La BD au Maroc : en attente de lecteurs… (deuxième et dernière partie)

Suite et fin d’un article très documenté qui fait le point sur la production de bandes dessinées au Maroc : un territoire peu exploité par les théoriciens du 9e art !

Depuis quelques années, le ministère de la Culture subventionne des projets de bande dessinée et d’animation à travers un programme de soutien à la création culturelle.

Plusieurs albums ont, de ce fait, vu le jour au cours des années 2015 et 2016 : « Le Guide casablancais » (Rebel Spirit productions), album bilingue de Mohammed Amine Bellaoui sur le quotidien à Casablanca [1], « Taht Sifr » de Zakaria Tmalah, « Aicha et le chat de son père » (en 2015, album bilingue également) de Said Nali (coscénarisé par Zakaria El Amrani) et enfin « Agadir Oufalla » de Khalid Daoudi, entièrement en langue arabe.

            En 2017, sont sortis également « Ighraa al a3ali » de Zakaria Tmalah et « Vaudou » de Hicham Lasri, chez le Fennec.

D’autres projets ont bénéficié de soutiens financiers, mais n’ont pas encore fait l’objet de publications : « Le Défi » d’Omar Ennaceri, « Générosité » de Issam Elasri, « La Victoire sacrée » de Houda El Arabi, « L’Aigle du Sahara » de Hicham Absa, « J’aime pas le foot » d’Omar Ait Skou Zaid, « Shama » de Mariam Lakhdar, « Le Prince noir » de Ismail Oulhaj Alla,

« Le Prince noir » de Ismail Oulhaj Alla.

« Ghoula » de Sami Ameur, « Kawarit » de Mohamed Oulmoumen, « Vendeur d’eau entre hier et aujourd’hui » de Abdellatif El Ayyadi, « Errabta » de Youssef Ouazzani Thami, « Ser fer » de Nadir Elarraoui, « Zroods » de Jihad Eliassa… Certains de ces projets sont en darija.

« Zroods » de Jihad Eliassa.

            Il y a également des démarches individuelles comme celle de Saïd Oumolou. Celui-ci propose à ses lecteurs de dessiner sous forme de BD, les histoires qu’ils imaginent et de les diffuser sous la forme d’une revue en noir et blanc nommée En-BD, dont le premier numéro est sorti en mars 2016 au prix de 10 dirhams.

L’INBA de Tétouan : la seule formation en bande dessinée d’Afrique francophone.

            En 2000, un département Bande dessinée a été mis en place à l’INBA (Institut national des Beaux-Arts de Tétouan) dans le cadre de la coopération entre le ministère de la Culture et la délégation Wallonie-Bruxelles à Rabat. La première promotion, constituée de sept étudiants (dont Saïd Nali, futur professeur à l’INBA et responsable du Festival de Bd de Tétouan) sort en 2003. Les promotions suivantes n’en auront pas plus.

            La région Wallonie-Bruxelles, via son agence de coopération l’APEFE, envoie un enseignant les quatre premières années. Le premier fut Denis Larue (précédemment professeur à l’École supérieure des Arts de Saint Luc – Bruxelles) actif de 2000 à 2002, qui pilotera le premier numéro de la revue Chouf. Il fut suivi par Renaud de Heyn (2002 – 2004), qui contribua à l’organisation de la première édition du festival. En 2005, Saïd Nali, lauréat de la première promotion, succédera à ce dernier comme professeur de bande dessinée et de composition.

            D’autres auteurs viendront animer des stages : Stephen Desberg, Marianne Duvivier, Antonio Cossu. Le français Cédric Liano y enseignera également durant un an.

            De 2003 à 2016, ce ne sont pas moins de 65 jeunes Marocains qui ont été formés aux techniques de la bande dessinée. Cependant, pour différentes raisons, peu d’entre eux concrétiseront leur passion en publiant un album, individuel ou collectif.

            Le festival de bandes dessinées de Tétouan, organisé par l’Institut National des Beaux Arts, est né en 2004. Il a fêté en 2016 sa 10ème édition [2]. Près de 70 auteurs y ont été invités, aussi bien de France (une quinzaine dont Tehem, Edmond Baudoin, Fabien Rypert…), d’Espagne (une dizaine), de Belgique (sept), d’Égypte, de RDC, du Cameroun, de Suisse, du Sénégal, Liban, Tunisie et bien évidemment du Maroc (1/3 des participants) [3]

            Chaque année, un concours de projets y est organisé. En 2016, les lauréats étaient Sara Naji, Omar Ennaciri et Ismail Oulhaj Alla. D’autres Festivals ont vu le jour à travers le pays (Kénitra, Fès, Rabat), mais n’ont pas eu autant de longévité.

