« Quartier en guerre : New York, années 1980 » par Seth Tobocman

Cet album est étonnant, car c’est un imposant recueil de 330 pages en noir et blanc retraçant une dizaine d’années de lutte activiste autour du logement dans un quartier de New York : le Lower East Side. L’auteur, Seth Tobocman, participa à ces luttes et en témoigna au gré des publications. Publiée une première fois aux États-Unis en 1999 sous le titre de « War in the Neighborhood », cette anthologie est maintenant traduite par les éditions CMDE.

Ce qui frappe au premier abord dans ce livre, c’est la puissance des images de Seth Tobocman. L’épaisseur de son trait et sa dynamique renvoient aux récits muets de l’entre-guerre de Frans Masereel (« La Passion d’un homme », « Le Soleil »), de Lyn Ward (« Le Pèlerinage sauvage ») ou Giacomo Patri (« Col blanc »). Ces œuvres, par le biais de gravures saisissantes, se passent des textes pour parler des luttes ouvrières, du racisme, des injustices sociales, de la misère engendrée par la grande dépression, de l’exclusion… Des thématiques qui se retrouvent dans l’œuvre de Seth Tobocman.

C’est l’idée du dessin comme vecteur de discours politique qui poussa, dès 1979, Seth Tobocman, avec son ami Peter Krupper, à fonder le magazine World War 3 Illustrated, l’une des premières revues de bande dessinée de journalisme et d’enquêtes sociales en bandes dessinées. Deux des onze chapitres de « Quartier en guerre » y furent publiés.

Nous y apprenons rapidement un peu de l’histoire de ce quartier new-yorkais qu’est le Lower East Side. Il fut de tout temps le refuge des populations défavorisées et des ouvriers, mais petit à petit, les fonds de pension et les spéculateurs immobiliers s’en emparèrent, soulevant une vague de protestations dont le mouvement des squatteurs fut le plus emblématique. Seth Tobocman y participa en tant que membre actif et raconta cette difficile expérience au gré de ses publications.

Les squatteurs occupaient des immeubles à l’abandon depuis des années, les retapaient du mieux qu’ils le pouvaient, afin de les rendre vivables pour pouvoir y vivre, mais aussi offrir des hébergements aux sans-abris ou de créer des centres d’aides communautaires. Rendus salubres, ils essayaient par des moyens légaux d’y rendre l’occupation pérenne.

Seth Tobocman raconte aussi les émeutes autour de l’occupation du Tompkins Square Park : squat à ciel ouvert servant de refuges aux sans-abris, mais aussi aux toxicomanes. Symbole d’insécurité et de trafics de toutes sortes, la police new-yorkaise fut sommée, en 1989, d’évacuer le parc et d’y instaurer un couvre-feu. Les sans-abris s’organisèrent et marchèrent sur Washington.

Au fil des pages, Seth Tobocman expose la complexité de ces luttes, aussi bien face à la violence des autorités que face aux tensions et divergences au sein des activistes. Nous ressentons, à travers son discours et son trait, sa primordiale nécessité à transmettre le parcours et les parcours de Joan, Steve, Bomb, Terry, Barb… de l’engagement de toutes ces personnes contre un système injuste seulement guidé par le profit.

Deuxième bande dessinée parue aux éditions CMDE (qui ont dû fournir un immense travail pour la traduction et la mise en page de cet ouvrage), « Quartier en guerre » est donc un important témoignage historique sur les mouvements activistes américains : une lutte qui, de Cincinnati, Detroit ou La Nouvelle-Orléans, se poursuit toujours.

« Quartier en guerre : New York, années 1980 » par Seth Tobocman

Éditions CMDE (27 €) – ISBN : 979-10-90507-22-7

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Une réponse à « Quartier en guerre : New York, années 1980 » par Seth Tobocman

  1. Brigh dit :

    Petite erreur de ma part, « Quartier en guerre » est la seconde bande dessinée publiée par les éditions CMDE. Leur premier album est « La Racine de l’Ombu » (http://editionscmde.org/livre/la-racine-de-l-ombu)