Rob Davis, beau père de « La Fille de l’ouvre-boîte »…

Rob Davis est un auteur anglais ayant fait ses débuts avec le comics autoproduit indépendant « Slang » (6 fascicules, publiés de 1989 à 1991), avec son ami et dessinateur Sean Longcroft. (1) S’il n’est pas encore bien connu des lecteurs français, la petite maison d’édition Warum l’a cependant déjà repéré depuis 3 ans avec deux titres, et nous propose, en ce premier trimestre 2017, le second tome, sous forme de roman graphique, d’une trilogie particulièrement intéressante : « Knife O’clock »

Cet auteur pas vraiment comme les autres participe, en 1993, au retour mensuel de « Roy of The Rovers » : titre footballistique ambitieux, car se déroulant sur plusieurs années. Puis, sur quelques numéros, au « Juge Dredd Lawman of the Future » : une version plus adaptée pour la jeunesse, lancée à la suite du film sorti en 1996.

Rob Davis.

Désillusionné par le fait de ne pas trouver ce qu’il souhaiterait dans ce monde-là, il abandonne le comics et ne garde que le dessin, pour entamer une carrière d’illustrateur pour la jeunesse. Il publie aussi quelques dessins dans divers journaux, revues et magazines. Il revient à la bande dessinée en 2005 en participant entre autres au magazine Doctor Who.

Repéré en 2010, grâce à sa participation à un concours organisé par le journal The Observer, il intègre l’anthologie « Solipsistic Pop », avec un premier récit. (2) Puis il entame un projet très intéressant de graphic novel collectif où chaque auteur (il y en a 54) participe à faire avancer le récit d’une femme nommée Nel, sur 54 chapitres. Ce sera « Nelson », publié en collaboration avec Woodrow Phoenix, en 2011. Cet album mettant en scène la crème des nouveaux auteurs anglais de bande dessinée est chaudement accueilli par la critique et est nommé « The Observer newspaper’s Graphic Novel of The Month », en novembre 2011. The Times Newspaper l’a aussi célébré « Best Graphic Novel of 2011 ». Il a été nominé pour un Eisner Award, et a été élu « Book of the Year » aux British Comic Awards 2012. (3)
Il se lance alors dans l’adaptation en deux volumes du classique de Cervantés « Don Quichote de la Mancha », lequel sera publié en 2011 chez SelfMadeHero (4). Le volume 2 sort en 2013 et le recueil des deux est nommé pour deux Eisner Awards en 2014 (les deux tomes traduits en France chez Warum). C’est alors qu’il lance une trilogie très personnelle autour du personnage de Véra Pike, avec « Motherless Oven » (traduite en France par les éditions Warum sous le titre « L’Heure des lames » en 2016), puis « The Can Opener’s Daughter » en 2016, traduite chez le même éditeur en janvier 2017 et qui fait l’objet de cette chronique.

Tout d’abord, on est séduit par le remarquable travail de reliure réalisé sur cet album format roman graphique. Couverture, quatrième et dos avec gaufrage en creux : magnifique. Le deuxième de couverture nous propose un résumé du tome précédent, et le troisième, l’annonce de la suite et fin.
Véra Pike est une jeune fille vivant dans un monde étrange : Bear Park où les objets du quotidien sont des dieux, où il pleut des lames de couteaux, et où ce sont les enfants qui accueillent leurs parents, fabriqués dans ce qu’on appelle « la forge des orphelins ». Ceux-ci accompagnent leurs enfants jusqu’à une date fatidique connue des seuls intéressés (« l’heure de mort ») et dont les circonstances et l’heure exacte sont inscrites dans le livre des morts. Nul n’échappe à son destin, sauf peut-être Vera (la propre fille de la reine), un monstre coiffé d’une tête d’horloge (la Météorloge) et ses deux amis : Castro et Scarper, qui vont tenter d’échapper à la folie de ce monde. Ah oui, Véra a aussi un papa : un ouvre-boîte qui passe le plus clair de son temps sous le joug de sa femme, enfermé dans un tiroir.

