Heavy Metal : l’autre Métal hurlant

« Heavy Metal, l’autre Métal hurlant », à paraître en mars 2017 aux Presses universitaires de Bordeaux, analyse le parcours singulier de la revue américaine éponyme. Son auteur, Nicolas Labarre — maître de conférences en civilisation américaine à l’Université de Bordeaux —, nous y livre quantité d’informations collectées auprès des acteurs mêmes du magazine et une analyse passionnante et claire de sa politique éditoriale. Gilles Poussin, l’auteur de l’excellent livre « Métal hurlant, la machine à rêver » (Denoël, 2005, en collaboration avec Christian Marmonnier) en signe l’introduction.

Nicolas Labarre, maître de conférences en civilisation américaine à l’Université de Bordeaux.

Sans hésitation aucune, « Heavy Metal, l’autre Métal hurlant » est un livre indispensable pour tout amateur de l’école Métal hurlant et du mouvement révolutionnaire que la revue française apporta au 9eart à partir de la moitié des années 1970.

National Lampoon (février 1977).

L’ouvrage se focalise sur Heavy Metal, la version américaine de Métal hurlant lancée en 1977 par le National Lampoon comme une simple traduction (et donc logiquement méconnue dans notre pays) et qui deviendra, par la suite, un magazine à part entière sous l’égide de ses rédacteurs.

En filigrane, les relations entre les principaux acteurs de la BD adulte mondiaux sont décrites, de Pilote à Métal hurlant en France, en passant par les comix underground et Ground Level [c’est-à-dire des revues indépendantes se situant entre l’underground et les comics mainstream ou overground de type Marvel ou DC] comme Star*Reach.

Couverture de Heavy Metal 1 (avril 1977) par Jean-Michel Nicollet.

Métal hurlant n° 1 (janvier 1975) : dessin Moebius.

Le livre, structuré en plusieurs chapitres, commence par une généalogie croisée des revues Métal hurlant et Heavy Metal, permettant de saisir les interactions culturelles du 9eart entre nos deux continents.

Suit une partie consacrée à Heavy Metal, avec une contextualisation remarquable et une chronologie analysant ses différentes périodes, selon la direction éditoriale : Sean Kelly (1977-1980), Ted White (1980), Julie Simmons-Lynch (1981-1992), Kevin Eastman (1993)…

On comprend clairement les enjeux et les raisons, tant artistiques qu’économiques, poussant Heavy Metal vers son indépendance, s’affranchissant de la tutelle de la revue française.

L’essai de Nicolas Labarre  détaille avec clarté et précision cette évolution.

Couverture de Heavy Metal n° 3 (juin 1977) par Moebius.

Un chapitre est consacré aux imitateurs américains de Heavy Metal : que ce soit Epic chez Marvel, 1984 chez Warren…, des revues qui, par ailleurs, connaîtront des versions françaises, reflets abâtardis de Métal hurlant.

Avec les crises financières affectant Métal hurlant, Heavy Metal est contraint d’élargir ses approvisionnements en bandes dessinées européennes, démarchant Pilote (Dargaud), mais aussi Selecciones Illustradas : l’agence catalane fournissant du matériel à l’éditeur américain Warren.

Un focus est ensuite fait sur les versions allemandes Metall Menschen, Star Fantasy et Schwer Metall, qu’une filiation floue relie à la fois à Métal hurlant et à Heavy Metal.

Affiche du film « Heavy Metal » (1981).

Livret de la pièce de théâtre précédant la sortie de « Starstruck » par Kaluta dans la revue.

En 1981, avec la production du film « Heavy Metal » de Gerald Potterton, la revue américaine se démarque définitivement de Métal hurlant, même si la réciproque n’est pas forcément vraie.

Nicolas Labarre en profite pour documenter objectivement les relations parfois difficiles entre rédactions américaines et françaises.

« Heavy Metal, l’autre Métal hurlant » s’achève sur un entretien-vérité avec la rédactrice Julie Simmons-Lynch, présente des débuts jusqu’à 1993.

Tout au long de l’ouvrage, on assiste à une métamorphose : Heavy Metal se cherche et se transforme imperceptiblement, abandonnant son statut de simple traducteur de bandes dessinées françaises (révolutionnaires, il est vrai !) pour publier des auteurs américains (Paul Kirchner, Howard Chaykin, Michael Kaluta,

Page de Howard Chaykin (« Cody Starbuck », Heavy Metal, mai 1981).

