« Les Fleurs du mal » T1 & 2 par Shuzo Oshimi

Véritable monument de la littérature française, le recueil de poèmes de Charles Baudelaire devient l’axe principal de cette nouvelle série, tout en lui donnant également son titre. Soyons clairs, ce manga n’est pas l’adaptation graphique des poèmes de Baudelaire. C’est une œuvre sur la souffrance et la perversion de la jeunesse contemporaine. Un thème faisant évidemment écho à la production torturée du poète français.

Kasuga Takao est un garçon sans histoire qui habite une petite ville tranquille et assez banale. Son quotidien n’a rien d’excitant. Il a des amis, ses camarades de classe, avec lesquelles il n’a pas plus d’affinité que ça. Pour noyer son ennui, il se plonge dans la lecture et découvre la littérature surréaliste française avec des auteurs majeurs comme André Breton. Mais son coup de cœur du moment est le recueil de poèmes en vers de Charles Baudelaire : « Les Fleurs du mal ». Ce livre, œuvre majeure de la poésie française, aborde des sujets comme le mal-être, le dégoût de soi, la souffrance, la mort et plus généralement la perversion de l’être humain. Kasuga, même s’il se sent différent de ses camarades, ne pense pas être un pervers. Pourtant, un soir, alors qu’il est retourné à l’école pour récupérer son livre qu’il avait oublié, il tombe sur le sac de sport de Saeki Nanako : une fille de sa classe qu’il idéalise. En tant qu’adolescent, il n’a pu refréner ses pulsions et a ouvert le sac pour fouiller dedans. Sachant pertinemment que ce n’était pas la chose à faire, il est tiraillé entre la morale et la réalité de ses actes. Mais le pire va arriver lorsqu’il est surpris par un bruit : il n’est pas seul ! Prenant ses jambes à son cou, il emporte instinctivement les vêtements de sa camarade.

Bien sûr, le lendemain, le professeur va parler de ce « vol » et Kasuga va être dans tous ses états, ne sachant comment réagir. Il risque d’être la risée de son école, voire de cette ville si paisible. Il éprouve de la culpabilité et de la honte, car le mot pervers est sur toutes les lèvres. Mais sa situation va empirer lorsque Nakamura, la jeune fille assise derrière lui, va lui avouer être au courant de son secret. Elle l’a vu, c’est elle qui était présente en même temps que lui. Elle n’a aucun ami et est considérée comme « la fille bizarre de la classe ». Menaçant de révéler son larcin, Kasuga va devoir conclure un pacte avec elle et obéit à ses ordres. Pour elle, le jeune homme est un vrai pervers qui ne s’assume pas, et son désir le plus cher serait de connaître son ressenti. Vivre sa perversion par procuration en quelque sorte. Bien sûr, les demandes les plus immorales vont aller crescendo. Kasuga ne sachant comment se sortir de cette situation accumule les actes immatures et se sent totalement sous l’emprise de Nakamura qui en abuse.

Nakamura est présenté comme une personne vraiment dérangée. Mais pour elle, c’est Kasuga qui n’est pas normal. C’est lui le pervers, et elle va en jouer. Elle va le harceler pour voir ses réactions et se délecter de son mal-être. Cette histoire est assez dérangeante, et on aurait envie de donner un bon électrochoc à ce gamin qui ne s’assume pas. Est-ce que la lecture de l’œuvre de Baudelaire lui a ramolli le cerveau ? En tout cas, plus on avance dans l’histoire, plus il s’enfonce et plus Nakamura joue avec ses nerfs.

Le graphisme, un peu maladroit, donne pourtant vie à une galerie de personnage au physique stéréotypé, mais agréable et surtout très divers. Il y a les camarades un peu lourds ou immatures : la jeune première de la classe, les copines un peu nunuches, leur professeur pas bien sûr de lui et surtout une héroïne froide, calculatrice et impolie. Malgré le côté angoissant de l’histoire, les dessins, tout en rondeur, donnent une chaleur qui adoucit le mal-être ambiant. Ce qui n’est pas le cas de son adaptation en animation. La série de 13 épisodes, réalisée par le studio ZEXCS a décontenancé les fans lors de sa sortie en 2013. La technique de rotoscopie, utilisée ici, même si elle est très bien gérée, rend l’action trop réaliste et empêche le spectateur d’avoir le recul nécessaire pour ne pas ressentir un malaise communicatif. Néanmoins, certaines personnes, n’ayant souvent pas lu le manga, ont apprécié ce design novateur. Deux traitements, deux publics, deux résultats pour une même histoire.

Entre chaque chapitre, l’auteur, Shuzo Oshimi, détaille certaines anecdotes intéressantes. Il nous parle de sa vie d’adolescent, sa découverte du livre « Les Fleurs du mal », de son quartier et de sa solitude. Avec ces quelques textes, le lecteur comprend vite qu’il est le héros fantasmé de son histoire. Il couche sur le papier ses sentiments et ses angoisses grâce aux images. Cela permet également de recentrer cette aventure dans le contexte d’une petite ville de province, loin des mégapoles inhumaines où l’on passe inaperçue. Des textes sincères qui donnent un éclairage bienvenu pour mieux appréhender l’histoire et ses conséquences.

Prévus en onze volumes, ces deux tomes ne sont que les prémices d’un harcèlement de plus en plus fort. Une plongée au cœur de l’œuvre de Baudelaire qui va peut-être inciter les lecteurs à se pencher sur le recueil de ce poète français. Voir lire aussi André Breton et s’intéresser au mouvement surréaliste d’une manière moins académique. Encore neuf volumes de souffrance et de tiraillement pour le pauvre Kasuga.

Gwenaël JACQUET

« Les Fleurs du mal » T1 & 2 par Shuzo Oshimi
Éditions Ki-oon (6.60 €) – ISBN : 979-10-327-0070-9

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