Les Schtroumpfs : le refus fœtal de la naissance : première partie

Loin d’être une métaphore de notre monde, celui des Schtroumpfs en est le refus pur et simple. Et ce refus procède de la peur. Les schtroumpfs ont peur de nous, et ne veulent surtout pas nous ressembler, malgré leurs tentations fréquentes de le faire (1)

« Le Schtroumpfeur de bijoux ».

« Les Schtroumpfs noirs ».

Les schtroumpfs ne forment pas une société

Le village schtroumpf est-il une utopie ? Oui, au sens étymologique du terme ; en effet, il est un « non-lieu » (selon l’étymologie du mot utopie), un lieu de nulle part, imaginaire et, de surcroît, inaccessible. (2) Oui encore, en ceci qu’il est un monde idéal. Mais on discerne vite les limites de cette identification. En effet, l’organisation du village schtroumpf n’est pas parfaite, mais inexistante. Nulle institution politique chez les schtroumpfs, le Grand Schtroumpf ne pouvant être qualifié d’institution qu’au sens figuré. Nulle organisation sociale : les Schtroumpfs ne sont qu’un ensemble d’individus identiques unis autour du Grand Schtroumpf. D’où une absence de vie économique : il existe certes des schtroumpfs artisans (et un paysan), mais ils ne vendent pas leurs produits ou services, et la plupart de leurs semblables vivent sans travailler ; il n’existe donc pas d’échanges commerciaux, et, corollairement, les villageois ignorent la monnaie.

« Le Schtroumpf sauvage ».

Si l’absence de monnaie caractérise les utopies célèbres, en revanche, l’oisiveté et l’absence de vie économique se démarquent d’elles, où le travail, la production et les échanges jouent un rôle essentiel. Par ailleurs, au rebours de l’affirmation d’Antoine Buéno (3), la communauté schtroumpf n’est pas corporatiste. Chacun des schtroumpfs artisans est le seul et unique représentant de son activité et ne peut donc former une corporation, d’autant plus que, dès lors qu’il n’en fait pas commerce, on ne peut considérer qu’il exerce un métier.

Première version des « Schtroumpfs noirs », en mini-récit.

« Le Centième Schtroumpf ».

Les Schtroumpfs ne sont ni des individus ni une communauté

Toute société repose sur deux fondations : la famille et la communauté. Dans les sociétés traditionnelles, la première prévaut sur la seconde, et cette dernière se veut, à des degrés variables, une imitation de la première ; sous les dictatures, la prépondérance passe à la seconde. Les Schtroumpfs forment-ils une communauté ? Sans doute, puisqu’ils sont unis, et par des liens d’autant plus forts que chacun d’eux n’a pas de famille propre.

Les Schtroumpfs ne forment pas une famille : ils ne sont pas frères et n’ont pas de parents (le Grand Schtroumpf n’est pas leur père ni leur grand-père). Et pourtant, chaque Schtroumpf trouve, en chacun des autres, son double. On pourrait presque dire qu’il n’existe qu’un Schtroumpf en cent exemplaires, dont aucun n’a une personnalité propre, et qui, unis, ne forment pas un tout indépendant d’eux. Chaque Schtroumpf ne trouve en chacun de ses congénères que lui-même, et est incapable de le concevoir comme l’autre, car il n’existe pas d’altérité en ce monde. Pour chaque Schtroumpf, la communauté villageoise n’est qu’une allée de miroirs en laquelle il se regarde constamment, et qui fait qu’il ne peut voir autre chose que lui-même (4).

« Le Centième Schtroumpf ».

Pourtant, on peut s’interroger sur le degré d’individuation des Schtroumpfs. Un Schtroumpf est-il bien un individu et, plus encore, une personne ? Rigoureusement parlant, non. Certes, les Schtroumpfs diffèrent par divers traits de caractère, diverses manières d’employer leur temps. Mais ces différences paraissent superficielles au regard de leur similitude. Elles ne leur confèrent pas une différence de personnalité. Les Schtroumpfs ont tous le même état d’esprit, les mêmes sentiments, le même mode de vie. Ils sont si peu « individués » et individualisés, ils sont si peu des personnes qu’ils n’ont pas de nom ou de prénom. Or, à partir de quand un être devient-il un individu et/ou une personne ? En un premier temps, à partir du moment où il sort du ventre de sa mère. En un second temps, cette situation d’être au monde permet au nouveau-né de se distinguer de sa mère, et de distinguer sa mère de son père. En un troisième temps, il opère la distinction entre sa famille et les autres. Divers critères liés à l’aspect physique, l’âge, puis la force, l’intelligence, le caractère, lui permettront de préciser sa position, la nature et le degré de son insertion parmi ses semblables.

