« Magritte : ceci n’est pas une biographie » par Thomas Campi et Vincent Zabus

Le sous-titre spirituel renvoyant au célèbre « Ceci n’est pas une pipe » peut laisser présager un album hors-norme consacré au peintre belge, et l’on n’est pas trompé. Non seulement le voyage proposé est celui d’une vie, mais il est également graphique : les auteurs s’étant efforcés et amusés à raconter la vie autrement que de façon chronologique, inventant et jouant sans cesse pour se mettre à la hauteur de leur vedette… Pari gagné !

Dès la couverture, le ton est donné avec ce personnage qui tire le rideau pour observer l’individu étrange à tête de nuages : un homme au chapeau melon ; objet culte de cet album puisque le héros, qui sert de fil rouge, est un certain Charles Singulier. Il a acheté ce chapeau aux puces, à Bruxelles : un chapeau qui lui colle désormais à la peau, l’obligeant à mener une enquête contre son gré. Sa mission ? Percer le mystère Magritte.

Dès lors, d’indices étonnants en délires aggravants, Charles est mené, malmené, baignant dans des épisodes de la vie du peintre ou se promenant dans ses tableaux. L’album alterne les séquences biographiques, toujours traitées de façon décalée, et les dérives picturales entraînant Charles à de surprenantes visions où l’on reconnaît, presque à chaque fois, les créations de Magritte, tant ses tableaux sont devenus visuellement célèbres : des hommes à chapeau melon, évidemment, des nuages s’immisçant dans des intérieurs, de drôles de fenêtres, de drôles de portes, des paysages composites où le surréalisme et l’incongru font bon ménage.

Jeux graphiques, jeux de mots, glissements ludiques et burlesques… tout est permis et les auteurs n’ont pas joué la facilité. Thomas Campi « copie » les tableaux, ou pour mieux dire les adapte, voire les détourne savamment pour les intégrer à ses propres décors qui servent une biographie où le scénariste tente de cerner le caractère bicéphale de l’artiste : le génie et le bourgeois. Car René Magritte cache son jeu ! Comme une double vie, il masque ses fantasmes sous l’apparence d’une vie bien rangée ; lui qui dérange tout dans la vie depuis son enfance, pratiquant le réalisme des représentations pour mieux les tordre, les opposer, les contrarier, mais ensemble, côte à côte, présentées de façon familière : un train qui sort d’une cheminée, un peigne géant sur un lit, une pipe qui n’en serait pas une, une célèbre colombe ennuagée, une femme nue mi-charnelle/mi-aérienne… et tant d’autres déformations du monde réel, spatiales et temporelles, qui font des individus des objets et des objets d’étranges créatures.

Georgette et René, ces prénoms qui fleurent bon le monde prolétaire des années quarante ou cinquante, mais qui n’évoquent guère le rêve ou la magie, ont ainsi clairement faussé la donne artistique : ce que souligne parfaitement cet album créatif et intelligent, joueur et passionnant. On pourra juste regretter que ne figure pas, en fin d’ouvrage, une liste des tableaux représentés et détournés avec titres et coordonnées ; mais le plaisir échappe au didactique et au scolaire, probablement. À nous de faire le reste du chemin, du jeu de pistes…

On est évidemment très loin des derniers ouvrages du duo Campi/Zabus : « Les Petites Gens » (Lombard, 2012), « Les Larmes du seigneur afghan » (Dupuis, 2014) ou « Macaroni ! » (Dupuis, 2016) chroniqué ici même en début d’année, des récits tous ancrés profondément et brillamment dans le réel. Une belle surprise, donc, une belle BD, car cela est bel et bien une bande dessinée…

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Magritte : ceci n’est pas une biographie » par Thomas Campi et Vincent Zabus

Éditions Le Lombard (14,99 €) – ISBN : 978-2-8036-7027-7

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