Philippe Aymond : musiqueS, maestro !

Carrière et interview, par Patrick Bouster, de Philippe Aymond : l’auteur de la série d’espionnage « Lady S », dont le tome 12 (« Rapport de forces ») vient d’être publié par les éditions Dupuis, le 4 novembre 2016… La sortie du tome 12, « Rapport de forces », était la bonne occasion d’un entretien exclusif et original.

Planche 19 du tome 12 de « Lady S ».

Projet de couverture du tome 10.

L’idée de cet entretien avec Philippe Aymond est venue bien avant, après avoir remarqué, par hasard dans un Spirou de 2012, qu’il évoquait la musique de film comme inspiration et accompagnement de son travail sur « Lady S ».

Il était intéressant d’en savoir plus, cette association images-musiques n’ayant pas (ou très peu) été abordée en BD, alors qu’elle va de soi au cinéma.

Cerise sur le gâteau, Philippe Aymond est aussi lecteur du fanzine en ligne Maestro (en anglais) consacré à Ennio Morricone (1).

Ce qui fait que la partie principale de l’entretien est commune aux deux publications, lesquelles ont chacune des questions exclusives plus spécialisées. (2)

On se focalise ici essentiellement sur « Lady S », même si le diptyque « Highlands » possède des musiques supports. Philippe Aymond y livre des informations exclusives sur la préparation de la série, mais également sur ses autres productions et ses projets.

Crayonné de la couverture du tome 12.

Dessin pour la couverture du n° 3873 de Spirou.

Une rapide présentation du dessinateur, né à Paris le 3 février 1968 : après des études d’arts plastiques et l’obtention d’une maîtrise à l’université de Paris I, il débute en encrant les 4 tomes de « Canal-choc » (Les Humanoïdes associés, 1990-1992), bande dessinée réalisée à plusieurs mains sous la supervision de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières.

Il participe ensuite à « L’Homme qui fait le tour du monde » (1994) de Pierre Christin et Max Cabanes, puis dessine « Les Voleurs de ville » : un autre scénario de Christin (Dargaud, 1997).

Suivent « Les 4 X 4 », entre 1997 et 2000, une série toujours sur scénarios de Christin qui n’obtiendra pas le succès escompté, malgré son dessin réaliste et lisible qui s’affirme.

Ex-libris Lady S.

Il confirme son talent pour la BD d’action avec « Apocalypse Mania » (scénarios de Laurent-Frédéric Bollée, éditions Dargaud) pour 8 tomes publiés de 2001 à 2008, après avoir mis en couleurs la série « A.D. Grand-Rivière » du même scénariste (4 tomes dessinés par Al Coutelis aux éditions Casterman, entre 2000 et 2003).

Ce qui le mène logiquement à « Lady S » (Dupuis) en 2004, avant-dernière série créée et scénarisée par Jean Van Hamme, avec un album par an, dont le tirage francophone tourne autour des 80 000 exemplaires.

Notons, toutefois, qu’il a aussi dessiné, en 2008, quelques pages dans l’ambiance de la Seconde Guerre mondiale pour le tome 2 de « l’Ultime Chimère » de Bollée chez Glénat et, surtout, qu’il est l’auteur complet du très beau diptyque « Highlands » (Dargaud, 2012-2013) ; voir « Highlands » T1 : « Le Portrait d’Amélia » par Philippe Aymond.

Enfin, pour être exhaustif, n’oublions pas les 4 pages de « L’homme aux 1 000 histoires » dans le spécial été 2003 de Pilote (scénario Christin) et 4 autres (« L’Escalade ») écrites par Alcante dans le n° 3415 de Spirou, hebdomadaire des éditions Dupuis qu’il agrémente (assez rarement, il faut toutefois bien le reconnaître) de quelques dessins complémentaires.

Strip inédit avec Lady S pour un Spirou de 2013.

Couverture du n° 3942 de Spirou et ex-ibris pour le tome 9 de « Lady S ».

Un mot sur le maestro Ennio Morricone, toujours associé par facilité au western italien, malgré seulement 32 musiques pour ce style de films (sur 450 réalisées), pendant 10 ans en début de carrière… Créateur infatigable à la personnalité exigeante, abrupte et fidèle, protéiforme et cérébral, il est musicalement actif depuis 1955. Tel Quincy Jones ou Michel Legrand, il est considéré comme un des pères de l’arrangement moderne (début années 1960) par l’apport de sonorités inédites, l’association dissonance-harmonie, bref l’arrivée d’une écriture complexe et raffinée dans la chanson populaire italienne. Suivent des films italiens de tous genres, avec entre autres Bernardo Bertolucci, Sergio Leone, Gillo Pontecorvo, Mauro Bolognini, Giuliano Montaldo, Dario Argento et plus récemment Giuseppe Tornatore.

Dans nos contrées, on connaît plus sa période française avec Henri Verneuil qui lui donne d’immenses succès, Francis Girod, Philippe Labro, Yves Boisset, jusqu’à Christian Carion pour son sous-estimé « En mai, fais ce qu’il te plaît » (2015). On retient, aux États-Unis, « Dressé pour tuer » de Samuel Fuller, « The Thing » de John Carpenter, la palme d’or « Mission », quelques Brian De Palma, et des collaborations uniques comme « U-turn », « Wolf » ou « Lolita ». Dernier metteur en scène à l’attirer, Quentin Tarantino lui a permis d’être primé aux Oscar pour « Les 8 Salopards » (à 87 ans !). Toujours en activité pour le cinéma ou la télé, il écrit aussi de la musique contemporaine et donne des concerts de musiques de film.