Le refus de venir au monde et le repli dans un village utérin

            Rien de tel ne se produit chez les Schtroumpfs, pour la simple raison qu’ils ne sont pas venus au monde, ils ne sont pas nés ; et c’est bien pour cela qu’ils ne sont pas individués, ne deviennent jamais des personnes, ne se distinguent pas les uns des autres, et que leur groupe ne forme pas une entité animée par un inconscient collectif ou une conscience sociale durkheimienne ! Le monde, ils le refusent, ils ne veulent pas y être. Ils se blottissent dans leur village qui est pour eux un refuge contre les agressions possibles du monde. En lui, ils trouvent la sécurité, la subsistance, et un bien-être qui incite à ne pas demander davantage. Le village joue le rôle d’un utérus en lequel ces petits êtres se lovent douillettement. Et ils entendent que cela dure. Ils ne veulent pas en sortir. Ils évoquent ce qu’Otto Rank appelait « Le Traumatisme de la naissance », titre de son ouvrage paru en 1924. Selon Rank, la naissance est vécue comme une séparation tragique et une mutilation ; et l’entrée dans le monde, intuitivement perçu comme hostile, représente le commencement d’un calvaire. Ce traumatisme de la naissance influe sur le développement psychique du petit enfant, qui devra se construire dans les affres, la peine et la douleur. Or, les Schtroumpfs sont fermement décidés à ne pas suivre son exemple, à ne pas entrer dans ce chemin de croix qu’est le monde. Ils restent donc dans ce village utérin et l’opposent au monde humain, au monde tout court.

Ce refus du monde réel, cette nostalgie d’un monde douillet excluant toute souffrance, caractérise l’œuvre de Peyo. Le village schtroumpf ressemble au royaume de « Johan et Pirlouit », qui, lui aussi, se révèle impossible à situer, ne porte pas de nom, et se présente comme un pays où il fait plutôt bon vivre (même si sa population renferme des méchants et autres brebis galeuses), dirigé par un roi anonyme débonnaire, résidant en un château où lui-même et son entourage semblent former une grande famille. L’humain qui ressemble le plus aux Schtroumpfs est sans conteste Pirlouit. Sa condition de nain lui est un handicap et explique qu’avant sa rencontre avec Johan, il mène une existence de réprouvé ; il ne parvient à s’insérer parmi ses semblables qu’à partir du moment où le souverain le prend sous sa protection et lui permet ainsi de mener une existence ouatée (entre deux aventures) faite de paresse voluptueuse et de gloutonnerie.

« Johan et Pirlouit T15 : Les Troubadours de Roc-à-Pic ».

Le village schtroumpf est un proto-monde, un anté-monde, un anti-monde, un méta-monde, car il illustre l’aspiration insatisfaite à un monde où les hommes vivraient dans les conditions de sécurité et de confort du fœtus. Il illustre la nostalgie de l’état fœtal, le refus de la condition humaine.

« Le Schtroumpf robot ».

Le village schtroumpf n’est ni totalitaire ni utopique

Cette antériorité relativise les interprétations politiques de la série.

Ces dernières identifient peu ou prou la communauté schtroumpf à des régimes politiques à forte assise idéologique : URSS stalinienne, Reich nazi. Or, le village Schtroumpf ne relève pas de notre monde. Quant à l’assimilation de la communauté Schtroumpf à une des utopies imaginées par divers penseurs, de Platon à Fourier, en passant par Rabelais, Thomas More et Campanella, nous avons vu quelles différences fondamentales séparent la première des secondes, en particulier l’absence d’organisation politique et sociale des Schtroumpfs, la part réduite du travail dans leur vie, et la liberté dont ils jouissent. Dire que la communauté Schtroumpf se caractérise par l’ascétisme commun à toutes les utopies au motif que les désirs de ses membres sont très peu nombreux et donc facilement satisfaits est spécieux. Les utopies sont délibérément conçues et réglées pour que ses membres n’aient que les désirs de leurs besoins essentiels, tandis que les Schtroumpfs, eux, paraissent naturellement constitués de la sorte, et on ne voit pas, dans cette prédisposition, l’influence d’une organisation, laquelle est inexistante.

