La magie de John Bolton

John Bolton est un illustrateur anglais œuvrant dans l’univers des comics et dont les œuvres peintes, de toute beauté, qui parsèment sa bibliographie, nous sont livrées au compte-goutte depuis le début des années quatre-vingt. La récente parution du sublime « Shame » nous donne l’occasion de lui rendre enfin l’hommage mérité qu’il n’avait pas encore reçu, à notre connaissance, au sein de la webosphère française.

John Bolton est né en 1951.

Il a été diplômé en graphic et design du East Ham Technical College (banlieue de Londres) et a commencé sa carrière de dessinateur professionnel pour des revues britanniques.

On le trouve, en autres, dés 1976, dans House of Hammer (1), mais il a aussi égayé, à l’époque, les lectures d’enfants dans la revue anglaise jeunesse et télévision Look-in (« The Junior TV Times », 1971-1994).

Il y a illustré la série TV « Bionic Woman » écrite par Angus P. Allan, aux côtés du dessinateur Arthur Ranson (2).

« One Million BC », dans House of Hammer.

« Bionic Woman » : un style encore très "classique".

Il dessine, en 1979, un épisode de « Hulk » avec Steve Parkhouse (paru en France dans Gamma Hulk, en 1982 [3]), avant qu’en 1981 Ralph Macchio, de la maison des idées, lui propose l’illustration d’épisodes de « Kull of Valusia », pour Epic comics, via la revue Bizarre Adventures.

C’est à partir de ce moment là que sa carrière prend un tournant très heroic-fantasy. Il dessine aussi pour la revue britannique Warrior, de 1982 à 1983, avec entre autre  « Spiral Path » (non traduit) (4)

En avril 1982, Joe Orlando et Dick Giordano de DC comics s’adressent à la London Society of Strip Illustrators (SSI), louant les vertus qu’il y a à venir travailler pour eux. Bolton va donc faire partie de ces premiers dessinateurs anglais amenés à travailler quasi exclusivement pour les USA dans cette période prolifique, aux côtés d’artistes tels queNeil Gaiman, Dave McKean, Brian Bolland, Dave Gibbons, Alan Davis, John Wagner, David Lloyd. Alan Moore, etc. (5

En France, on le découvre assez tôt grâce à la traduction rapide de la revue Epic aux éditions Arédit, de 1983 à 1985 (10 numéros).

En effet, iI a depuis peu commencé à dessiner un nouveau personnage, créé par Chris Claremont, le scénariste des « X-Men » : Marada la louveCe récit fait forte impression. Non seulement l’histoire d’heroic-fantasy est parfaitement maîtrisée et dynamique, mais le dessin est remarquable.

D’abord en noir et blanc, puis en couleurs, il propose un classicisme débridé, tel que l’on n’en avait pas vu ici depuis les épisodes dessinés par Jean Claude Gal (« Les Armées du Conquérant » ou « Arn », voir http://bdzoom.com/6825/patrimoine/le-coin-du-patrimoine-jean-claude-gal/) dans Metal hurlant, quelques années plus tôt.

« Marada ».

Il est clair, alors, que l’on a affaire à un dessinateur avec lequel il faudra compter, même si le niveau d’excellence implique malheureusement une périodicité sans doute étirée.

« Marada », déjà paru aux USA, tire sa révérence après 76 pages, et les jeunes éditons Delcourt publieront deux albums en 1986 et 1987, suivis rapidement, la même année, des pages de « Kull le conquérant, chroniques du temps ou Kull était roi ».

On le retrouve avec plaisir au sein des recueils d’histoires « Bruce Jones présente » chez Comics USA, dans les volumes 1, 3, 4, 7, avec les histoires respectives : « Le Puit », « Lip Service », « Toi illusion », « La Folie de Holy », « Manœuvres ».

Ces récits, parus entre octobre 1986 et mai 1990 sont tirés des huit numéros de Twisted Tales (1982-1984) de l’éditeur américain Pacific Comics, dont Bolton a réalisé les couvertures des n° 4,6 et 7.

Si la manière très spécifique de travailler la couleur n’est pas encore là, cela ne pas tarder à devenir une autre marque de fabrique du dessinateur.

« Le Puit ».

Une couverture pour le TPB Aliens Harvest (Hive).

