« Mr. Punch » par Dave McKean et Neil Gaiman

Pour mon dernier article publié sur BDzoom.com, j’ai naturellement choisi de parler de mes deux chouchous du monde des comics, les immenses Neil Gaiman et Dave McKean (à qui je dois la quasi-moitié de mon pseudonyme). La réédition de leur « Mr. Punch » est l’occasion rêvée de se pencher à nouveau sur le travail de ce magnifique duo, car cette œuvre est l’une de leurs plus belles collaborations, épuisée depuis bientôt une quinzaine d’années en France (deux tirages chez Reporter en 1997 et 2003). Un voyage profond et troublant dans les méandres des souvenirs d’enfance, entre mémoire et fantasmes, mis en images par un Dave McKean hautement inspiré et talentueux. Superbe…

Lorsque « Mr. Punch » est sorti chez Vertigo en 1994, Gaiman et McKean n’en étaient pas à leur premier coup d’éclat ensemble, loin de là, puisqu’ils avaient déjà réalisé « Violent Cases » en 1987, « Black Orchid » en 1988-89, « Signal to Noise » en 1989, sans parler de leur collaboration sur « Sandman » cette même année. Bref : que des chefs-d’œuvre. Très énervant. En 1994, Gaiman aborde l’avant-dernière ligne droite de « Sandman », avec deux derniers volumes à venir de la série régulière, et notre homme travaille beaucoup. Mais cela fait déjà quelque temps qu’il n’a pas collaboré « pleinement » avec McKean : certes, les couvertures de ce dernier pour « Sandman » sont si géniales qu’elles en sont devenues une institution, mais nos deux compères ont encore besoin et envie de se lancer dans l’aventure commune d’un vrai récit de bande dessinée, dans une narration séquentielle en osmose, comme ils savent si bien le faire. Et quel autre sujet que l’enfance saurait mieux rassembler et inspirer ces deux auteurs et artistes qui savent combien on ne peut pas devenir adulte si l’on abandonne l’enfant qu’on a été… ?

Les cheminements de la mémoire et de l’enfance, du rapport au rêve et à la réalité des adultes, sont quintessentiels de l’œuvre de Gaiman, on a pu le constater à d’innombrables reprises à travers ses comics, ses romans, son théâtre ou ses enregistrements… Il retrouve en cela la poétique de McKean qui ne cesse d’expérimenter les différents passages de la vie à travers des kaléidoscopes de techniques mixtes, complémentaires, visions aussi incarnées qu’irréelles. Pas étonnant que ces deux-là, maîtres des faux-semblants afin de mieux révéler la réalité enfouie des choses, se soient à ce point entendus et rejoints en osmose dans tant de créations belles et intelligentes. « Mr. Punch » ne fait pas exception, œuvre du souvenir, de l’identité, du fantasque, du questionnement de l’être. Un homme se souvient de son enfance… cette période où il venait de traverser l’âge de raison. Ses parents l’avaient envoyé chez ses grands-parents le temps que sa petite sœur naisse. Une fin d’été froide, et l’ennui qui s’installe… mais aussi un castelet, sur la plage, où se jouaient des représentations de « Punch et Judy »…

« Punch et Judy », c’est un peu l’équivalent (en un peu plus trash) de notre « Guignol » au Royaume-Uni ; un spectacle de marionnettes assez féroce censé sensibiliser les enfants au bien et au mal… Mr. Punch est un effroyable nabot qui tue tout le monde ou presque autour de lui (son bébé qu’il balance par la fenêtre, sa femme qu’il trucide, etc.) en hurlant des « C’est comme ça qu’il faut faire ! ». Inspiré de la commedia dell’arte (Punch et Judy sont des transpositions de Pulcinello et Joan), apparu au XVIIe siècle, ce théâtre cruel pour enfants perça en Angleterre en 1840, le personnage de Punch donnant même son nom au fameux journal satirique qui naquit l’année suivante (et où apparurent des prémisses de la bande dessinée !). On sait combien Neil Gaiman est viscéralement attaché au patrimoine, aux contes traditionnels et à la culture populaire de son pays, de la troupe itinérante de Shakespeare à la pop music en passant par Dickens ou les légendes au coin du feu. Le théâtre de « Punch et Judy » lui donne un terreau de choix pour nous parler du folklore de l’enfance anglaise, entre deux mondes, avec ses mystères et ses histoires plus ou moins obscures… Certes, l’enfance telle que la décrit Gaiman est universelle, avec ses peurs, ses incompréhensions, son imaginaire, mais il y a aussi là un très bel hommage à tout ce que la Grande-Bretagne a légué de si pittoresque à ses enfants (la qualité de leurs livres jeunesse, souvent mythiques, depuis toujours, en témoigne…).