Il y eut même en novembre 2016 le lancement d’un premier festival de bandes dessinées organisé à travers ses huit antennes par l’Institut français du Maroc.

La difficile existence des revues spécialisées

            En dehors de la tentative quasi mort-née de Bled’Art, d’autres revues BD ont émergé dans le paysage éditorial marocain.

            Auparavant, de 1996 à 1998, une revue bimestrielle éducative arabophone, El Safina (Le Bateau), proposait des planches de BD pour ses jeunes lecteurs. Le dessinateur en était Zakariah Asfraoui (« Les Rêves de Katkout »).

            En 2002, avec le soutien – on l’a vu – de Denis Larue, les étudiants de l’Institut royal des beaux-arts de Tétouan créent l’association Chouf [4] et publient leurs travaux au sein du magazine du même nom. Celui-ci a connu quatre numéros à ce jour, les trois premiers en 2002, 2003 et 2004, le dernier en 2013.

            Le magazine est constitué d’histoires courtes réalisées par des étudiants et lauréats de la filière. Le premier numéro contenait sept histoires d’Iman Douayou (« Sardino »), Rachid Belfkih (né en 1978 — « Le Parcours »), Nourddin Bouali (né en 1972 — « Identité »), Saed Tirizit (né en 1976 — « La Vengeance »), Mohamed Kharkhour (né en 1980 — « Le Destin »), Lamisse Khairat (né en 1981 — « Drôle de mouton ») et Said Nali (né en 1980 — « La Récolte d’Ayachi »).

            Le second numéro, paru l’année suivante, était encore plus copieux puisqu’il contenait dix histoires et 68 planches.

On y retrouvait Said Nali (« Lotto »), Mohamed Kharkhour (« Malake »), Lamisse Khairat (« La Brebis rêvée »), Rachid Belfkih (« Le Rêve du flûtiste »), Nourddin Bouali (« Le Scénario »), Saed Tirizit (« La Carte des secrets ») déjà présents dans le premier numéro, mais aussi Redouane Hammouchi (né en 1978 — « Le Monstre du volcan »), Ahmed Rouissa (né en 1976 — « Monstre d’aujourd’hui »), Rafik El Makouef (né en 1974 — « Rencontres »), Samir El Kaoukabi (né en 1974 — « Moustache de chien »).

            Quelques années après, ils récidivèrent avec un fanzine en ligne, Livre, qui connut deux numéros sur Internet avant de s’arrêter.

Extrait du n° 2 de Livre.

            En 2009 paraît BédoMag : magazine satirique de BD entièrement gratuit et diffusé à 20 000 exemplaires à Casablanca [5].

Dirigé par Abdou Slaoui [6], dessiné par Louis Hugue Jacquin, Hassan Kadiri, Mehdi Laâboudi et Hamza Chaoui, BédoMag développait un style proche de Fluide glacial. Financé entièrement par la publicité, le magazine s’arrêtera après trois numéros.

            Skefkef, dernier magazine de BD paru dans le pays, a sorti, en octobre 2013, son premier numéro [7]. Il faisait suite à un atelier dirigé par Mohamed Shennawy, le fondateur de la revue égyptienne Tok tok. Y participent Bouchra El Ghoul, Salah Malouli, Mehdi Anassi, Normal et beaucoup d’autres graphistes du royaume comme Zineb Benjelloun [8].

            Le collectif fait partie de la mouvance artistique casablancaise L’boulevard, dont le centre névralgique se trouve aux anciens abattoirs de la capitale économique.

Ce numéro sera suivi de six autres par la suite [9], avec à chaque fois un retentissement de plus en plus important du fait de l’utilisation du darija, d’un langage cru et leur proximité avec les nouvelles cultures urbaines émergeant dans le royaume. En ce sens, Skefkef se rapproche d’autres revues indépendantes comme Lab 619 (Tunisie), Tok tok (Égypte) et Samandal (Liban).

            En mai 2016, Khalid Gueddar (né en 1975) lance une revue satirique intitulée Baboubi (Le Chien). En dehors de caricatures et dessins de presse, cette revue propose une série BD, « Halouma », sur une page.

