 €) — ISBN 978-2-8094-6012-4


Galerie

4 réponses à Fusion Comics : le label alternatif de Panini Comics

  1. Capitaine Kérosène dit :

    Le dessin de Stuart Immonen est devenu complètement insipide. En supprimant les éléments qui lui donnaient un style personnel en faveur de la mise en couleurs numériques, il ne reste plus rien de son graphisme. Nombreux sont les dessinateurs de comics a avoir fait ce choix. C’est regrettable.

  2. Marcel dit :

    J’ai l’impression que votre note (3) mixe les bibliographies de Millar (la liste des oeuvres) et Immonen (son nom et sa femme Kathryn).

  3. Franck dit :

    Oups. Merci Marcel pour cette lecture en profondeur. Je rectifie le couac. ;-)

  4. Franck dit :

    Capitaine, je suis d’accord que le dessin de Stuart Imonnen a évolué, peut-être pas vers le meilleur avec cette touche infographique accentuée. Mais j’ai pris néanmoins beaucoup de plaisir à la lecture d’Empress. Il y a des bande dessinées qui m’arracheront bien plus les yeux que celle-ci.

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