Nous plongeons donc ici dans les méandres de la mémoire d’un homme qui cherche à mieux comprendre ce qu’il a vécu étant enfant ainsi que la personnalité de ceux qui l’entouraient à l’époque… Mais nous ne suivons pas vraiment un fil, nous découvrons différentes bribes d’une même période selon des associations de faits, de sentiments. Comme le fait dire Gaiman au protagoniste : « Le chemin de la mémoire est sinueux et périlleux, et nous ne l’empruntons pas sans risques. Il est plus facile de faire de courts trajets dans le passé, par des souvenirs en miniature, en jouant de petits spectacles dans sa tête. » Et de conclure malicieusement : « C’est comme ça qu’il faut faire. » Et c’est comme ça que le narrateur fait, nous entraînant dans des successions de zones de flou, d’ombres, de choses incomprises à l’époque, de paroles qui reviennent en écho, de révélations, avec le terrible Mr. Punch qui scande régulièrement sa folie. Dès lors, une cartographie du sensible et de l’être se fait jour, petit à petit, sans apporter forcément de réponses, mais éclairant en tout cas toute la complexité de l’existence des adultes au travers des yeux d’un enfant… On retrouve ici toute la profondeur et l’intelligence de Gaiman qui ne cherche pas à tout disséquer et expliquer, préférant exprimer les choses en tenant compte de leur potentiel d’inconnu – et de la force même de cet inconnu sur notre imaginaire, nos croyances quotidiennes… Cette humilité paradoxalement très imaginative de Gaiman l’amène à chaque fois à la justesse… car si les choses n’ont pas été plus définies, elles résonnent néanmoins plus clairement en notre for intérieur…

Nous avons donc affaire à du très bon Gaiman, à la fois tendre et terrorisant, poétique et cru, mystérieux et fascinant. Mais la fascination devient totale avec les images créées par Dave McKean, alors à l’un des sommets de son style polymorphe, pluridisciplinaire… orchestre visuel à lui seul. De bout en bout, c’est une merveille de sensibilité artistique, de liberté créatrice, d’inventivité prégnante. Outre les dessins à l’encre et les peintures (ou les deux mêlés), McKean utilise la photographie (en tant qu’image en soi qu’il retravaille, ou comme moyen de restituer ses compositions faites d’objets épars), mais aussi les superpositions de matières, le collage, et même la création de vraies marionnettes qu’il anime, met en scène et photographie pour recréer des scènes de théâtre… L’ambiance générale, faite d’alternances de tons rompus et de couleurs criardes, de visions incertaines et de dessins francs, ouvre de nombreuses voies de ressenti de l’œuvre, épousant parfaitement le propos de Gaiman. Tout n’y est que beauté et mystère, nous ramenant pourtant à nos angoisses indicibles venues de loin, une « tragédie comique » ou une « comédie tragique », comme le dit le sous-titre… Un beau conte pour adultes.

PS : Voilà… Comme je l’ai dit en introduction, ceci est ma dernière chronique pour BDzoom.com, après 11 ans de loyaux services et près de 600 articles… Je voudrais vous remercier, chers lecteurs et chères lectrices qui m’avez lu ici, assidûment ou sporadiquement, depuis peu ou depuis longtemps, et vous dire que je n’ai eu qu’une idée en tête depuis le premier article : vous donner envie de découvrir et de lire des ouvrages beaux et intéressants ; le reste importe peu. Je remercie évidemment Laurent Turpin et Gilles Ratier ainsi que tous mes collègues de BDzoom.com qui ont supporté mes interminables articles, et au moment où j’écris ces lignes j’ai une pensée très particulière et très intense et profonde pour mon ami Claude Moliterni, qui m’avait chaleureusement invité à rejoindre l’équipe BDzoom en 2006 pour écrire sur les comics, et auquel je pense si souvent, et qui me manque tant… toujours autant. Enfin, je souhaite la bienvenue à Franck Guigue qui prend la relève de cette rubrique « Comic Books » dès samedi prochain ; je suis sûr qu’il vous fera lui aussi découvrir de très chouettes albums ! Bon, bah… faut y aller, là, hein… Allez, je vous fous enfin la paix ! Et bonnes lectures ! Ne cessez jamais de lire !

Cecil McKINLEY

« Mr. Punch » par Dave McKean et Neil Gaiman

Éditions Urban Comics (14,00€) – ISBN : 979-1-0268-1118-3

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18 réponses à « Mr. Punch » par Dave McKean et Neil Gaiman

  1. Brigh dit :

    La bise du Limousin.

  2. Alexis dit :

    Ah, quelle triste nouvelle ! Cela aura toujours été un grand plaisir d’attendre les articles du Samedi et de vous lire enfin chaque semaine, toujours pour des albums d’une grande qualité et avec des analyses passionnantes!

    En tout cas, bonne chance à vous Cecil pour vos nouvelles aventures, et en espérant pouvoir vous relire à l’occasion !

