Rare & Cher : revue caméléon !

Treize numéros et cinq formules différentes, c’est l’exploit rarement égalé qu’a réalisé Rare & Cher : un magazine de bande dessinée lancé en 1984 par une équipe de jeunes auteurs passionnés par le 9e art.

À l’origine de ce titre, un modeste fanzine, le journal proposé dans les kiosques ayant vécu une première vie. Plusieurs numéros (au moins quatre) ont été publiés sous une autre formule qu’ignoraient la plupart des consommateurs de bandes dessinées. Tiré à une centaine d’exemplaires, ce fanzine gratuit de seize petites pages était adressé aux libraires, journalistes et autres professionnels de l’époque. Son titre est donc donné, à l’origine, en guise de boutade. En effet, pourquoi ne pas baptiser Rare & Cher un journal gratuit et nécessairement rare par son faible tirage ?

C’est après un passage éclair à Métal hurlant (aux n° 68 et 70 de 1981, 79bis et 81 de 1982) que dans l’esprit du dessinateur/scénariste Jean-François Bournazel, entouré par Christian Imbert, James Brunier…, est née l’idée de transformer leur modeste feuille en un magazine vendu en kiosques. En ce début des années 1980, les journaux de ce qu’on appelle déjà la nouvelle BD connaissent une première crise : déjà victimes de la prépondérance que prend peu à peu l’album sur la revue. Pour nos jeunes auteurs, qui n’avaient peur de rien, il était temps d’abandonner le bénévolat pour une nouvelle vie au royaume du commercial.

Jean-François Bournazel dans le n°79bis de Métal hurlant, en septembre 1982.

Deux petits tours et puis s’en vont…

C’est le 1er octobre 1984 que parait le premier numéro de Rare & Cher : bimensuel au format inhabituel (à l’italienne : 31 x 29 cm). Le journal est édité par l’association Rare & Cher, sise 34/36 rue Salvador Allende à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis. Jean-François Bournazel en est le directeur de la publication et de la rédaction, assisté par Charles Imbert, directeur artistique. Si la Une et quelques pages intérieures sont proposées en deux couleurs, la plupart des pages sont en noir et blanc. Douze pages au total, pour un prix de vente de 8 francs (1,20 euros), imprimées sur un papier de piètre qualité, alors que les magazines BD sont vendus à l’époque autour de 10 francs pour 80 pages aux papiers plus séduisants et en couleurs. « Avant de faire ce journal, nous étions déjà un groupe de dessinateurs amis partageant une estime commune, tout en étant bien sûr incapables de dégager une unanimité de goûts sur une quelconque BD » prévient Christian Imbert dans son premier édito. Paroles prophétiques lorsqu’on examine le sommaire de ce n° 1.

À la Une, Jean-François Bournazel débute « Dixie Midnight » : bel hommage à ses influences « perdues dans les brumes de l’avant-guerre ou de l’outre-Atlantique. » La double page centrale présente « Radios actives » : une histoire complète en deux planches signées Charles Imbert (par ailleurs scénariste de « Duel » pour Philippe Gauckler). Suivent, les deux premières planches d’un polar délicieusement rétro : « Cliff Hanger contre le Scorpion noir » écrit par Doug Headline et dessiné par James Brunier. Jean-François Bournazel (scénariste de « Darty Dawn » pour Alves et dessinateur des « Enfants du réveil » [scénario Jean-Luc Salmon] chez Vents d’Ouest) propose une seconde histoire : « Les Aventures de Batango & Monsky » (album aux éditions Sorg en 1989), avec deux voyageurs de l’espace apparus dans les pages de Métal hurlant. En dernière page, figure un pastiche de Gaston dont les lecteurs sont invités à découvrir le nom de l’auteur. Nous n’aurons, hélas !, jamais la réponse.

Marc-Joël (Joël Marc, né en 1961, dessinateur du Pavé dans la mare, journal de la Mutuelle des motards, et de « Zip Boum Taf », album chez Sorg en 1990), au trait humoristique, signe deux histoires : « Magic Strip » et « Les Sagas d’Infernalus ». Quelques BD d’auteurs pas encore vraiment matures pour figurer dans un journal qui ambitionne la conquête d’acheteurs composent le reste du sommaire : C. Janson, France Boesch, Henry et Sylvie Coudart.