Arthur Suydam, Jeff Jones,

Jeff Jones (« I’m Age », Heavy Metal v.5 n° 11, 1982).

Gray Morrow puis Charles Burns et quelques artistes modernes) et devenir aux États-Unis un véritable fleuron novateur et original de la BD adulte.

Gray Morrow (« Orion », Heavy Metal 1978).

Une couverture kitch de Heavy Metal (V.1 n° 10, 1978), avec « des filles de calendrier sur des chevaux », selon l’expression de Dionnet.

Avec l’avènement des revues adultes expérimentales (telle RAW d’Art Spiegelman et Françoise Mouly), Heavy Metal sera décrié par la critique élitiste pour sa politique commerciale, son sexisme et le mauvais goût de ses couvertures (de type magazine pour homme).

Pourtant, aux États-Unis, Heavy Metal reste la publication ayant permis à la bande dessinée de distraction de devenir adulte. Elle a également démocratisé les graphic novels, imposé une meilleure qualité d’impression et le respect des auteurs. Et que dire de son influence sur le cinéma actuel ? Sans Heavy Metal, y aurait-il eu « Star Wars », « Alien » et toute la cohorte des blockbusters actuels ?

Heavy Metal n° 280, le premier numéro sous la direction de Grant Morrison (mai 2016).

Heavy Metal paraît toujours, quarante ans après son premier numéro, démontrant s’il en est une véritable institution outre-Atlantique. Fidèle à ses origines, la revue ose toujours s’aventurer en terra incognita. Pour preuve, le génial scénariste anglais Grant Morrison en a récemment repris la direction.

En conclusion, « Heavy Metal, l’autre Métal hurlant » de Nicolas Labarre est à recommander vivement à tous les amateurs d’histoire de la bande dessinée.

Affiche de Heavy Metal F.A.K.K..

Grâce à son utilisation d’outils adaptés de l’analyse historique (témoignages, contextualisation, exemples judicieux, documents graphiques…), l’auteur nous fait comprendre simplement ce parcours croisé pourtant complexe et, plus généralement, retrace avec talent plus de quarante ans d’évolution partagée des bandes dessinées adultes des deux côtés de l’Atlantique.

On regrettera, peut-être, l’imprécision concernant la revue américaine après 1993 et son rachat par Kevin Eastman. Une analyse de la nouvelle direction et de la production du 2e film, « Heavy Metal F.A.K.K. » (Michael Coldewey et Michel Lemire, 2000), aurait également été la bienvenue.

Grant Morrison arrive à Heavy Metal.

D’un point de vue iconographique, « Heavy Metal, l’autre Métal hurlant » s’avère un peu aride, malgré quelques diagrammes et illustrations extrêmement pertinents, sans doute pour éviter les problèmes de droits d’auteurs en cette période de tension autour de l’exploitation potentielle du « Dune » de Jodorowski et Moebius.

Souhaitons que ce livre remarquable trouve son public. Son analyse critique et historique de haut vol fait honneur aux unités de recherche spécialisées dans les domaines qui nous intéressent.

Jean DEPELLEY

« Heavy Metal, l’autre Métal hurlant » par Nicolas Labarre

Magnifique illustration de Michael Kaluta tirée de son portfolio "Starstruck".

Éditions des Presses universitaires de Bordeaux (25 €) — ISBN : 979-10-300-0129-7

Galerie

2 réponses à Heavy Metal : l’autre Métal hurlant

  1. JC Lebourdais dit :

    KitSch

  2. Capitaine Kérosène. dit :

    Les Presses Universitaires de Bordeaux font du bon travail mais leurs livres sont décidément trop chers et trop austères. Celui consacré à Robert Crumb, paru en 2012 coûtait déjà 15 € pour un format poche et comportait vraiment très peu d’images.
    C’est dommage, mais je me passerai de celui sur Heavy Metal, malgré cet article très alléchant.

    J’espère qu’un jour un éditeur aura la bonne idée de publier une anthologie des bandes publiées naguère dans National Lampoon qui comptaient des pointures telles que Russ Heath ou Neal Adams (avec le délirant Son O’ God). Il est curieux, qu’à ma connaissance, aucune anthologie n’existe. Serait-ce devenu trop subversif ?

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