Celui-ci excelle, d’ailleurs, dans le travail de couvertures de romans ou de comics, et on notera celles, magnifiques, réalisées pour les séries « Aliens » (il a été choisi pour illustrer toutes celles des rééditions en TPB de la licence, au milieu des années 90), « Evil Dead », « Starship Troopers », « Vampire Lestat », « Ordinary Madness », ou encore « Mary Shelley’s Frankenstein, » parmi d’autres.

Une opportunité de parfaire sa technique, c’est certain. Cela dit, ces peintures ornent des comics malheureusement la plupart du temps non traduits chez nous.

 Après ces courtes histoires, Bolton se fait plus rare en France, en tous cas au regard de ce qui a été produit jusque-là.

La revue Spécial USA prépublie (et édite en album aussi) en 1990 : « À poil le nounours », un conte scénarisé par Ann Nocenti qui ne laissera pas beaucoup de souvenirs positifs, et « Le Masque à l’envers », un recueil beaucoup plus intéressant de quatre histoires, paru tel quel aux USA en 1991, chez Eclipse.

Sur dix-sept pages en couleurs, « Llehs », écrite par Graham Marks, relate l’histoire d’amour impossible entre une sirène et Céphala, une pieuvre, tandis qu’une merrène sanguinaire (une murène géante mi-femme mi poisson) rode dans les abysses. Ici, on note très clairement l’aspect peinture des planches.

Céphala, la pieuvre amoureuse (le Masque à l'envers)

« Heure de bureau : du lundi au vendredi de 9 h à 17 h » est écrit par Chris Claremont : c’est un récit noir et blanc de huit pages, dans un style graphique rappelant « Marada la louve », mais aussi dans le ton de Bernie Wrightson ; mais un Bernie en verve d’humour.

« Tu connais celle des deux ogres, le maire, du village et sa belle tite fille ? » est écrite par Jo Duffy : ce petit conte en couleurs de huit pages surfe, lui aussi, sur l’ironie et l’humour. À noter que les couleurs sont beaucoup plus directes et flashies que dans les autres récits. Enfin : « Le Marché des lutins » propose sur neuf pages un conte sombre, mais plein d’espoir, écrit par Christina Rosetti et est réalisé avec de magnifiques couleurs. Si on peut y noter la technicité merveilleuse du dessinateur (ambiances médiévales, beauté des corps et des tuniques), on remarque surtout l’érotisme troublant de ce récit, que l’on retrouvera ensuite dans de nombreux autres.

Quatre belles illustrations en couleurs introduisent les chapitres de cet album-clé.

« Black Dragon ».

Entre-temps, American BD, la revue des éditions Mon journal (six numéros de 1985 à 1986), a prépublié deux chapitres de quinze pages chacun de « Black Dragon » : un autre récit de sword and fantasy de Claremont et Bolton (1985, Epic Comics) : un récit jamais publié complet et en album en France, malgré une pertinence scénaristique (Claremont mixe des faits historiques médiévaux aux légendes celtiques) et le superbe travail en noir et blanc de Bolton (6 numéros parus aux USA).

Il faudra attendre 1990, toujours dans l’indispensable label Comics USA dirigé par Fershid Barucha, pour avoir l’opportunité de se délecter des superbes planches peintes, désormais la technique courante de l’auteur, des adaptations de récits de Clive Barker.
Au sujet de sa peinture, et reconnaissant les progrès faits au niveau des histoires mises en peinture dans le métier au fil des années, l’auteur insiste sur l’importance de maintenir une intégrité de la forme artistique :
« Vous ne pouvez pas vous satisfaire de produire des comics peints comme une fin en soit. Il doit y avoir une bonne raison de s’asseoir et peindre un comic. L’élever jusqu’au plus haut niveau possible. » (Tiré d’une interview avec le Comic Radio Show, in « The Art of Painted Comics », Dynamite Entertainement, juin 2016).

Dans « Sang pour sang » T1 (USA : « Tappin the Vein, 1989), un album qu’il partage avec son collègue peintre Scott Hampton, chacun dessinant une histoire terrible, ce sera « Dans les collines les cités » : un récit hallucinant qu’il illustre à la perfection. Il en faut en effet du talent pour rendre compte de l’imagination sans limites d’un auteur comme Clive Barker.

Dans les collines, il y a...du sang, beaucoup d'angoisse, et une trame apparente

Les chanoines de la douleur (version US)

La série « Hellraiser » (trois volumes, Comics USA) voit aussi la crème des dessinateurs peintres de sa génération participer (Dave McKean  signant quant à lui les couvertures).

C’est un déluge de planches à tomber par terre. Bolton illustrant le premier récit du premier recueil : « Les Chanoines de la douleur ».