« Le Grämâle » de C. Janson.

dessins de Jean-François Henry.

Côté rédactionnel, Charles Imbert réalise un entretien avec Paul Gillon et François-Xavier Burdeyron (signature bien connue des lecteurs des fanzines de l’époque) propose des critiques.

C’est avec la mention n° 1 bis que sort, quinze jours plus tard, la seconde livraison de Rare & Cher. Un édito amer à l’égard de Métal hurlant laisse entrevoir un conflit des trois fondateurs vis-à-vis du magazine de Jean-Pierre Dionnet, au sein duquel ils n’ont effectué qu’un court passage.

« Dixie Midnight », relégué à la troisième page, c’est « Batango & Monsky » qui a l’honneur de la Une.

On retrouve Charles Imbert avec « Bizness is Biziness », la suite du « Scorpion noir », « Les Sagas d’Infernalus » par Marc-Joël…  enfin, un hommage au Surfer d’argent par Bournazel.La page centrale est occupée par une BD érotique, « Rêve sans conséquence notable », signée Lumia (?).

L’évènement le plus important, c’est l’arrivée de David B. (David Beauchard de son vrai nom), avec les premières planches de « L’Étrange Lapin ricanant » : savoureux polar animalier. Le rédactionnel propose un entretien de Charles Imbert avec Francis Masse et une histoire des éditions Lug racontée par François-Xavier Burdeyron.

Ah si ! J’oubliais… On retrouve encore quelques dessins de France Boesch et de Sylvie Coudart…

Après cette seconde livraison promettant pourtant un avenir radieux, Rare & Cher cesse de paraître, sans surprendre grand monde.

Il faut dire que malgré l’enthousiasme communicatif de ses concepteurs, le journal manquait de chair : tant au niveau de sa conception que de son contenu, plus proche de celui d’un fanzine que d’un magazine destiné à un large lectorat.

Il faudra patienter trois ans pour retrouver Rare & Cher en vente dans les kiosques.

Cette nouvelle version, datée du second trimestre 1987, toujours bimestrielle, adopte le format tabloïd : ce qui, une fois encore, ne va pas faciliter son placement dans les kiosques. Huit pages imprimées sur un papier journal vendues 7 francs (un peu plus de 1 euro) : ce n’est pas donné pour le lecteur. Christian Imbert en est désormais le directeur de la publication, tandis que Jean-François Bournazel occupe le poste de directeur artistique. Au sein du comité de rédaction figurent les noms de Marc Joël, David Beauchard, Patrice Nares, Laurent Rullier…

Abandonnant « Dixie Midnight », Jean-François Bournazel commence deux nouvelles histoires : « Safari Folie » et « Dernier Vol pour l’enfer ». Reprise des deux premières pages de « Cliff Hanger » par Headline et Brunier,ainsi que de « Piranha Song » (page non signée et déjà proposée dans le premier n° 1),

début de « Mike Balcon s’active » par H.S.C. (?), de « Lucie Fer » de Pierre Bléhaut,et de « C’est un métier ! Psy-Wamp » par Marc-Joël…Enfin, « Un linceul pour Hyper-sonic ! » : récit complet de James Brunier.

Deux bonnes surprises : début de « Des gâteaux pour Mr Blanchet » une histoire de Jean-Claude Götting et Charles Berberian pour Stanislas Barthélémy et retour en grande forme du « Lapin ricanant » de David B.. Enfin, Werrières, un nouveau venu au trait prometteur, propose un unique strip avec la charmante Potzy Cat.

« Journal de dessinateurs, Rare & Cher n’avait pas les moyens d’affronter les concurrents déjà solidement installés et, sur la promesse de faire mieux, l’équipe retourna à ses divers journaux, albums et agences… Notre formule veut retrouver l’enthousiasme des grands journaux d’antan, et si nous n’avons pas changé de titre, c’est que nous sommes toujours la même équipe réunie pour le même projet, partageant le même idéal » affirme l’édito de ce premier numéro.