©Rob Davis/Warum

Lorsque l’on rentre dans l’univers de Vera Pike, on découvre rapidement, et avec choc, une part de ce qui fait l’originalité de l’auteur. Rob Davis est un auteur engagé et amoureux du médium : cela se sent. Il l’a prouvé avec ses précédents projets, dont l’anthologie « Nelson », et démontre ici un talent très particulier de conteur. Si je n’ai pu personnellement m’empêcher de penser à Courtney Crumrin, la jeune demoiselle au caractère bien trempée créée par Ted Naifeh, qui a aussi fort à faire avec des créatures étranges, dont ses camarades de classe (publié chez Akiléos), le non-sens et l’univers complètement loufoque d’un « Ash Barrett » (Vincent Hardy, Vent d’ouest 1986-1987) vient aussi à l’esprit. La folie et l’aspect sociétal déphasé de la série « Mardigrasdescendres » d’Éric Liberge (1998-2005) peuvent aussi présenter un beau rapprochement de genre.

©Rob Davis/Warum

La thématique politique est forte et, comme tout bon auteur de comics anglais qui se respecte, pourrait on dire (en tous cas toute la génération 2000AD, et les compagnons de route d’Alan Moore), on verra un clin d’œil sûrement non innocent à 1984 dans cette horloge surveillant tout de loin, voire un autre, à la série british « The Prisoner » (« Le Prisonnier »), lorsque d’étranges véhicules poursuivent nos héros dans un drôle de village ou des « décepteurs » sont là pour récupérer ceux qui se refusent à leur destin.

On notera aussi la mise en lumière de la profession de journaliste qui pourra rappeler, au passage, le comics en cours « Paper Girls » (Brian K. Vaughan et Cliff Chiang, chez Urban Comics depuis 2016), où une équipe de journalistes à vélo n’hésite pas à laisser tomber son accord de principe concernant le respect de la loi, ceci afin de créer un scoop plus intéressant en aidant les fuyards et en acceptant la publication d’un livre interdit (politique et actuel, vous avez dit ?).

©Rob Davis/Warum

Côté graphisme, si le dessin de Rob Davis ne possède pas la patte la plus engageante dont on puisse rêver au premier abord, dans un style que l’on pourrait qualifier de jeunesse en France, bien qu’il soit réalisé en noir et blanc, ce petit bémol est largement dépassé par l’ingéniosité et l’extravagance du scénario.

Une œuvre amenée à devenir culte (peut-être l’est-elle même déjà ?) et que je vous recommande tout particulièrement.

Franck GUIGUE

« La Fille de l’ouvre-boîte » par Rob Davis
Éditions Warum (20 €) – ISBN : 978-2365352581

©Rob Davis/Warum

(1) « Slang », voir : http://www.blankslatebooks.co.uk/creator-profiles/rob-davis/

et : http://forbiddenplanet.blog/2011/slang/.

Sean Longcroft est un dessinateur au trait agréable, surtout connu pour ses participations à « Doctor Who » et « Juge Dredd » (son site : http://longcroft.net/).

(2) Solipsistic Pop Books est un éditeur et vendeur de comics anglais établit depuis 2009, à l’occasion de la parution de l’anthologie « Solipsistic Pop » (https://solipsisticpop.com/).

(3) « Nelson » : voir le texte très intéressant en anglais de Rob Davis, daté 4 décembre 2012, sur son blog, à la suite de la nomination de son anthologie comme « Meilleur album » aux British Comics Awards. Où il parle de comment il voit la scène britannique actuelle et comment lui est venu l’idée de ce livre. On aura certainement l’occasion d’y revenir en détail prochainement (http://dinlos.blogspot.fr/2012/12/nelson-british-comic-award-winner.html).

(4) Selfmadehero est une petite structure de publication de comics indépendante anglaise, réalisant à la fois des traductions de romans graphiques étrangers et ses propres publications. Ella a gagné le prix « Jeune éditeur de l’année » en 2008, organisé par le British Council (http://www.selfmadehero.com/).

Voir la fiche du livre sur le site de l’éditeur : http://www.warum.fr/livre.php?livre=86  .

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