« Les Chiens de Pripyat T1 : Saint-Christophe » par Christophe Alliel et Aurélien Ducoudray

Le site de Tchernobyl a effacé de la mémoire tous les mots désignant ses alentours. Notamment « Pripyat » : la ville née au pied de la centrale dans les années 1970, pour ne laisser d’elle que des images, fortes, intrigantes, surréalistes ; celles par exemple d’autos-scooters à l’abandon dans un manège délabré ou d’une grande roue immobilisée et rouillée, comme si un parc d’attractions avait soudainement été déserté, puis longuement abandonné. C’est bien ça, mais pas seulement…

Comme nous le disions déjà à propos d’« Un Printemps à Tchernobyl » d’Emmanuel Lepage : « Tchernobyl ! S’il y a un lieu qui, désormais, n’inspire pas le voyage, c’est bien celui-là, au même titre que Fukushima ! Ces contrées nucléarisées ont cela de repoussant que la modernité humaine les a rendues impropres à la vie et pour des décennies, des siècles, et plus si toujours pas d’affinités ! Pourtant, c’est là que sous l’impulsion d’une association, Emmanuel Lepage se rendait par exemple en avril et mai 2008 pour un Printemps à Tchernobyl » ; nous avons rendu compte ici même, sur BDzoom.com. Il y évoquait déjà Pripyat : « la vitrine d’un communisme à visage humain » et qui gît désormais dans la zone d’exclusion des 30 kms de la centrale fatale, lichens et mousses restent « gorgés de radionucléides », mais vivants.

Aurélien Ducoudray, le scénariste du diptyque « Les Chiens de Pripyat » a voulu redonner vie à cette ville désormais interdite qui entoure la centrale nucléaire explosée en avril 1986, un lieu qui pue la mort, mais qui n’empêche pas un tourisme un peu morbide né de ces décombres et surtout de ces villes vidées de leurs habitants. Pour les besoins de son histoire, Ducoudray a « repeuplé » Pripyat  d’une poignée de personnages très pittoresques qui s’agitent tous autour d’une mission : éliminer les chiens errants touchés par les radiations, l’auteur s’inspirant d’une situation bien réelle, à savoir la mise en place dans les mois qui suivirent la catastrophe de ces missions de nettoyage en tous genres. Forcés de laisser leurs animaux (et pas seulement les chiens), les habitants les ont abandonnés pendant probablement revenir assez rapidement s’en occuper ou les rechercher. Les bêtes ont ainsi perdu de leur domesticité et pour certaines retrouvées le goût de la sauvagerie. Autant dire que les autorités ont cherché à les récupérer, ou plutôt à les éliminer. Cela rapportait un peu d’argent aux chasseurs qui négligeaient l’impact sur eux-mêmes de la radioactivité ambiante.

Il en fut de même pour les chiens de Fukushima, explique-t-on dans un article qui évoque leur sort : « Des centaines de chiens ont été laissés sur place dans la zone de la centrale nucléaire Fukushima (…) Maculés de boue, les chiens errent dans les gravats, le long de rues dévastées de la côte du Japon, à la recherche de nourriture dans les déchets et de leurs propriétaires. Des bénévoles tentent désespérément de porter secours à ces chiens errants en leur fournissant de quoi s’alimenter, des soins médicaux et des abris. Ils tentent également de retrouver leurs propriétaires (…). Que va-t-il advenir de tous ces chiens qui vu l’ampleur de la catastrophe vont indubitablement être amenés à souffrir du taux de radioactivité auxquels ils ont peut être exposés ». À Tchernobyl, la solution est simple : l’éradication ! Et la brochette de personnages marginaux imaginés par Ducoudray s’y adonne. Parmi eux, le dénommé Pravda  qui ne détient peut-être pas la vérité, mais dont l’ancien parcours de soldat en Afghanistan fait de lui un « warrior ». Il est tout le contraire de Sputnik, un alcoolique impulsif rebelle aux modèles communistes. On compte aussi Kolia, adolescent timide et inquiet, fils de Sanglier, costaud à la tête froide, mais aussi Petit Père qui n’est pas celui des peuples, mais lui ressemble.

Au-delà ces surnoms référentiels, l’histoire de cette région (l’Ukraine où se trouve Tchernobyl) remonte à la surface. À l’époque des faits, la ville compte 50 000 habitants. Elle est récente, moderne, bien équipée, dynamique et joueuse, car il faut bien distraire la masse laborieuse de la centrale ! Mais Pripyak n’en est pas moins au cœur de la zone d’exclusion, vouée à l’euthanasie sanitaire gouvernementale.

Dans ce décor de fin du monde, efficacement mis en scène par Christophe Alliel, Ducoudray, après des pages plutôt documentaires où les héros sont chasseurs et quelquefois chassés (il y a concurrence entre les charognards), choisit une fin (momentanée, c’est un diptyque) étonnante qui va peut-être faire basculer le récit réaliste dans toute autre chose, car de mystérieux observateurs en combinaisons ont fait leur apparition et une dimension religieuse proposée par le titre semble placer ses pions (et ses saints)…

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Les Chiens de Pripyat  T1 : Saint-Christophe » par Christophe Alliel et Aurélien Ducoudray

Éditions Grand Angle (13,90 €) — ISBN : 978-2-8189-4075-4

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