Dans ce récit se déroulant au moyen âge, on retrouve tous les éléments qui font le sel des planches du dessinateur : couleurs chaudes, techniques rappelant le pastel et maîtrise graphique, tout comme les ambiances ésotériques et d’âge sombre qu’il semble affectionner.

La couverture réalisée par Bolton

Les éditions quatre-vingt-dix sont décidément vraiment les années Bolton, lui qui participe au cultissime « Books of Magic » de Neil Gaiman, aux côtés de trois autres stars : Charle Vess, Paul Johnson et Scott Hampton.

Un récit féérique de longue haleine, et de toute beauté, contant les aventures de sorcellerie complexes de Tim Hunter : jeune garçon à lunettes, que l’on comparera (pour son malheur ?) au plus renommé héros de l’auteure JK Rowling, apparu pourtant cinq ans plus tard.

Un comics très particulier, difficile d’accès, mais indispensable à bien des égards, qui n’a jamais été traduit en France.

En 1996, Éditions USA nous ravit avec un récit de Batman bien fantastique et gothique, où Bolton magnifie le héros masqué dans une histoire le mettant en scène avec son double machiavélique Manbat.

Trois beaux albums cartonnés grand format à posséder impérativement (« Manbat », avec Jamie Delano au scénario).

Non traduits non plus, mais très intéressants, on notera pour cette période : « Gifts of the Night » avec Paul Chadwick (Vertigo 1999), et « User », avec Devin Grayson, chez Vertigo en 2001.

« Gifts of the Night » est un superbe conte pour adulte, se déroulant dans le royaume d’un univers étrange, sans doute au milieu du 19e siècle, dans un pays imaginaire qui pourrait être un pays de l’Est. 
Reyes est un jeune homme de lettres, chargé de l’éducation de Madgyn, le fils du roi.

Il a pris l’habitude de lire une histoire à l’enfant chaque soir et Madgyn, un matin, choisi d’aller raconter ses rêves à son père, qui l’accueille comme un oracle.

Dorénavant, un conseil reçoit chaque jour les « visions » de l’enfant, et fait appliquer les mesures qui en sont tirées, Reyes devenant officieusement et de manière cachée la main du roi.

Mais à ce jeu dangereux, un des vrais conseillers du roi, le terrible Leuchett, va prendre part, bien décidé à inculquer ses propres visions à l’enfant apeuré.

Gifts of the night

Paul Chadwick est l’auteur de l’excellent et très original « Concrete » (partiellement traduit en France). Il nous prouve ici une fois encore son talent de conteur, mêlant à une noirceur de ton une poésie évidente et une satire politique très fine. Il est d’ailleurs important de noter que cette mini série, co créée avec Bolton, apporte au dessinateur un support de choix pour laisser s’exprimer sa virtuosité graphique, « Gifts of the Night » se posant comme un chef d’œuvre à bien des égards, qu’il est dommage de ne pouvoir lire en français.

« User », quant à lui, a été un des rares comics à aborder, très tôt, la thématique du jeu en réseau. Bolton y partage son dessin avec Sean Philips, dans une histoire moderne, pas biographique, mais presque. Lui illustre les parties jouées, tandis que son collègue s’occupe de la vie « réelle ». Un bon récit, là encore malheureusement inédit en français.

God save the queen

« Arlequin Valentine », écrit par Neil Gaiman et publié en 2003 chez Carabas, ne parvient pas à accrocher. Les choix éditoriaux sont parfois difficiles à comprendre pour les lecteurs…

Il faut attendre 2008 pour retrouver un Bolton au mieux de sa forme, sur un récit de Mike Carey. « God save the Queen » (Panini Comics, Collection Vertigo Graphic Novel), est un superbe album cartonné de 96 pages couleur où l’on retrouve toute la classe de l’illustrateur, dans un récit de qualité, moderne et gothique à souhait. La technique de la peinture est à nouveau magnifiée, pour un rendu de toute beauté, et cette traduction sonne comme l’intention des éditeurs français de vouloir suivre à tout prix ce que réalise ce grand dessinateur. On guette donc avec attention la moindre de ses apparitions en librairie, même si on se doute qu’avec une telle qualité de réalisation, les délais risquent d’être un peu plus longs que la « normale ».

« 1001 Nuits de neige » (Urban comics 2013), le recueil consacré à la série « Fables » de Bill Willingham accueille (enfin, pourrait-on dire) Bolton en son sein, parmi d’autres excellents dessinateurs baignant dans l’heroic-fantasy et les contes.


