« Djinn T13 : Kim Nelson » par Ana Mirallès et Jean Dufaux

Avec treize albums et trois cycles, la série « Djinn » tire sa révérence. Le récit à la fois réaliste et fantastique, basé sur des dépaysements exotico-érotiques d’où émergent des cases et des pages extrêmement séduisantes dès qu’il est question de mettre en scène les charmes (dans tous les sens du terme) des héroïnes, n’a pourtant pas fini de retenir l’œil et d’exciter les fantasmes…

Ainsi donc, avec le « cycle indien », la série se termine-t-elle comme semble en attester l’avant-propos de Jean Dufaux ; mais peut-on le croire, tant on pourrait imaginer un cycle américain (du sud) ? Toujours est-il qu’avec ce dernier tome, Kim Nelson rejoint le Palais d’Eschnapur avec la mission de sortir la Rani, mère du maharadjah, de sa jeunesse éternelle : une malédiction qui lui pèse au point de préférer vieillir et d’en finir, mais c’est sans compter sur les retrouvailles avec le cruel Ebu Sarki…

Rappelons que Dufaux a choisi de rendre hommage à Fritz Lang en lui empruntant l’imaginaire Palais d’Eschnapur, celui du film « Le Tigre du Bengale » tourné à Udaipur, ville du Rajasthan, qui n’est pas représentée ici puisque, si ville bleue il y a en Inde, c’est Jodhpur, dont la dessinatrice s’inspire effectivement pour la mise en couleurs. Ces premières entorses à la réalité géographique créent un flou volontaire, même si le récit déroule à l’époque de la domination britannique.

C’est dans ce palais que dès « Le Pavillon des plaisirs » (tome 10, premier du cycle), Jade, accompagnée de Lady et Lord Nelson, est arrivée la Rani souhaitant que la djinn initie à l’amour sa future bru, la fille du rebelle Radjah Sing, dans le but de modifier la politique de son fils, trop favorable aux Anglais. Jade apprend donc à Tamilia, qui doit épouser le maharadjah d’Eschnapur, comment utiliser son corps pour envoûter un homme. Vaste programme ; et le tome 11 est, à cet égard, particulièrement sensuel : les corps s’y dévoilent, s’y frôlent, s’y enlacent… Jeux de séduction, jeux de soumission, jeux saphiques, jeux de pouvoir aussi. Tout est manipulation et pas seulement politique, car la révolte gronde dans le palais comme à l’extérieur et tant d’amour, tant d’érotisme pourrait faire oublier quelquefois l’intrigue ; mais Dufaux sait y faire et construit sa trame de telle sorte qu’on revient – presque avec regret ! — aux luttes, aux manigances, aux enjeux, aux guerres…

Tout a commencé avec un « cycle ottoman » où Kim Nelson, petite fille d’une ancienne favorite, a décidé de mieux connaître la vie de sa grand-mère. Elle enquête alors à Istanbul – et, là, la ville et ses décors ne sont pas composites, mais bien identifiables — pour comprendre la vie des harems où Jade fut l’arme puissante d’un sultan ambitieux. Mais que s’est-il passé en 1912 quand Jade disparaît, semble-t-il, avec l’ennemi du sultan et avec un secret, celui du trésor de son souverain ? Grâce au journal intime de sa grand-mère, Kim espère retrouver ce trésor. Pour arriver à ses fins, elle doit se plier aux coutumes du harem, coutumes passées qui se mêlent au présent. En quête d’émotions exotiques et érotiques, elle se laisse séduire par cette Jade qui, ceinte d’une chaîne de 30 clochettes, a subi 30 expériences amoureuses. Après avoir revécu sous hypnose la vie de son aïeule favorite du sultan, Kim détient des pouvoirs magiques et la formule donnant accès au trésor du sultan d’Istanbul. 40 ans plus tard, la petite fille a donc subi, à peu de choses près, cette situation de femme soumise dans une forteresse, en plein désert. Ambiances sensuelles, délices exotiques, reconstitutions historiques, tout cela conférait à ce premier cycle un charme indéniable, porté par une double destinée et un incessant ballet entre passé et présent. La quête familiale et initiatrice entre simoun étourdissant et temple mystérieux, racontée en parallèle, révélait aussi l’existence du terrible Ebu Sarki qu’on retrouve dans le tome 13.

Le « cycle africain » (tomes 5 à 9) est en fait, postérieur au « cycle indien », et les lecteurs vont donc pouvoir s’offrir désormais une lecture chronologique de cette série. On y rencontrait Charles Augery qui racontait sur un carnet ce qu’il venait de vivre en Afrique. Lui, qui commandait le comptoir de Manokko (dont on ne saura rien de l’exacte position), se rappelle ce bateau qui s’est échoué et dont le pont était jonché de cadavres. Parmi eux, une seule survivante, Lady Nelson à la recherche du trésor du sultan Murati dont s’empara jadis son aïeule Jade, comme on le sait depuis le cycle précédent. Au bout du compte, trois quêtes simultanées mènent Kim, Jade et Charles Augery au cœur de l’Afrique, à la poursuite de la perle noire, cette perle qui pend à l’oreille droite de l’idole maléfique Anaktu, déesse des Orushi plantée au cœur d’une région inhospitalière, cette perle qui donne le pouvoir et l’argent et qui transforme les individus : la djinn Jade devient la déesse Anatku, Lady Nelson, une bête sacrificielle, lord Nelson, Pipitku et Kim, une aventurière dans la jungle africaine…

La série concoctée par Dufaux mêle univers mystérieux, amours et exotismes sensuels, non sans clichés quelquefois, mais non sans séduction. Il sait comme nul autre brouiller les cartes (et notamment les cartes géographiques). On pourrait reprocher à cette série un voyeurisme plutôt masculin, mais Dufaux le rappelle en préface : sa série doit autant « à une fantasmatique féminine que masculine. » La série scénarisée par un homme est tout de même dessinée et colorée par une femme, laquelle sait jouer d’imageries élégantes et sensuelles, associant peaux nues et tatouages, draperies et robes transparentes, tissus et mobiliers pittoresques (qu’on se rappelle les couvertures des tomes 5, 7, 10…). À cet égard, il ne faut pas manquer le hors-série « Ce qui est caché », tout entier consacré au travail d’Ana Mirallès. L’album évoque la rencontre des deux auteurs et Dufaux y commente toutes les étapes parallèlement au cortège d’images : croquis, esquisses, recherches de personnages, aquarelles, recherches de couvertures, découpages…

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

 « Djinn T13 : Kim Nelson » par Ana Mirallès et Jean Dufaux

Éditions Dargaud (11, 99 €) – ISBN : 978-2-5050-6353-7

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