« Ils ont fait l’Histoire : Lénine » par Denis Rodier et Antoine Ozanam

Nouvellement paru aux côtés de « Luther » dans la collection initiée par Glénat et Fayard depuis 2014, « Lénine » nous entraîne dans la Russie révolutionnaire des débuts du XXe siècle, à l’heure éternelle de la grande lutte des classes. Entre quête libertaire et autoritarisme forcené, idolâtrie et féroce critique, le parcours de Vladimir Ilitch est aussi noir que rouge : au Pays des Soviets comme au delà, l’internationale communiste apparaîtra comme une belle utopie ou un spectre hideux. Conscients de ces distorsions, Antoine Ozanam et Denis Rodier (auteur ayant aussi dessiné Superman, dans une autre veine patriotique !) livrent une biographie retracée au plus juste, n’omettant ni la complexité du discours politique ni les ambigüités de cette reconquête du pouvoir par les membres du parti ouvrier (Bolcheviks).

En 1887, arrêté puis exclu de l'Université, Vladimir Oulianov (futur Lénine) emploie l'essentiel de son temps à lire (Planche 3, Glénat 2017)

Fidèle à la sobre maquette proposée depuis le début de la collection Ils ont fait l’Histoire (20 titres à ce jour, dont « Jaurès » et « Mao Zedong », aux visuels assez proches), « Lénine » est présenté dans une posture-clé, empruntée aux affiches et sculptures propagandistes russes (la plus grande, érigée à Volgograd, mesure 27 mètres !). Destiné à ancrer un contexte et à compléter la représentation du « grand homme », le choix du dessin situé au sommet du visuel s’est porté sur une scène d’action (dans le feu de la révolution russe).

À la suite des formulations artistiques d’Alexandre Rodtchenko, de Kasimir Malevitch (suprématisme) et de Nicolas Pounine, l’art officiel opte (de 1917 à 1921) pour une nouvelle esthétique : le constructivisme, inspiré par le monde de la construction et le prolétariat. Dans les années 1930, Staline, Boukarine et Gorki jetteront à leurs tours les bases du réalisme soviétique, incarnation ultime de la doctrine officielle dans le nouveau bloc communiste… Suite aux révolutions de février et octobre 1917, les bolcheviks « illustrent » par l’affiche la foi en la construction d’une société nouvelle : les designs favorisent les grandes lignes de forces, les formes géométriques, les couleurs vives, les silhouettes au pochoir, les scènes de foule (ouvriers à l’usine ou spectateurs des grands discours) et les portraits célèbres. Les contrastes, répétitions et fragmentations, complétés par les slogans (vantant l’industrialisation, l’effort de guerre ou – après 1928 – les plans quinquennaux) rendront l’ensemble particulièrement efficace sur les plans visuels et psychologiques.

Affiche de propagande vantant les mérites de la Nouvelle Politique Economique (NEP)

Statue à la gloire de Lénine sur un square de Volgograd

Dès 1917, une vingtaine d’affiches (parfois tirées à près de 50 000 exemplaires) seront imprimées chaque jour à destination des 150 millions de citoyens russes. Elles seront jugées essentielles pour appuyer le gouvernement de Lénine contre les « Blancs » restés favorables au tsar, par opposition avec l’Armée rouge : « Le Communisme, c’est le pouvoir des Soviets plus l’électrification du pays .» Né en avril 1870, Lénine sera magnifié par une iconographie formidablement productive : affiches mais aussi dessins, gravures, cartes, caricatures, photographies et films viendront immortaliser ses faits et gestes. Même sa voix est aujourd’hui connue puisque ces discours furent enregistrés lors de meetings tenus entre 1919 et 1921. Adopté définitivement comme nom de plume journalistique et véritable surnom à partir de 1900 (le mot est peut-être inspiré du fleuve sibérien Léna), Lénine devient le symbole de toute la nation russe. Mais, ballotté par les événements, épuisé par trois années de guerre, de luttes intestines, de labeur et d’inquiétude, Lénine tombera gravement malade à la fin de l’année 1921. En 1922, paralysé de la jambe et du bras droits, incapable de parler, il entre dans une convalescence douloureuse qui l’écarte définitivement du jeu politique en mars 1923. Tandis que Lénine perd de l’assurance, Staline en gagne aux dépends de Léon Trotski, pourtant déclaré comme successeur officiel. La bureaucratisation du régime aura ainsi raison de l’opposition de gauche issu des origines…

Lénine prononce un discours à Moscou le 5 mai 1920, en présence de Trotski

Planche 4 : Lénine est à Saint Petersburg en 1893, où il rencontrera la belle Nadejda Kroupskaïa.

