« Big Guy and Rusty the Boy Robot » par Geof Darrow et Frank Miller

Prenez garde, monstres de tous poils, car Big Guy, le méca-militaire américain et Rusty le petit robot japonais sont de retour. Après 22 ans d’hibernation cryogénique, Glénat comics prend à nouveau le risque, après les éditions Delcourt, de rééditer ce récit de SF à la fois déjanté et rigolo dû à deux des auteurs américains parmi les plus spéciaux du médium. Vous en remettrez-vous ?

Geof Darrow, né en 1954, et découvert par Moebius lors du tournage du film « Tron » aux studios Disney, a été révélé au public français en 1986, lorsque ses récits de « Bourbon Thret », du nom de son gros héros improbable, furent rassemblés dans un album très grand format aux éditions Aedena. (1) Frank Miller, autre révolutionnaire du comics à cette époque, avec sa relecture noire et moderne de « Batman », eut aussi l’honneur de sa première publication française chez Aedena avec « Dark Knight Return ». Ces deux créateurs un peu bizarres, mais géniaux, l’un grâce à un dessin hyper fouillé, hyper expressif et aux airs salaces (beaucoup de dégoulinures, de projections, faisant penser à diverses substances corporelles), l’autre grâce à ses récits violents et anticonformistes, devaient se trouver. Ce fut fait dès 1990 avec leur première création commune : « Hard Boiled » (2 tomes chez Delcourt 1990-1992), récit très violent mettant en scène un assureur mécontent.

Ils remettent ça en 1995, avec cette nouvelle licence, toujours empreinte de violence, mais au ton résolument plus ironique, pour ne pas dire troisième degré.

Nous sommes au Japon, dans un futur assez proche, qui pourrait quasiment être notre présent. Une expérience génétique militaire à grande échelle est en passe de recréer la vie telle qu’elle a pu survenir lors des premiers instants sur Terre. Pour cela, une énergie pure est envoyée au sein d’une sorte de soupe primordiale. Mais comme la petite Chimpanzé parlante, jonchée sur l’épaule d’un des scientifiques, le perçoit : « Nerveuse, très inquiète. J’ai la frousse. Pas bon ». Et ce qui devait arriver arrive.

Un monstre géant, encore plus grand que ce que le monde dinosaurien a pu produire sur terre au cours du Jurassique, sort de ce magma, explose la tour et commence une destruction systématique de la race humaine. Mais ce Chtulu a l’apparence reptilienne, doté de pensée sarcastique et de parole, ne se contente pas de brûler, écraser et dissoudre… il transforme aussi les humains, les réduisant à l’état d’immondes créatures de son type, formant une armée grouillante. Face à ce véritable fléau, le Japon n’a qu’une seule arme : Astro boy. Euh, non : Rusty, le garçon robot, ultime gadget aux armes nucléoprotonique.

Mais le petit robot a beau avoir du courage, cela ne servira pas à grand-chose. Dans un dernier sursaut, l’armée responsable de cet échec arrive in extremis à faire appel au joker des partenaires américains : le bien nommé Big Guy, qui lui, va faire le boulot (Bon OK, ça ne va pas être facile, puisqu’il lui faudra vingt-huit pages pour…).

Je ne vous raconte pas la fin, mais vous avez compris le topo : Big Guy ne fait pas dans la dentelle, et nos deux auteurs ont décidé de s’éclater avec cette aventure, en rendant hommage aux récits japonais et américains de science-fiction des années 1950. On a cité Astro boy, mais toute la panoplie des envahisseurs est contenu dans ce récit, que ce soit le pulp avec l’ombre Lovecraftienne planant sur ce monstre venu des profondeurs ou l’armada de super-héros combattant au milieu des gratte-ciels.

Pas vraiment de dénonciation, si ce n’est la bêtise humaine, mais plutôt du fun, de l’action, de l’humour (si, quand même !), et surtout… le dessin magnifiquement arty et fouillé de Geof Darrow, reconnaissable entre mille. Il faut dire que le dessinateur se fait assez rare, et qu’une telle réédition, soignée (dans sa nouvelle maquette grand format comics — 199 x 302 mm — et sa très belle couverture couleur), est séduisante.

C’est sans compter sur le récit bonus de 9 pages : « Terror Comes Forth on the Fourth » (« La Terreur infernale de la fête nationale ») où l’on retrouve notre petit Rusty, cette fois en vedette auprès de son mentor, pour un épisode bien débauché et antiaméricain moyen, à se tordre de rire. Miller fait preuve d’un sacré culot, et seul un ton aussi décalé pouvait lui permettre de traiter certains sujets sociétaux et politiques sans être censuré, se dit-on.

Une galerie de couvertures succulentes et à l’humour potache revendiqué, façon comics d’époque, mettant en scène nos deux héros, et une galerie pin up (posters), permettant là encore de se délecter du trait si rare de Geof Darrow sont ajoutées en fin de volume. Les couleurs, magnifiques, sont assurées par Dave Stewart (oui, le coloriste bien-aimé de « Hellboy » !), ce qui ne gâche rien.

Bref, lorsque des Américains se moquent de leur système avec autant de morgue et dans un style artistique si volontairement kitsch, on aurait bien tort de faire sans Big Guy et Rusty !

 

Franck GUIGUE

(1) Aedena, distribué par Dargaud, est une maison d’édition créée au départ par Moebius, Jean Annestay et Gérard Bouysse pour les tirages de luxe de Moebius. Elle élargit ensuite son catalogue à quelques œuvres étrangères, plutôt axées SF et érotiques. Une petite structure dénicheuse, qui durera de 1984 à 1987.

« Big Guy and Rusty the Boy Robot » par Geof Darrow et Frank Miller

Éditions Glénat comics (17,95 €) — ISBN 9782344017968


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2 réponses à « Big Guy and Rusty the Boy Robot » par Geof Darrow et Frank Miller

  1. JC LEBOURDAIS dit :

    Drôle d’idée de ressortir cette vieille BD éphémère de la naphtaline. Comme s’il n’y avait pas assez de bonnes séries récentes. C’était un album sympathique mais malheureusement la traduction française était assez minable donc j’espère qu’elle a été refaite par un professionnel sérieux pour la nouvelle édition.

  2. Franck dit :

    Merci. L’ancienne édition de chez Delcourt était traduite par Alain Clément. Celle-ci par Xavier Hanart, Je ne saurais dire si il y a différence, mais cette édition est agréable, et je ne trouve pas spécialement qu’elle jure par rapport à d’autres titres. L’idée est quand-même, je crois, de pouvoir faire connaitre le trait de Geoff Darrow à la nouvelle génération, et pour le coup, les histoires de Miller sont assez drôles, si on veut bien considérer ce genre d’album pour ce qu’il est. (Même si le deuxième récit est sacrément ironique et dénonciateur tout de même.) Bien cordialement,

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