Khalid Gueddar.

« Mommamed VI, l’homme qui ne voulait plus être roi »

Les auteurs marocains ont également utilisé le support numérique pour diffuser leurs travaux. Avant « Baboubi », de 2006 à 2010, Khalid Gueddar publiait la série « Mommamed VI, l’homme qui ne voulait plus être roi » sur le site français Bakchich, au grand dam des autorités marocaines.

            Sa famille au Maroc a été inquiétée par la police locale qui a sommé l’exilé d’interrompre ses activités dans Bakchich sous peine de représailles. Il retourne au Maroc en 2008 et poursuit là-bas son travail de critique de la société marocaine.

            En 2012, il fait l’objet d’une nouvelle inculpation de la part du tribunal de première instance de Casablanca pour avoir caricaturé un cousin du roi, Moulay Ismaíl, dans le quotidien marocain Akhbar Al Yaoum. Gueddar et son directeur sont accusés « d’outrage au drapeau » ainsi que « manquement au respect dû à la famille royale » et condamnés à trois ans de prison avec sursis. Il a été encore dernièrement de nouveau embêté par le pouvoir.

            De 2012 à 2014, le dessinateur Hicham Habchi (Pyroow) et le scénariste Mehdi Yassire (Koman) ont diffusé sur Facebook et twitter, « Ramadan Hardcore » [10], une BD hebdomadaire qui illustrait des situations humoristiques inspirées du vécu quotidien pendant le mois de ramadan. Entièrement en Darija, suivi par près de 2 000 fans, cette série mettait en scène les personnages emblématiques des réseaux sociaux marocains tels que Bouzebal, Le Prasson et surtout Miloud.

« Ramadan Hardcore ».

Blad l7égra.

L’édition 2015 du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême a lancé un concours « Révélation blog » [11]. L’un des 30 finalistes était un marocain, auteur et animateur du blog Bonnet du forme [12] préférant garder l’anonymat.

            On peut aussi trouver des blogs et sites ici et là comme Blad l7égra [13].

En 2016, l’association Racines a publié trois BD sur Internet afin de sensibiliser la jeunesse à la vie politique et au vote : « Kalboub Yacoute et le parlement » [14], « Nouafal et la commune » [15] et « Aladdin et le berrad régional » [16]. Toutes étaient dessinées par la jeune Zainab Fasiki [17] et scénarisées par Mohamed Rahmo.

Les MRE [18] de la BD

            À l’étranger, quelques professionnels marocains se sont fait remarquer dans le milieu de la bande dessinée. On peut citer Youssef Daoudi, ancien caricaturiste, sous le nom de Yozip au milieu des années 1990, qui quitte son travail dans une agence de publicité pour commencer une carrière dans le 9e art.

            Avec le scénariste français Philippe Bonifay, il entreprend les trois tomes de « La Trilogie noire » de Léo Malet (éditions Casterman) : « La Vie est dégueulasse » (2005), « Le Soleil n’est pas pour nous » (2006) et « Sueur aux tripes » (2007).

Dédicace pour « La Trilogie noire ».

La trilogie

Daoudi-trilogie

Par la suite, il dessine les deux tomes de la série « Mayday », un thriller sur les accidents aériens (« Air danger » et « Dernier Cargo »), suivi de deux one-shot : « Ring », qui se passe dans le milieu de la course automobile et « Tripoli », ouvrage revenant sur un épisode méconnu de la Première Guerre barbaresque opposant les États-Unis à des états du Maghreb au début du XIXe siècle.

            Installé en France, il était auparavant dessinateur de presse pour La Vie économique, de 1995 à 1997, sous le nom de Yozip, et avait également travaillé dans une agence de publicité.

Une planche originale de « La Trilogie noire ».

            Le Français d’origine marocaine Afif Khaled (né à Tanger) est installé à Angoulême, depuis 1997. Diplômé de l’École des Beaux-Arts en 2000, il est embauché dans une société de jeux vidéo pour téléphone portable, comme illustrateur et animateur pour site web. En 2001, il illustre avec Jean-Pierre Andrevon une bande dessinée dans le mensuel KOG (« L’Encre monde »). Il travaille également avec le collectif Angoumoisin, Choco Creed, et participe au 2e et 3e numéro sortis en 2003 et janvier 2004. Il publie entre 2005 et 2007 les trois tomes des « Chroniques de Centrum » (Soleil édition), adaptation du roman de Jean Pierre Andrevon, « Le Travail du Furet à l’intérieur du poulailler » (paru en 1983) qui en assuré le scénario. Il a également dessiné le tome 8 de la série « Kookaburra Universe », toujours chez Soleil : « Le Dernier Vol de l’enclume » (2007). Par la suite, Afif dessinera le tome 3 de la série « Spyder » (« Dragon céleste », 2008), les deux albums de la série « Illimité » (2012, 2013 – Soleil productions), « Jack Black » (2012 – Soleil productions), « Pacific invasion », tome 2 des « Divisions de fer » (2014).