Biographique sans être hagiographique, ce « Lénine » selon Antoine Ozanam et Denis Rodier laisse peu de place (pagination oblige) aux nombreuses parts d’ombres du personnage. De l’emploi assumé de la Terreur, passant notamment par la création de la Tchéka (police politique chargée de traquer et d’éliminer tous les ennemis du nouveau régime) jusqu’au camp de travaux forcés (mis au point en 1919 et précédant les goulags staliniens), Lénine réinvente à vrai dire à lui seul la dictature à parti unique. Bien que se revendiquant des écrits de Marx, Lénine prétendra que la Révolution ne pouvait pas aboutir sans disposer d’un appareil politique extrêmement puissant, perspective certes en rapport avec l’immensité du pays et des tâches à accomplir pour le sortir de la féodalité. Comme beaucoup d’historiens le noteront, la philosophie politique et la pratique du pouvoir de Lénine contenaient ainsi les germes de la dictature au sens moderne du terme, voire du totalitarisme érigé quelques années plus tard par Staline de manière effroyablement irréversible. L’exercice du pouvoir sera tel que l’exprimait déjà Montesquieu dans « L’Esprit des lois » en 1748 : « Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser jusqu’à ce qu’il trouve des limites». Nul doute que cette sentence trouvera également des échos dans les prochains titres annoncés par Glénat en juin prochain : « Clémenceau » (par Renaud Dély, Christophe Regnault et Stefano Carloni) et « Robespierre » (par Mathieu Gabella et Roberto Melli).

Lénine plongé dans la lecture de la Pravda, en 1918

Portrait de Lénine par D. Rodier

Complétons ce dossier par un focus sur la conception de la couverture de « Lénine », en compagnie de son dessinateur Denis Rodier :

« Ce qui rend la tâche facile dans la création d’une couverture de BD sur Lénine, c’est qu’il est inutile de faire des présentations. On pourrait croire qu’un flot continu de diverses représentations du personnage, toutes plus ou moins semblables, sont sorties des presses tout au long du siècle dernier. Or, cette iconographie comporte son lot de codes très précis et il aurait été une erreur de les ignorer. Bien que Lénine n’ait pas été grand amateur du constructivisme, nous visualisons la Révolution de 1917 et ses acteurs en partie à travers ce courant d’art. En fait, si l’on s’y attarde, une grande partie des affiches de propagande produites du vivant de Lénine le représentent plutôt dans un style plus typique des affiches « illustrées » de l’époque ».

Crayonné pour la couverture et version finalisée

« Il est vrai que la propagande officielle le montrait souvent dans le quotidien, en éducateur, en homme du peuple mettant la main à la pâte, mais c’est dans le rôle du sauveur montrant le chemin vers l’avenir qu’il a le plus frappé les esprits. Le tout est évidemment mis en scène avec l’obligatoire point de vue en contre-plongée. J’ai donc voulu combiner l’image du « Lénine sauveur » de la propagande avec certains éléments de design évoquant le constructivisme. La pose est un peu raide avec un regard un peu vide, et c’est assumé. Pour moi, ça révèle le côté creux et guindé de ce type de propagande… Et je ne sais pas trop pourquoi, le choix de la couleur de fond s’est tout naturellement imposé à moi ! »

Philippe TOMBLAINE

« Ils ont fait l’Histoire : Lénine » par Denis Rodier et Antoine Ozanam
Éditions Glénat/Fayard (14,50 €) – ISBN : 978-2344011782

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