À sa lecture, il semble, hélas !, que l’équipe n’a pas retenu — ou voulut comprendre — les leçons de l’échec de la première formule. Pour ce qui est du rédactionnel, notons les rubriques BD de François-Xavier Burdeyron qui restera fidèle au journal jusqu’à son ultime numéro.

Nouvelle histoire en première page du n° 2 : « Daw Sambaya » signée Thierry Boyer.On retrouve les suites des récits proposés dans le premier numéro, le premier gag de « Cocktails » signé Henry

« Cocktails » par Henry.

et surtout l’arrivée de « Rock & Roll » de Weirrières : série animalière délirante, clin d’œil savoureux aux histoires US d’après-guerre. Si le contenu demeure encore faible, le lecteur peut s’y retrouver.

C’est au tour du « Lapin ricanant » de David B. d’avoir l’honneur de la Une du troisième numéro, lequel réserve une bonne surprise aux acheteurs puisque le prix passe de 7 à 4,70 francs, alors que le format prend 2 bons centimètres en largeur : « L’augmentation de surface est due à un truc technique, la baisse de pris est due à l’action d’un ressort, mû par l’écho des sondages qui nous ont tout de suite donné à percevoir que 7 francs, ça restait trop cher. »

Une nouvelle histoire débute : « La Wiche tunnel » par Jean-Paul Aussel au trait réaliste pas vraiment convaincant.

Le n° 4, fidèle au précédent, permet de retrouver auteurs et histoires avec, en prime, un récit complet de Jean-François Bournazel : un polar futuriste intitulé « Sale affaire pour K.G.B. 17 ».

Marc-Joël signe la première page du numéro suivant avec « C’est un métier ! Psy Wamp », alors que les rendez-vous sont respectés.

À noter l’arrivée d’un nouveau venu : Thierry Duval, qui présente un récit complet intitulé « Une boîte branchée vidéo ».

Le sixième numéro sonne la fin de la formule bimensuelle et annonce une parution mensuelle pour le suivant.

Trois nouvelles histoires débutent pourtant dans ce numéro : « Mystère du rock » par James Brunier, « Squaline 24 » par Jean-François Bournazel et « Toutinox détective » de l’excellent Stanislas. Un sommaire plutôt encourageant, qui ne peut laisser indifférent l’amateur de bandes dessinées.

Le septième et premier numéro de la nouvelle formule à 32 pages pour dix francs laisse encore quelques espoirs. Le format est désormais celui d’un magazine classique, mais le médiocre papier journal, le noir et blanc pour toutes les pages, n’incitent pas vraiment à l’achat.

Charles Imbert signe un édito qui se veut réconfortant (pour lui ?), mais on sent que la confiance avec les lecteurs, ressentie dans les premiers numéros, s’émousse.

Le sommaire demeure intéressant avec « Squaline 24 » de Bournazel, « Toutinox détective » de Stanislas Barthélémy, « Psy-Wamp » de Marc-Joël, « Mike Balcon » de HSC, « Rock & Roll » de Werrières, « Le Mystère du lapin ricanant » de David B., « Saw Sabaya » de Thierry Boyer, « La Wiche et Amazon » de Jean-Paul Aussel, sans oublier un rédactionnel varié. On peut regretter le grand format, mais tous les auteurs sont au rendez-vous.

Le n° 8, sous une couverture de Stanislas, propose « Les Wipers » (gag en une planche signé Pascal Michel), « Altéïa » (un récit complet de Jean-Paul Aussel), le début de « La Relève » par Bournazel, « Mayol et Paulin les poilus français » (deux nouveaux venus campés par Nick Raletz, dessinateur bien connu des lecteurs de fanzines). Aucune raison d’abandonner l’achat du journal, bien au contraire.

Si Marc-Joël, Aussel, Boyer qui signe la couverture, Stanislas, Raletz, Henry et David B. (avec quatre pages !)… sans oublier un petit nouveau, Jopa, sont présents dans le n° 9, plusieurs signatures des premiers numéros en sont absentes, à commencer par celle de Bournazel.