« Pacific invasion ».

            Mehdi Cheggour, ancien élève de l’ESAV de Marrakech, a sorti en 2017, aux éditions françaises Ankama, l’ébouriffant album « Enormous ».

« Enormous ».

« Amazigh ».

Les auteurs étrangers qui ont séjourné au Maroc et qui en ont été influencés

            Certains dessinateurs européens ayant travaillé à l’INBA reviendront de leur séjour sur place avec un album se déroulant au Maroc : Denis Larue avec « La Maison d’éther » qui parle des disparitions durant les années de plomb (en 2009 chez Futuropolis, avec l’aide au scénario de Christian Durieux), Renaud de Heyn avec « Soraïa » (2012 chez Casterman) qui traite de ce nouvel esclavage que constitue la vente des enfants de la campagne aux familles aisées des milieux urbains, Cédric Liano avec « Amazigh » (en 2014, chez Steinkis), album sur l’expérience vécue par l’artiste Mohamed Arejdal lors de sa tentative de traversée de la Méditerranée.

            En dehors de Hergé (l’aventure deTintin « Le Crabe aux pinces d’or »), d’autres auteurs ont publié des albums se déroulant au Maroc. C’est le cas de Daphné Collignon, auteur de « Cœlacanthes » (2 tomes) et de « Le Rêve de pierres » (avec Isabelle Dethan, aux éditions Vents d’Ouest) qui a été quelques années professeur à l’ESAV de Marrakech avec « Sirène » aux éditions Dupuis (en 2013) et de Patrick Morin a décroché le premier prix Jeune Talent au dernier festival d’Angoulême avec une BD humoristique sur le Maroc qu’il connaît bien.

« Sirène ».

            Michel Plessix a séjourné plusieurs années près d’Essaouira. Cela se ressent beaucoup dans sa série, « Le Vent dans les sables ». Enfin, plus récemment, on remarquera la sortie en mars 2017 de « Morocco Jazz » de Julie Ricossé (voir « Morocco Jazz » par Julie Ricossé).

Les talents existent, les envies ne manquent pas. Certains éditeurs comme Nouiga aimeraient publier plus de BD, mais l’absence de marché réel freine tout développement prévisible du 9e art dans le pays. La situation de l’édition de littérature classique ou jeunesse n’est guère plus enviable, les librairies disparaissent les unes après les autres et il y a peu de bibliothèques. La distribution et la diffusion des livres sont l’objet d’un quasi-monopole. La solution passerait sans doute par la production d’ouvrages bon marché, à couverture souple, diffusés hors des réseaux traditionnels du livre.

Christophe CASSIAU-HAURIE

Cet article a bénéficié de l’apport sympathique et précieux de Jean François Chanson, Amine Hamma et Choubeila Abassi.

[1] Le tome 2 doit sortir durant le premier semestre 2017.

[2] Il n’y eut pas d’édition en 2009, 2001 et 2013.

[3] À l’occasion de l’édition 2015, l’INBA a édité un ouvrage intitulé « 15 ans de bande dessinée à Tétouan », lequel donne des renseignements très utiles sur l’histoire récente du 9e art dans le pays.

[5] Voir un article dans Jeune Afrique sur ce magazine : http://www.jeuneafrique.com/202833/culture/un-fanzine-made-in-morocco/.

[6] Ci-joint une interview d’Abdou Slaoui expliquant les conditions dans lesquelles BédoMag a été créé : http://yawatani.com/index.php?option=com_content&view=article&id=4956:bedo-la-bd-marocaine-se-dessine-des-lettres-de-noblesse&catid=48:livres&Itemid=23.

[8] Qui est également présent dans la revue libanaise de BD, Samandal.

[9] Le n°7 est sorti en février 2017.

[17] Dont le projet Omor devrait sortir incessamment.

[18] MRE : Marocains résidant à l’étranger.

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