Les Archives du Père Jeff

Un exceptionnel recueil de correspondances, entre un passionné rêvant d’un grand œuvre et une centaine d’auteurs, est exhumé à l’occasion de la publication des dernières Archives du Père Jeff.

Jean-François Douvry, alias le Père Jeff.

Bien connu des lecteurs de Mosquito, Jean-François Douvry, alias le Père Jeff, est passionné par la collection de manuscrits d’auteurs, et plus particulièrement des documents provenant du monde de la bande dessinée. C’est au cours de ses recherches qu’il a acquis, il y a une douzaine d’années, auprès d’un bouquiniste marseillais, un fonds d’archives constitué de 108 lettres et 122 photographies d’auteurs, accompagnés de dessins originaux. Ces documents proviennent du projet d’élaboration d’une « Encyclopédie mondiale illustrée de la bande dessinée » par un certain Simon Chelli.

Dès 1968, ce contrôleur des impôts marseillais commençait à contacter, par lettres, scénaristes et dessinateurs, en leur demandant photos, dessins originaux et renseignements sur leurs carrières. Il poursuivit son enquête jusqu’aux années 1980. Hélas, ce projet un peu fou pour l’époque, d’un ouvrage de 2 000 pages, n’aboutira jamais, malgré des milliers de lettres envoyées. Condamné sans doute par le peu de retombées, seuls quelques centaines d’auteurs lui ayant répondu, mais aussi par les relances (parfois un peu rudes) auprès des réticents, méfiants vis-à-vis d’un correspondant qui mettait en avant ses fonctions.

Je me souviens avoir rencontré à plusieurs reprises Simon Chelli, Méridional sympathique, tellement habité par son projet qu’il était parfois difficile de le prendre au sérieux. L’équipe de Phénix, animée par Claude Moliterni, bien entendu contactée par le bouillant percepteur, avait d’ailleurs gardé ses distances envers ce fou de BD, qui comptait peut-être un peu trop sur les auteurs pour mener à bien son projet.

Il n’en demeure pas moins que Simon Chelli (1926-2007) est l’un de ces pionniers, un peu dingues, qui ont cherché à partager leur passion avec d’autres fous (j’en étais), en ces temps lointains où parler de bande dessinée était grossier !

Le Père Jeff propose aujourd’hui une sélection des documents en sa possession (il en existe d’autres, hélas introuvables), réunis dans deux numéros de ses Archives. Il est passionnant de lire les réactions des auteurs, enthousiastes pour certains, méfiants pour d’autres, voire agacés pour quelques-uns.

Reproductions de courriers, photos, dessins inédits… permettent de retrouver avec émotion ceux qui, anciens ou débutants, œuvraient pour le 9e art dans les années 1970. Notons Arnal, Azara, Beautemps, Bonnet, Brantonne, Cézard, Chéret, Crépax, Dany, Eisner, Forest, Gloesner, Goscinny, Graton, Hergé, Hogarth, Hermann, Jacobs, Jijé, Marijac, Mat, Morris, Pellos, Rob-Vel, Saint-Ogan… : du beau monde pour savourer à sa juste valeur ce regard inédit sur le monde de la bande dessinée en des temps héroïques.

Tirés à seulement 130 exemplaires hors commerce, envoyés à ses amis et passionnés, ces deux fascicules sont malheureusement déjà épuisés, mais Jean-François Douvry n’exclut pas un retirage si quelques « vrais » passionnés lui en font la demande par courrier. À vous de jouer…

Henri FILIPPINI

Les Archives du père Jeff n° 4 et n° 5, chez Jean-François Douvry, Chemin Barguère, Le Bouchetel, 63210 Rochefort-Montagne.

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3 réponses à Les Archives du Père Jeff

  1. Ping : Actu365 - Jolly Jumper, Joe Dalton… On dégaine les histoires secrètes de Lucky Luke pour la sortie du 80e opus, “Un cow-boy à Paris”

  2. Jean-Michel dit :

    Permettez-moi de revenir sur le contenu d’une des pages extraites des Archives du Père Jeff que vous reproduisez dans votre intéressant article, celle qui concerne Morris.
    La phrase que Morris a supprimée dans sa réponse à M. Simon Chelli se déchiffre aisément sous la biffure : « Cela produit d’innombrables jeux de mots égaillant [sic, pour égayant] les aventures du héros du Far West. » Or, contrairement à ce que M. Douvry écrit dans l’analyse qu’il fait du document, Morris n’a pas barré cette affirmation parce qu’elle lui serait apparue trop « gratifiante » pour son défunt scénariste, mais simplement parce que Morris avait expressément demandé à Goscinny de ne jamais inclure le moindre jeu de mots ou calembour dans les scénarios qu’il écrivait pour Lucky Luke, contrairement à ce qu’il faisait dans Astérix (probablement parce que Morris, qui se chargeait lui-même de la traduction de ses albums en néerlandais, ne voulait pas se heurter à des passages s’avérant intraduisibles dans sa langue natale). En barrant cette phrase, Morris ne fait qu’ôter de l’article une affirmation inexacte. Quel mal y a-t-il à cela ? Aujourd’hui, nous voyons se répandre l’idée que Morris aurait méprisé et rabaissé ses scénaristes, René Goscinny en particulier. Morris avait d’autres défauts (le « Monsieur Moins » des dernières années, qui supprimait certains gags écrits par ses scénaristes lorsque ces gags étaient trop difficiles à dessiner…) mais je doute qu’il ait eu celui-là.
    Pour peu qu’on en fasse une lecture honnête et impartiale, le texte cité (en fac-simile) par M. Douvry ne permet pas d’accréditer cette thèse. Malheureusement il est souvent invoqué dans des articles malveillants à l’égard de Morris, voir par exemple un article paru sur le site FranceTVInfo, à la date du 31 octobre 2018 : https://www.francetvinfo.fr/culture/livres/jolly-jumper-joe-dalton-on-degaine-les-histoires-secretes-de-lucky-luke-pour-la-sortie-du-80e-opus-un-cow-boy-a-paris_2979157.html.
    C’est bien regrettable.

  3. Jean-Michel dit :

    J’ai sans doute eu tort d’écrire « défunt scénariste » à propos de René Goscinny en commentant la réponse adressée par Morris à Simon Chelli. Je crois qu’à l’époque où Morris annota la notice biographique qui lui était consacrée, Goscinny était encore en vie.