« Une Génération française T1 : Nous vaincrons » de Eduardo Ocaña et Thierry Gloris

L’histoire fait qu’il y a des générations entières d’hommes et de femmes qui ont dû faire face à des situations dangereuses. La survie et l’honneur du pays étaient en jeu en France : quand les jeunes adultes des années 1930-1940 ont été confrontés à la montée de l’extrême droite, puis à l’Occupation du pays. Les choix qu’ils ont faits, alors, ont modifié leurs vies à jamais. Les trois destinées imaginées par Thierry Gloris nous plongent au cœur des doutes et des dilemmes d’une génération française à l’heure où rester spectateur de sa vie et de son époque était impossible.

Martin

1934, l’Allemagne est dirigée depuis un an par les nazis, l’Italie depuis 1922 par les fascistes de Mussolini : en France l’extrême droite estime son heure venue.

À Paris, le 6 février, une grande manifestation dégénère devant l’Assemblée nationale. Il y a plusieurs morts et des milliers de blessés, mais la République résiste à la tentation fasciste.

Jeune étudiant, élevé par un père militant socialiste, Martin Favre n’est pourtant que spectateur des graves événements politiques qui se déroulent sous ses yeux. Il entend simplement profiter de la vie.

Une Génération française T1 page 4, la manifestation du 6 février 1934

Martin poursuit ses études en langue à la Sorbonne. Séducteur invétéré, il multiplie les conquêtes faciles : des serveuses du Quartier latin aux mères bourgeoises de lycéens à qui il donne des cours particuliers. Le passé récent ne le gêne nullement pour nouer une amitié sincère avec Kurt Dietrich : un étudiant allemand. Celui-ci l’introduit auprès des personnages importants, tel Otto Abetz : un attaché d’ambassade appelé à jouer un rôle important à Paris durant les « années noires ».

Rencontre avec Otto Abetz

L’entrée en guerre de la France, en septembre 1939, surprend Martin. Il quitte sa douce vie estudiantine et ses proches (Zoé, sa très sérieuse sœur, ou Élizabeth, une étudiante qui l’attire, mais lui résiste encore) pour un régiment d’artilleurs basé sur la Meuse. Le quotidien de troufion, sous les ordres de sous-officiers bornés, le ramène à la dure réalité. Cependant, jusqu’au mois de mai 1940, il ne voit aucun soldat ennemi durant la « Drôle de guerre ».

Une Génération française T1 page 15, rencontre de Paul Reynaud avec de Gaulle

Malgré les avertissements de plus en plus insistants du général de Gaulle, l’État-major français, avec à sa tête le généralissime Gamelin, refuse de croire à l’efficacité d’une attaque combinée de chars d’assaut et d’avions. Le 10 mai 1940, la guerre éclair ou « blitzkrieg » de la Wehrmacht surprend les généraux français, ainsi que les officiers du régiment de Martin.

Les Panzers traversent la Meuse, malgré le courage de Martin et de ses camarades. Il assiste impuissant aux premières exactions de troupes nazies racistes qui exécutent froidement des prisonniers noirs. Le jeune parisien réussit néanmoins à échapper à la captivité. Avec deux camarades, ils quittent la zone des combats, sans doute pour rejoindre l’Angleterre combattante, comme le suggère le titre du tome suivant « Ici Londres ».

Tanguy

Thierry Gloris entend dresser le portrait d’une génération, à partir d’épisodes de la vie de trois personnages emblématiques confrontés aux troubles politiques des années 1930, puis à la guerre, et à une France soumise aux nazis de 1940 à 1944. Six volumes sont prévus pour cette première saison : deux tomes par personnages, un volume se déroulant avant-guerre, le second durant le conflit.

Cet historien de formation connaît bien une période qu’il a déjà traitée dans sa série « Malgré nous » et dans un album qui sortira sous peu ( le 24 avril prochain) sur la bataille de Dunkerque dans la collection Champs d’honneur. Gloris réussit sa présentation d’un personnage complexe et de sa famille dans le contexte de l’époque. Pas de manichéisme, mais de l’humain avec toutes ses ambiguïtés : un humain parfois perdu au milieu d’événements qui le dépassent lors de ces années charnières de l’histoire de France.

La Blitzkrieg du 10 mai 1940

Le trait semi-réaliste d’Eduardo Ocaña peut se faire très précis, notamment pour les expressions ou les décors du Paris des années 1930. Il trouve une belle amplitude dans les scènes de bataille en fin d’album, parfaitement claires malgré la multiplicité des points de vue.