    • Bonjour Alexis,

      Merci de votre si gentil commentaire et de vos compliments, cela me touche très sincèrement. Ravi que mes articles aient pu vous intéresser, je sais que vous suivez cette chronique « Comics » depuis longtemps… Merci donc de votre fidélité !
      Une page se tourne, mais je n’arrête pas totalement d’écrire sur la bande dessinée, notamment dans le magazine « Zoo » où je traite principalement les comics.
      Je vous souhaite de bonnes futures lectures hebdomadaires sur les comics ici même, désormais sous l’égide de Franck Guigue…

      Bien à vous,

      Cecil

  3. franck dit :

    Merci Cecil pour ce beau final en forme de feu d’artifice, avec deux auteurs que j’apprécie aussi tout particulierement. The Orchid étant l’un de mes albums graphiques préférés. Je ne crois pas avoir déjà lu Mr Punch(j’avais des réserves), et vais donc m’y plonger. Merci à toi en tous cas pour ces coups de coeur partagés au long de toutes ces années, et à la confiance que tu m’accordes, ainsi que l’ensemble de l’équipe. Bonne continuation donc, et au plaisir !

    • Hello Franck,

      Merci pour ce gentil message !
      N’hésite pas à lire « Mr. Punch ». ;)

      Ça y est… le moment est venu… je te passe le relais !
      Je te souhaite tout le meilleur pour cette nouvelle aventure, bien sûr, et te confie nos chers lecteurs fans de comics… Je sais que tu en prendras soin.

      Bien à toi,

      Cecil

  4. Michel Dartay dit :

    Triste de vous voir quitter le beau navire de bdzoom, ami Cecil, on espère que vous continuerez à alimenter en excellents articles sur les Comics la rédaction de ZOO!
    Bien amicalement!
    Michel Dartay

    • Bonjour, cher Michel.

      Merci de votre gentil mot, vous savez combien je suis sensible à vos messages !
      Avec mon départ de BDZoom, c’est toute une part de ma vie qui se clôt, chère à mon cœur, mais le temps est venu pour moi de vivre d’autres projets. Mais je n’abandonne pas totalement la critique BD, continuant effectivement à écrire pour « Zoo ».

      Merci pour votre fidélité à BDZoom, pour vos commentaires toujours éclairés et éclairants, et pour votre vraie passion de la bande dessinée.

      Très amicalement,

      Cecil

  5. Simon dit :

    Bonjour M. McKinley,
    Je lis depuis longtemps la rubrique « Comics » de BDZoom et, je dois le reconnaître, votre signature, au-delà du livre dont vous commentez la publication, est toujours une source de curiosité qui « poussauclic » !
    Je vous remercie donc sincèrement pour les œuvres que vous m’avez fait découvrir. Vous partagez votre passion avec beaucoup de générosité et de sensibilité. Merci encore.et bonne continuation.

    • Bonjour Simon,

      Un grand merci pour votre très amical message qui me touche vraiment beaucoup…
      C’est dans ces cas-là que je me dis que je n’écris pas pour rien, si j’ai pu ainsi vous donner envie de lire, cherchant effectivement à faire partager des œuvres avec passion, sérieusement mais sans me prendre au sérieux. Vos compliments me comblent, donc, et m’émeuvent, même.

      Je vous souhaite plein de belles lectures,

      Bien amicalement,

      Cecil

  6. Marcel dit :

    Je me joins aux autres intervenants pour vous remercier de vos articles et vous souhaiter le meilleur dans vos prochains projets.

    Bien cordialement,
    Marcel.

  7. serial dit :

    NON!!!!!!! C’est pas possible!
    Merci pour tout!

  8. PATYDOC dit :

    Merci pour toutes vos chroniques ; vous m’avez fait revenir vers les comics ( même si votre enthousiasme a toujours mérité d’être tempéré, notamment en ce qui concerne les traductions, souvent médiocres).

    • Bonjour Patydoc,

      Merci pour votre message.
      Eh bien… si j’ai réussi à vous faire revenir aux comics, alors je pense qu’on me passera mon enthousiasme, ça en valait la peine ! ;)

      Bien à vous,

      Cecil

  9. allobroge dit :

    Damned, ma chroniqueuse BD préférée ( c’est comme ça que j’imagine le genre de cecil mais si je me trompe remettez ça au masculin ) qui tire sa révérence ! On se consolera avec Zoo mais finis les longues et passionnantes critiques dont on se régalait régulièrement. Merci d’avoir œuvré à mettre les bons comics à leur juste place et de nous avoir permis moultes découvertes d’excellents livres. Bises montagnardes

    • Bonjour Allobroge,

      Eh non, je ne suis pas une girl, « Cecil » sans accent ni « e » final étant bien un prénom anglophone masculin (comme Cecil B. DeMille, ou Cecil Beaton, par exemple…). J’imagine votre déception… que je partage. ;)

      Quoi qu’il en soit, merci beaucoup pour vos gentils compliments, cela me fait très plaisir d’avoir ce genre de témoignage où je trouve ce que j’ai essayé de vous donner, à savoir « mettre les bons comics à leur juste place » (je n’aurais pas su le dire aussi bien !).

      Je vous adresse donc mes plus sincères amitiés, et vous souhaite de très belles futures lectures de comics.

      Bien à vous,

      Cecil