«Les schtroumpfs et le Cracoucass ».

Un groupe non collectiviste

La société Schtroumpf est-elle collectiviste ? À première vue, oui : les Schtroumpfs, unis autour du Grand Schtroumpf, prennent leurs repas en commun dans un réfectoire, travaillent ensemble aux tâches nécessaires à leur survie, et organisent des fêtes et spectacles qui les rassemblent. Mais, en dehors de cela, chacun d’eux est libre de faire ce qu’il veut, de travailler ou de ne rien faire, de se promener à sa guise dans le village et au-dehors. Chacun d’eux vit seul dans une maison individuelle.

« Docteur Schtroumpf ».

Aussi, ne peut-on sérieusement apparenter le village Schtroumpf à un kolkhoze soviétique, à une commune populaire chinoise, ou à un village khmer rouge. Et, lorsque les schtroumpfs s’activent à l’entretien de leur barrage protecteur, ils ne ressemblent pas à des ouvriers stakhanovistes de l’URSS stalinienne, ni aux étudiants chinois employés aux grands travaux agricoles collectifs à l’époque de Mao Zedong, ni aux jeunes Allemands embrigadés par Hitler dans le Reichsarbeitsdienst, ni aux Italiens mobilisés par Mussolini dans les « batailles »pour le blé, pour l’acier ou pour l’assèchement des marais pontins.

« Les Schtroumpfs noirs ».

L’enthousiasme leur manque, et ils ne travaillent pas sans rechigner. De plus, la discipline n’a rien de draconien, et elle laisse place à la fainéantise, celle du Schtroumpf paresseux, en l’espèce, qui n’encourt aucune autre sanction que la réprimande du Grand Schtroumpf. Et si les Schtroumpfs travaillent au barrage, à la cueillette et au stockage des fruits et des céréales, ils ne sont tout de même pas surchargés de travail et ne font pas de ce dernier l’objet d’un culte ou d’un devoir intolérant au moindre manquement.

Une existence purement embryonnaire

La question de savoir si les demeures des Schtroumpfs forment une propriété collective ou sont autant de biens personnels ne trouve pas de réponse. Cela s’explique fort bien si on considère que les Schtroumpfs ne forment pas une véritable société que, chez eux, le groupe n’est que l’extension de cette seule réalité qu’est l’individu, un individu non pas achevé et défini par sa position intra-mondaine, mais ramené à sa plus simple expression, celle d’un être embryonnaire. Chaque Schtroumpf se présente comme un être sans personnalité réelle, dont on ne distingue pas le corps de celui de ses congénères et du village lui-même, et dont toute la pensée, ou plutôt tout l’instinct, tourne autour de sa sécurité. De la même façon que le sujet cartésien est, dans sa quintessence, un être dont toute la réalité n’est que de penser, le Schtroumpf est un être dont toute la réalité n’est que se lover en lui-même et au creux de son village. Chaque Schtroumpf fait corps et âme avec chacun de ses semblables et avec son village.

« La Menace Schtroumpf ».

Le Grand Schtroumpf n’a rien d’un chef

Enfin, la communauté schtroumpf n’est pas dirigiste. Certes, le Grand Schtroumpf conduit la vie de ses « petits Schtroumpfs », bien incapables de se prendre en main.

Mais il convient d’abord de relever que les initiatives du Grand Schtroumpf lui-même sont parfois malheureuses, allant jusqu’à provoquer un désastre digne des égarements de ses ouailles.

Dans « La Menace Schtroumpf », il crée, à des fins « éducatives », une bande de faux Schtroumpfs maléfiques qui asservissent nos petits lutins bleus.

Dans « Les Schtroumpfs et le Cracoucass », il crée une monstrueuse plante carnivore. Ensuite, il ne parvient pas toujours à juguler ses ouailles et constate alors son impuissance.

« Les Schtroumpfs et le Cracoucass ».

Enfin, il ne dirige pas impérieusement le village, et son autorité ne se manifeste guère que dans la conduite des travaux collectifs et l’organisation des grandes réjouissances.

