« Monet, nomade de la lumière » par Efa et Salva Rubio

En 1923, assisté de son ami Clémenceau, le célèbre peintre Claude Monet subit une délicate opération des yeux. Alité et affaibli, le convalescent se souvient… Dès lors, en 90 planches d’une extrême sensibilité, Salva Rubio et Efa décrivent une vie plurielle : du Salon des Refusés au mouvement des Impressionnistes, du jeune peintre désargenté au grand bourgeois tutoyant les huiles, du mari à l’amant. Devenu le chef de file d’un mouvement qui allait bouleverser la vision de la peinture au XIXe siècle, Monet restera fidèle à son unique quête : celle de la lumière absolue, qui viendra éclairer toute son œuvre de sa perfection.

Claude Monet devant ses nymphéas à Giverny en 1905 (photographie de Jacques-Ernest Bulloz)

En 2002, lors de ses études madrilènes en art, alors absorbé par la lecture de l’ouvrage « The History of Impressionism » (de John Rewald, 1973), le scénariste Salva Rubio est très vite convaincu de l’intérêt de raconter, au moyen de la fiction, la vie tumultueuse de Monet. Ce rêve, réalisé quinze ans plus tard, rejoint l’univers créatif d’Efa (dessinateur de « Kio Ora » (2007 à 2009) et « Le Soldat » (2014) avec Olivier Jouvray), lequel s’empare de la gigantesque production picturale de Monet pour composer ses propres planches ; les lecteurs pourront du reste retrouver les références employées dans le très complet dossier illustré figurant en clôture de ce « roman graphique ». Rompant avec d’autres titres récents (dont la collection Les Grands Peintres chez Glénat), l’album n’hésite pas à viser de hautes ambitions en racontant l’entièreté de la vie de l’artiste, tout en évitant l’écueil du déroulé par trop didactique. Notons qu’il s’inscrit pour les éditions du Lombard dans la collection Contre/Champ, où figure notamment depuis 2013 « Gauguin, loin de la route », de Maximilien Le Roy et Christophe Gaultier, et dont les ambitions sont précisément de dépasser le simple cap de la biographie. Conçu par conséquent comme un roman naturaliste fait de hauts et de bas, de moments de gloire et de désillusions, de personnages hauts en couleurs et d’impressions dramatiques, « Monet, nomade de la lumière » rejoindra sans difficultés la vision cinématographique d’un Maurice Pialat sur « Van Gogh » (1991) ou celle d’un Jean-François Laguionie suivant la réflexion créative et la quête de soi d’un peintre dans « Le Tableau » (film d’animation, 2011).

La Grenouillère (1869), planche correspondante (p.40) et extrait du dossier documentaire (Le Lombard, 2017)

S’il est difficile de résumer Monet en quelques lignes, tentons néanmoins de retracer ici quelques étapes déterminantes. Né à Paris en novembre 1840 avec le prénom d’Oscar-Claude, Monet peint successivement à Honfleur, Londres (où il s’est réfugié pour fuir la guerre de 1870), aux Pays-Bas, dans le Val-d’Oise (en 1878 à Vétheuil, où il peindra 150 toiles) puis Giverny dans l’Eure, à partir de 1883, où il initiera sa célébrissime série des « Nymphéas » (250 peintures à l’huile). Marqué par la précarité, Monet survivra des années durant en vendant ses œuvres à des mécènes comme le marchand d’art Paul Durand-Ruel ou le négociant en tissus Ernest Hoschédé. À la fin de sa vie, Durand-Ruel (mort en 1922 et acquéreur incroyable de plus de 12000 œuvres dont 1000 Monet, 1500 Renoir, 400 Degas et 200 Manet !) écrira dans ses mémoires : « Enfin les maîtres impressionnistes triomphaient comme avaient triomphé ceux de 1830. Ma folie avait été sagesse. Dire que si j’étais mort à soixante ans, je mourais criblé de dettes et insolvable, parmi des trésors méconnus… ».

Femmes au jardin (1866) : Camille Doncieux, "muse" de Monet, posera pour trois des personnages féminins.