Enfin, l’année 2016 voit la parution, sous forme d’un très bel album cartonné, de la série audacieuse « Shame » (trois volumes) réalisée avec Lovern Kindzierski (voir précédente chronique ici même).

John Bolton est un auteur qui met son immense talent au service de récits exclusivement fantastiques ou horrifiques. Ceux-ci possèdent toujours un fond de poésie inouï et très touchant, faisant de chacune de ses apparitions un moment inoubliable.
On peut admirer certaines de ses œuvres peintes sur son site : http://www.johnbolton.com/.

Franck GUIGUE

 (1) Bolton a dessiné dans cette revue d’horreur de type Creepy, l’adaptation du film « One Million Years BC ». Voir : http://lewstringer.blogspot.fr/search/label/John%20Bolton et : http://dezskinn.com/warner-williams-2/

(2) Entre 1976 et 1979. Voir : https://en.wikipedia.org/wiki/Look-in #Picture_strips.

(3) Voir : http://www.comicbd.fr/Sw-Bolton-John.html

(4https://www.mycomicshop.com/search?TID=453931

et voir quelques planches ici : http://www.gwthomas.org/johnbolton.htm.

(5) In « True Brit : A Celebration of the Great Comic Book Artists of the UK », 2004, Twomorrows Publishing. Ebook en extrait de lecture ici : http://issuu.com/twomorrows/docs/truebritpreview/33?e=0.

Parmi les rares livres sur Bolton, on peut recommander :

- Les deux artbooks « Haunted Shadows » (Halloween Artworks, 1998), « The Art of John Bolton » (SQP, 2001) et la parution française « L’Encyclopédie amoureuse des vampires » (Katherine Quénot et John Bolton, Hoebeke, 2009), dont l’illustration vampiresque du haut de l’article a servi de couverture.

À découvrir aussi : un DVD documentaire consacré à Bolton et réalisé par Neil Gaiman : « Short Film about John Bolton ». À noter que l’auteur y est interprété par un acteur (New video group, 2004).

Galerie

8 réponses à La magie de John Bolton

  1. Captiaine Kérosène dit :

    Personnellement, j’ai toujours trouvé le travail de Bolton tape-à-l’œil et trop lié à la photo.

  2. jb dit :

    Bigre. Très bel article.

  3. Hectorvadair dit :

    Il ne faut pas regarder l’oeuvre de l’artiste à la seule aune de ses peintures. Les recits qu’il illustrent sont la plupart du temps très « littéraires », en tous cas très influences par le conte, et comme il le dit lui-même, il se met au service de l’histoire. « Shame » ou « Gifts of the night » sont deux exemples différents mais cohérents de ce qu’il peut apporter a un récit complexe. Après, nous sommes dans l’univers du comics, non de la bande dessinée franco-belge et il me semble que le rapport texte/image est un peu différent outre atlantique. Je comprends que ce que l’on pourrait trouver « surchargé » , sur Shame, par exemple, puisse amener un sentiment de rejet. Mais quelles autres histoires, si bizarres, étranges, féeriques, peuvent-elles être à la hauteur sans illustrations aussi démesurées ? Je crois que c’est dans cet esprit que des artistes comme Suydam, Bolton, Hampton, Corben, Sienckiewickz…sont sollicités par des maisons comme Dark Horse, par exemple.

  4. Hectorvadair dit :

    Je m’aperçois qu’un bout de texte consacré à l’album « God save the queen » a malencontreusement sauté. Je corrige cela ce soir. Désolé.

  5. Marcel dit :

    « Bolton, lui qui participe au cultissime « Books of Magic » de Neil Gaiman, aux côtés de trois autres stars : Charle Vess, Mike Kaluta et Scott Hampton. »

    Les 4 illustrateurs du Books of magic de Gaiman sont Bolton, Vess, Hampton et Paul Johnson, il n’y a pas Kaluta. J’ai lu ça en VO il n’y a pas longtemps.
    Kaluta a simplement fait quelques couvertures pour la serie mensuelle qui a suivi (sans Gaiman), mais donc beaucoup plus tard.

  6. Franck dit :

    En parlant d’hommage à l’artiste, ne pas oublier l’interview (une des rares) réalisée par Mickaël Géreaume sur Planete BD en Octobre dernier, à l’occasion de la sortie de Shame : http://www.planetebd.com/interview/john-bolton/1011.html