Les attributs de l’autorité d’un chef sont sa reconnaissance comme telle par la tradition ou une constitution, des institutions qui la définissent et relaient ses décisions, des agents qui appliquent celles-ci, et des instruments de contrôle et de coercition qui garantissent son pouvoir contre l’insubordination.

« Schtroumpf vert et vert schtroumpf ».

Or, le Grand Schtroumpf ne dispose de rien de tout cela. Son pouvoir ne repose sur aucune tradition digne de ce nom, et ce qui en tient lieu n’est qu’un état de fait ; les Schtroumpfs ignorant l’histoire, étant immortels (ou presque), et donc vivant hors du temps, dans une manière d’éternité, le Grand Schtroumpf n’a pas de prédécesseur ni de possibles successeurs, et sa fonction de chef se confond avec lui ; et ses semblables ne le contestent pas dans la mesure même où ils n’envisagent pas d’évolution possible de leur communauté, avec laquelle ils font corps (en sorte que remettre en question le chef, c’est se remettre en question soi-même, et remettre en cause le village lui-même, donc sa propre vie).

D’où l’absence des attributs du pouvoir, que nous citions plus haut : ni coutume établie, ni institutions, ni instruments de surveillance et de coercition (service d’inspection, police). Le Grand Schtroumpf ne ressemble en rien à un dictateur (Hitler, Staline, Mao), ni à un monarque, ni à un chef d’État élu, et la communauté Schtroumpf n’a rien de commun avec quelque régime politique que ce soit. Les Schtroumpfs n’étant pas des personnes bien individualisées, et leur communauté n’ayant rien d’une société, le Grand Schtroumpf ne peut pas être un vrai chef, encore moins un chef présentant des analogies avec nos chefs d’État.

Dessin original de Peyo.

Et c’est pourquoi sa fonction de chef se confond en lui avec celles de père et de sage. Il est un père d’une mansuétude infinie pour ses « petits schtroumpfs ». Ce père est aussi une mère. Et il est un sage. Un sage dans tous les sens du terme. Soit un personnage qui se conduit suivant une certaine éthique, guidé par la conscience de soi et éclairé par la raison et la connaissance ; et, de par ce savoir raisonné, un savant. Le Grand Schtroumpf est la preuve de la bienveillance foncière et de la solidité du monde en lequel vivent les schtroumpfs, garanties de leur sécurité et de leur bien-être. Le grand Schtroumpf est un symbole psychique à portée générale. Sa physionomie débonnaire et sa barbe blanche l’attestent. Un vieillard à barbe blanche et au visage clément représente une autorité tutélaire protectrice en laquelle paternité et maternité se confondent, et tirant sa légitimité de sa bonté et de sa sagesse. (5) À cet égard, le Grand Schtroumpf ressemble au roi de « Johan et Pirlouit », avec cette différence que ce dernier a plus de faiblesse et est dépourvu de savoir.

Le Grand Schtroumpf, garant de la communauté Schtroumpf

Selon le Grand Schtroumpf, les Schtroumpfs n’ont pas vocation à évoluer, tout au contraire.

« Les Schtroumpfs joueurs ».

En conséquence, il corrige leurs calamiteuses innovations non en leur apprenant à en faire des réussites, mais en les incitant à y renoncer au motif que, à l’exemple de la monnaie, elles ont été faites « par les humains, pour les humains », et qu’elles sont donc nocives aux Schtroumpfs, et in essentia mauvaises, comme tout ce qui est humain. Les Schtroumpfs doivent ne pas grandir, mieux, rester des fœtus blottis dans cet utérus protecteur qu’est leur village. Ils sont destinés à ne pas venir au monde, et donc à rester non pas tant des enfants que des avortons.

Livre pour enfant (Pop up) publié chez Hemma en 1993.

Il reste que les Schtroumpfs sont tentés de s’humaniser dès que le Grand Schtroumpf s’absente, perd ses facultés ou baisse la garde. Ceci laisse à penser qu’ils ont peut-être vocation à s’intégrer à notre monde.

Alors, le Grand Schtroumpf doit-il être considéré comme un père castrateur qui maintiendrait les siens dans un état d’arriération, les empêchant d’éclore, de venir au monde, et de s’y accomplir ? Il est tentant de le percevoir sous ce jour. Néanmoins, c’est oublier que le village Schtroumpf se situe en deçà du monde des humains.