Le prix du n° 10 reste le même, mais le format diminue une fois encore de 2 centimètres. « Une sordide histoire de papier » se justifie Charles Imbert dans son édito. Par ailleurs, des nouveaux venus pas tous vraiment prêts à s’évader des fanzines où ils officiaient font leur entrée. Il faut bien remplacer les absents ! Hervé Darmenton (futur Achdé) creuse la guerre (la première !), Caravanne — pseudo énigmatique d’un dessinateur très moyen — fait dans le rock. Seuls David B., Henry, HCS et Thierry Boyer représentent les anciens. Ça sent le sapin ! « Une de plus, redisons-le, nous voulons nous dépasser nous même, donner plus, et encore davantage » affirme pourtant l’éditorialiste.

Et voilà le n° 11 et dernier daté de février 1988, sous une couverture sympa de Stanislas qui propose une seule planche de sa nouvelle histoire : « La Route de Cao Bang » (1). Dans les pages intérieures, des auteurs qui n’ont pas fait grand-chose depuis se disputent le titre de fossoyeurs en chef. Jopa, Caravann, Raletz, Steb… signent cet enterrement de première classe de Rare & Cher que David B. et Stanislas seront les seuls dessinateurs (parmi ceux ayant fait carrière) à avoir soutenu jusqu’au dernier souffle.

« Prédire le futur, c’est dur. Rare & Cher va résoudre ses problèmes de largeur de papier, vous rendre son grand format au prochain numéro ou au suivant » : que voilà de bonnes résolutions qu’il aurait fallu respecter bien avant ce naufrage. Il n’y aura, hélas !, pas de prochains numéros.

Rare & Cher est l’une de ces aventures éditoriales comme seule la fin du XXe siècle pouvait en engendrer. En ces temps anciens, les jeunes auteurs, souvent animés par la puissance du mouvement fanzine conjuguée au succès de ce qu’on appelait alors la nouvelle BD, croyaient en des lendemains enchanteurs. Déjà à cette époque, l’amateurisme, fût-il sincère, ne suffisait pas. Il fallait aussi une formule, une équipe, une ligne éditoriale. Ce à quoi Rare & Chern’a jamais réussi à aboutir.

Les débuts d'Achdé (sous son vrai nom) dans le courrier des lecteurs de Rare & Cher.

Il nous reste 13 journaux dans les pages desquels quelques belles signatures ont fait leurs premiers pas. C’est déjà beaucoup !

Henri FILIPPINI

(1) :  cela deviendra le deuxième tome des aventures de Victor Levallois scénarisées par Laurent Rullier : un album publié chez Alpen Publishers, en 1992.

Galerie

7 réponses à Rare & Cher : revue caméléon !

  1. francis dit :

    heu, 8 francs = 20 euros, je suppose que c’est une coquille !
    sinon le fanzine aurait été vraiment très cher…
    cordialement.
    Francis L.

    • Gilles Ratier dit :

      oui, coquille ! Il manquait le « 1, » devant le 20 : en effet, 8 francs équivalent bien à 1,20 euros.
      Merci de votre lecture attentive, c’est corrigé !
      La rédaction

      • F. Dupeux dit :

        Bonsoir,

        Effectuer une conversion brute avec des francs de 1984 et des euro de 2016 ne sert à rien et donne une indication très éloignée de la réalité.

        Il faut prendre en compte des repères durables, par exemple des tarifs officiels comme le prix d’un envoi postal prioritaire France < 20 grammes, le prix du pain, etc….

        Ou dans notre cas, le tarif officiel d'un article qui n'a guère changé depuis 1984,
        prenons par exemple celui d'un album cartonné tout simple des éditions Dupuis.
        tarif 1984 = 30,50 FF
        tarif 2016 = 10,60 €

        C'est la fameuse règle de trois :
        8,00 FF x 10,60 / 30,50 = 2,78 €

        Avec ce repère, les 8,00 FF de Rare & Cher correspondent donc plutôt à un pouvoir d'achat "2016" de l'ordre de 2,78 €.

        Cordialement,

        FD

  2. Salamander dit :

    Quelle surprise ! Les WIPERS reviennent après 30 ans d’absence ! ;)
    Artistiquement;
    Paco Salamander (Pascal Michel)

  3. Salamander dit :

    Pour la petite histoire, « Mike Balcon s’active ». H.S.C. était Charles Imbert lui-même ! :)

  4. Michel Dartay dit :

    Article intéressant sur une revue méconnue, merci!

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