La défaite française de mai 1940

Cette série chorale ambitieuse débute de la meilleure des manières. La belle couverture de Fabrice Le Henanff renvoie au slogan, vite démenti, trouvé par le dernier gouvernement de la IIIe République : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ». Nous, nous lirons toute la série « Une Génération française », séduits que nous sommes par ce volume introductif.

Zoé

Laurent LESSOUS (l@bd)

« Une Génération française T1 : Nous vaincrons » de Eduardo Ocaña et Thierry Gloris

Éditions Soleil / Quadrants (14,50 €) – ISBN : 978-2-3020-5976-4

Galerie

6 réponses à « Une Génération française T1 : Nous vaincrons » de Eduardo Ocaña et Thierry Gloris

  1. Stéphane Dubreil dit :

    bonjour les amis, la grande manif de l’extrême droite, c’est 6 février 1934 et pas le 8. Et pour info et malgré ce qui est dessiné, il ne neigeait pas le 6 février 1934 à Paris, les manifestants se sont battus à la Concorde alors que l’album suggère que c’était à l’Etoile et beaucoup plus grave : le titre qui est montré à la une de Gringoire Pl3 (sur le site de Soleil) « Blum, un homme a fusiller dans le dos » n’est pas de février 34 mais 1935 et a été publié dans l’Action française sous la plume de Charles Maurras en 1934, Blum n’est pas vraiment à la tête du gouvernement, mais les éditions Delcourt sont habituées aux erreurs historiques dans « les albums historiques ».

    • Laurent Lessous dit :

      Bonjour Stéphane,

      Pour la confusion entre le 6 et le 8 février 1934, c’est entièrement de ma faute, la fatigue sans doute :( .
      Dans l’album, il est simplement indiqué février 1934 à la première case de la première planche.

      Il est vrai que page 5, on voit indiqué à la Une de « Gringoire », journal pamphlétaire qui se tourne vers l’antiparlementarisme après février 1934, « Léon Blum est un homme… à fusiller dans le dos« .
      Je pense que Thierry Gloris a voulu synthétiser l’esprit d’une époque en une case, en associant le quotidien « Action Française » et « Gringoire », 1934 et 1935. Les années 1930 servent de prologue à cet album, les événements de la Drôle de guerre sont davantage détaillés.

      Merci Stéphane pour ces précisions historiques.

      Laurent

      • Stephane Dubreil dit :

        malheureusement, il est coutumier du fait. Il suffit de lire Valmy pour relever un nombre hallucinant d’erreurs et de contre vérités (je citerai juste le drapeau tricolore lors de la prise de la Bastille mais je peux faire une très longue liste) majeures qui discréditent totalement le récit complet, en font une fantaisie mais surtout pas un récit historique. Synthétiser l’esprit de cette période en mélangeant Gringoire, L’action française, tout en faisant croire que Blum a une responsabilité dans le 6 février 34 par le simple fait de mettre son nom dans une case me parait plutôt être une escroquerie intellectuelle et montre surtout que l’auteur n’a rien compris.

        • Laurent Lessous dit :

          Je n’évoquerai pas ici les autres albums cités et reconnais que la mise en avant de Gringoire est maladroite mais Blum est attaqué de manière très virulente depuis ses débuts en politique par l’extrême-droite,
          et rien dans ce premier volume de la série ne laisse suggérer qu’il est au pouvoir. Ce n’est certes pas une série historique inattaquable mais à mon sens, elle donne à saisir l’ambiance politique d’une époque troublée.
          Pour certains commentateurs les années 2010 et la campagne présidentielle actuelle avec ses attaques contre les médias, de nombreuses affaires mettant en cause des politiques et la montée d’un certain populisme ressemblent à ces années 1930
          qui se sont terminées de la manière que l’on sait. Une lecture utile donc au moins pour cette mise en perspective.

          • PATYDOC dit :

            La campagne présidentielle actuelle n’a absolument rien à voir avec 1934 – Absolument rien : pas même époque, pas même problématique économique, et surtout, pas même situation de la presse : à l’époque, si l’ extrême droite était muselée sur le plan politique ( lire Seev Sternhell), elle ne l’était pas du tout du point de vue de la presse; alors qu’aujourd’hui la presse est complètement muselée par l’appareil d’état, ne serait-ce que par la voie des subventions.

          • Laurent Lessous dit :

            Bonjour, situation de crise économique avec un chômage très haut, montée des populismes, affaires judiciaires touchant de nombreux politiques, voilà pour les points de convergence.
            Sur la presse « muselée », je laisse cela à votre appréciation, mais je ne souhaite pas pour ma part que des journaux du type « Je suis partout » paraissent de nouveau.