Album éducatif publié chez Altaya, en 2014.

En celui-ci, l’individu a vocation à grandir, se développer, s’affirmer ; et, s’il ne le fait pas, il se met en situation d’échec parce qu’il renonce à lui-même. Mais, dans une situation de gestation figée, dans l’état de non-individuation et d’absence de personnalité en résultant, il en va différemment. En un tel état, fondé sur la recherche de la sécurité comme valeur et principe unique, le renoncement à toute affirmation de soi et à toute innovation propre à introduire la différenciation là où règne l’indifférenciation, est indispensable, sous peine de détruire tout l’ensemble et chacun de ses composants en particulier. Le monde Schtroumpf est un chaos (suivant le sens d’Ovide, non celui d’Hésiode) et doit le rester. Dans ces conditions, le Grand Schtroumpf n’est pas un père castrateur, il est seulement le principe de vie de la communauté. Il n’est pas ontologiquement différent de ses congénères, il est simplement celui qui préserve la communauté.

Album édité par le CBBD (Centre belge de la bande dessinée), en 2008.

Un monde sans éthique

L’éthique est indissociable de la société, donc de l’évolution, donc de l’histoire, toutes inconnues des Schtroumpfs. Hors d’elles, elle s’amenuise jusqu’à se ramener à la simple opposition entre ce qui donne du plaisir et ce qui provoque de la souffrance, comme dans la philosophie de Bentham.

L’éthique induit une définition du bien et du mal autrement plus complexe que celle des schtroumpfs. Et elle induit également une hiérarchie des comportements largement tributaires de critères sociaux (tout spécialement celui de leur utilité pour la communauté), et qui instaure une inégalité entre les individus (certains sont plus méritants que d’autres). Rien de tel chez les Schtroumpfs ; en dépit de leur utilité, les Schtroumpfs bricoleurs, artisans (cuisinier, pâtissier, boulanger, etc.. ) et paysan ne sont pas plus reconnus et gratifiés que leurs congénères oisifs ; inversement, les Schtroumpfs paresseux, grognon et bêta ne pâtissent nullement de leurs défauts respectifs, lesquels les caractérisent et les nomment, mais ne les stigmatisent pas. Au village Schtroumpf, la paresse, l’insociabilité hargneuse et la bêtise ne sont pas des défauts qui disqualifient, même s’ils sont irritants. Mieux, les schtroumpfs paraissent considérer que ceux qui en sont affligés sont égaux en dignité à leurs semblables et ont droit de cité sans restriction.

« La Schtroumpfette ».

Aux antipodes du totalitarisme

C’est que, justement, chez les Schtroumpfs, le groupe ne prévaut jamais sur l’individu. Par là, les schtroumpfs sont à l’abri de la dérive décrite dans « Le Zéro et l’infini » de Koestler, où le groupe est tout et l’individu rien. En cela, le village Schtroumpf est à l’opposé du totalitarisme. L’individu y absorbe la communauté, laquelle n’en est que la dilatation ou l’extension, par relation en forme de miroir, et par addition jusqu’à cent clones.

« Le Voleur de Schtroumpfs ».

L’individu est même tellement primordial que, dès qu’un Schtroumpf est en péril, tous les autres volent à son secours. Magnifique exemple d’altruisme ? Que non ! Ce n’est pas l’autre que chaque Schtroumpf secourt, mais lui-même. Et la parfaite similitude identitaire des Schtroumpfs a pour conséquence qu’il ne peut en aller autrement. De même, la quasi-immortalité et l’absence de liens familiaux des Schtroumpfs leur ferment la voie de la sublimation : il est assurément difficile de s’oublier ou de se subordonner à une communauté ou une croyance collective quand on est immortel (ou presque) et que l’on n’a ni aïeux ni descendants. Les Schtroumpfs ignorent la transcendance, qu’elle soit religieuse, éthique, ethnoculturelle ou politique. Raison de plus pour que le Grand Schtroumpf ne soit pas Dieu ou un substitut de celui-ci, qu’il ne soit pas un monarque ou un Chef (duce, führer, petit père des peuples ou grand timonier) symbolisant et sublimant son peuple, résumant son passé, exprimant son présent, définissant son avenir. Les schtroumpfs ne connaissent qu’eux-mêmes, hic et nunc, ne se dépassent jamais, ne s’identifient pas à un passé, et ne se projettent ni dans l’avenir ni dans l’au-delà ; et ils ne le peuvent pas puisqu’ils ignorent la succession et la solidarité des générations, ne vivent pas dans l’histoire et sont imperméables à toute évolution.