Impression, soleil levant (1872) : l

Amoureux de la vie et des décors naturels, Monet s’éprend de Camille Doncieux (épousé en 1870) et Alice Hoschedé (1892) tout en subissant les foudres successives du Salon officiel de peinture. En 1869, celui qui vient d’inventer avec Renoir le style impressionniste, en peignant en plein air « Bain à la Grenouillère » sur une île de la Seine, stagne encore dans une pauvreté persistante. En avril 1874, l’exposition des Refusés, qui présente les œuvres de Boudin, Cézanne, Pissaro, Renoir, Manet, Sisley ou Degas n’attire que 3500 visiteurs : « Impression soleil levant », une vue du port du Havre peinte par Monet, y est sujette à toutes les moqueries. Goguenard,le critique Louis Leroy écrira alors d’une plume acerbe dans le « Charivari » : « Impression, j’en étais sûr. Je me disais aussi, puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… Et quelle liberté, quelle aisance dans la facture ! Le papier peint à l’état embryonnaire est encore plus fait que cette marine-là… ». Les critiques positives sur la carrière de Monet ne surgiront que vingt ans plus tard, en 1883, au moment même où l’artiste et sa famille s’installent dans une « maison de paysan » à Giverny, au lieu-dit le Pressoir, bordée par un jardin potager et un verger. Initiant des séries (« Les Peupliers », « Les Cathédrales de Rouen », « Le Parlement de Londres », « Les Nymphéas » et « Venise »), Monet reçoit enfin au crépuscule de sa vie des honneurs bien mérités (en 1920, son 80e anniversaire est un événement national). L’ultime anecdote est connue : fin décembre 1926, lors de l’enterrement, Clemenceau enleve dans un geste élégant le drap funéraire recouvrant le cercueil de son ami, tout en s’écriant avec lyrisme : « Non ! Pas de noir pour Monet ! Le noir n’est pas une couleur ! ». La lumière de l’artiste, immortalisée au Musée Marmottan, n’en finira plus d’éclairer l’Art. Balayant les conventions, aux côtés de la photographie et du cinéma naissant, le courant impressionniste venait de proclamer une vérité scientifique : la décoloration chromatique produite par la grande lumière sur les tons, les silhouettes et les ombrages, fort différente en chambre close et en extérieur, induisait un jeu de regard aussi salvateur que révolutionnaire dans sa conception. De quoi laisser une forte impression…

Monet et le pont japonais : documentation et conception de la couverture

L'une des multiples vues du Bassin aux nymphéas, harmonie verte

En couverture de l’album, les auteurs pouvaient difficilement passer à côté de la représentation de l’artiste dans le cadre – devenu légendaire – qui le caractérise : pris en photo sur le pont japonais qui enjambe le bassin aux nymphéas, Monet est ainsi immortalisé au passage entre deux mondes : celui du merveilleux pictural et du réalisme de la représentation entre ciel et eau, deux parallèles mouvant et émouvant dans lesquels viendront se mirer et se noyer le regard de l’artiste. Autant de reflets entre l’âme et le sujet se prêtent à l’allégorie : aussi bien immobile que « Nomade de la lumière », Monet est celui qui voyage pour figer une représentation de l’instant. Perçues aujourd’hui, ses toiles nous replongent de même plus d’un siècle dans le passé, à l’heure des panaches de fumée de « la Gare Saint-Lazare » (1877) ou des effets ensoleillés du « Déjeuner sur l’herbe » (1865-1866).

Dessin finalisé pour la couverture

En conclusion de ce dossier, Efa (pseudonyme de Ricard Fernandez) nous raconte sa propre conception de la couverture : « J’ai réfléchi à la couverture avant de me plonger dans les pages de cet album. Normalement c’est l’inverse, mais ici j’avais une conception très claire de l’idée que je voulais mettre en image : Monet sur son ponton japonais, à partir de deux images d’archive. J’ai juste tracé une esquisse en couleur, à taille réduite, et j’ai même essayé de voir ce que donnerait le titre selon la maquette de la collection. Tant le scénariste que les éditeurs ont été emballés par l’idée. C’était Monet, pas de doute, et on le voyait de loin ! J’ai donc attendu la fin de la réalisation de l’album pour la dessiner au propre, à la bonne taille et de manière bien plus détaillée. C’est aussi parce que le dessin de couverture apparaît dans l’album lui-même : je devais attendre d’avoir la page correspondante. Ce visuel est donc en quelque sorte un « bricolage » d’une page intérieure mais avec le personnage dans une attitude alternative, et avec une lumière différente. »

Philippe TOMBLAINE

« Monet, nomade de la lumière » par Efa et Salva Rubio
Éditions du Lombard (17,95 €) – ISBN : 978-2-8036-7115-1

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