« Le Voleur de Schtroumpfs ».

Pour cette raison, les Schtroumpfs ignorent la civilisation, donc la culture. S’ils ne sont pas vulgaires, ils semblent bien ignorants et incultes. Le Grand Schtroumpf est le seul détenteur du savoir, parmi eux, et il ne le partage pas, le jugeant dangereux, car inadapté à la nature même de ses « petits Schtroumpfs ». En dehors de la science, il ne semble pas doté d’une quelconque culture littéraire ou artistique. Ses seuls livres sont ses grimoires d’alchimie et de magie. Il existe bien un Schtroumpf poète, un Schtroumpf peintre, un Schtroumpf sculpteur, mais leur présence est rare, et leur activité créatrice on ne peut plus modeste.

Édition originale de « La Flûte à six Schtroumpfs » publiée chez Dupuis, en 1960.

Aussi, ne peuvent-ils disposer d’un langage élaboré. Antoine Buéno en souligne la pauvreté, et surtout l’incapacité à réfléchir et à discuter réellement, qu’il révèle. Il remarque justement que les Schtroumpfs ne s’expriment guère que sur le mode exclamatif ; et, en effet, toutes leurs paroles sont des exclamations, des recommandations, des consignes ou des injonctions, quelquefois des ordres. Et puis, il existe cette particularité fondamentale de cette langue, consistant à remplacer aussi souvent que possible les mots du langage humain par « schtroumpf », pour les noms communs, et « schtroumpfer » pour les verbes. Antoine Buéno voit là une manière de « novlangue », appauvrissement systématique de la langue à des fins de conditionnement totalitaire dans le « 1984 » d’Orwell. Et il faut bien convenir que la langue schtroumpf rend impossible le plein épanouissement de l’expression ; systématiquement pratiquée, elle finirait même par tuer tout processus d’idéation.

Mais n’oublions pas que le monde Schtroumpf n’est pas la caricature ou la satire du nôtre et de ses dérives totalitaires, et qu’il en est même le refus. Dès lors, est-il loisible d’assimiler le langage Schtroumpf à une novlangue ? Rien n’est moins sûr, surtout si l’on considère que cette langue, loin de présenter la pauvreté de la novlangue orwellienne, n’exclut pas la variété des significations, sens et nuances des mots. Pirlouit en fait la déconcertante expérience, lorsque, dans « La Flûte à six schtroumpfs », il s’aperçoit qu’il ne suffit pas de remplacer systématiquement les noms communs par « schtroumpf » et les verbes par « schtroumpfer »pour se faire comprendre des petits lutins.

« La Flûte à six schtroumpfs ».

Si paradoxal que cela puisse paraître, les Schtroumpfs parlent une langue pauvre, mais n’ont pas pour autant un esprit pauvre, dépourvu de sens des nuances, de subtilité et de capacité de raisonnement.

À suivre…

Yves MOREL

(1) À maintes reprises, ils expriment leur aversion pour le monde des humains.

(2) Rappelons que nul ne peut accéder au village sans être guidé par un Schtroumpf. Le village est situé dans le Pays maudit, rendu inaccessible en raison du relief, et de la nature profondément hostile de ce dernier. Johan et Pirlouit n’ y accèdent que mentalement, à la faveur d’un sommeil léthargique et d’un dédoublement de la personnalité  réalisés par maître Homnibus (« La Flûte à six Schtroumpfs »).

(3) « Le Petit Livre bleu », chez Hors collection, en 2011.

(4) À cet égard, l’apparition du centième schtroumpf, qui est à l’origine le reflet du schtroumpf coquet dans un miroir, est significative.

(5) Tel fut le cas en France, entre bien d’autres exemples, d’hommes illustres tels que Sully (du moins dans les représentations données de lui par les anciens manuels d’histoire de l’école primaire), le président Armand Fallières, et Gaston Bachelard (dans les quinze dernières années de sa vie).

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