Rough et crayonné de la planche 1 du tome 12 de « Lady S ».

Page de titre des albums de « Lady S ».

Comme la BD, la musique de film est un petit monde, mélange de passionnés, d’autorités, de grand public, de collectionneurs parfois sectaires, toujours à l’affût et attachants, un milieu à la fois intellectualisant et populaire. Bienvenue sur la passerelle. Quelques extraits musicaux, par des liens en fin de texte, permettent d’illustrer les propos de Philippe Aymond.

Tous nos remerciements à ce denier pour sa gentillesse et sa disponibilité, ainsi que pour les inédits qui agrémentent ce dossier.

Patrick BOUSTER

Notes :

(1) : www.chimai.com, après s’être enregistré.

(2) : version complète (en français), y compris les questions spécialisées, propres à la musique de film :

https://drive.google.com/file/d/0B0ZW0ql7kvdnTjlMWHFLemptZ2M/view?usp=sharing.

Strip Lady S et King Kong.

Philippe Aymond en 2016.

INTERVIEW

Vous avez mis sur votre blog (1) les musiques de films qui vous ont inspiré pour votre série actuelle « Lady S ». De quand cette attirance vers la musique de film date-t-elle ?

De l’enfance, vers l’âge de 10-11 ans. Je regardais les séries télé de l’époque : « Mission impossible », « Mannix », « Amicalement Vôtre », « Les Secrets de la mer rouge », « Michel Strogoff »…

Annonce « Pour la peau d'une femme » dans le n° 3941 de Spirou, en 2013.

Les musiques qui les accompagnaient étaient de grande qualité, contrairement à notre époque ! Concernant Morricone, cela vient d’abord de l’émission « La Séquence du spectateur » et ses extraits de films, où j’ai vu la célèbre séquence du duel final d’« Il était une fois dans l’Ouest ». J’ai été impressionné, à la fois, par l’image et la musique : je devais avoir environ 13 ans. Puis, en 3ème, donc entre 13 et 14 ans, notre professeur d’arts graphiques mettait des musiques, y compris de films, dont le « Disque d’or » de Morricone [compilation éditée à partir de 1979]. En cadeau de Noël, je me souviens avoir eu, non ce « Disque d’or », mais la B.O. d’« Il était une fois dans l’Ouest ». Une dernière raison, c’est la sortie du « Professionnel », fin 1981. À l’adolescence, on découvre la musique, on commence à construire ses goûts.

Au-delà des musiques, êtes-vous inspiré par le cinéma : par certains films, certains réalisateurs ?

Je suis influencé par le cinéma. Par Sergio Leone, surtout. Son dernier film, « Il était une fois en Amérique » (1984), m’a beaucoup marqué. Je suis aussi influencé par les polars des années 1980 et avant : « Espion, lève-toi », « Le Silencieux », « Un papillon sur l’épaule »… : ce cinéma d’espionnage, stylé. Je revendique un cinéma complexe, plutôt français qu’américain, avec des exceptions bien sûr. Les « James Bond » sont agréables à regarder, mais ils n’ont aucune intensité dramatique. Je préfère par exemple, même s’il n’est pas totalement réussi, un film comme « Le Secret » de Robert Enrico (1974), pour son aspect étrange et son climat très particulier. Et ce générique du début, avec les gouttes d’eau qui tombent sur la tête de Jean-Louis Trintignant, mêlées à la musique… (2)

Ex-libris Funambulles 2014.

Cela rejoint votre entretien à Spirou, il y a quelques années (3), dans lequel vous citiez des musiques de film d’Ennio Morricone : celles des films d’Henri Verneuil (« Peur sur la ville », « Le Clan des Siciliens »…), certains Belmondo comme « L’Héritier », « L’Alpagueur », mis en musique par Michel Colombier, ou d’autres films policiers.

J’écoute beaucoup de musique de Morricone, mais aussi autre chose, provenant principalement de la riche période des années 1970, pour sa très grande inventivité qui me semble perdue aujourd’hui. Comme l’extraordinaire François de Roubaix qui a travaillé pour des grands comme Jean-Pierre Melville, Robert Enrico !

Ses recherches de timbres, de climats, même si cela fait parfois bricolage, étaient très inspirées. Il lui a manqué deux choses : une formation musicale pointue et… le temps [il est décédé en novembre 1975 à l’âge de 36 ans].

Bien plus tard, j’ai aussi beaucoup apprécié la musique du « Parfum », quand j’ai vu ce film, et d’« Insiders », avec une musique de Lisa Gerrard.

« Lady S » tome 10 planche 5A (Brahms, Shumann…)

« Lady S » a d’abord, et pendant longtemps, été scénarisé par Jean Van Hamme (9 tomes). Ses scénarios sont précis, denses, et il ne souhaitait pas changer ce qu’il avait écrit. Quelle est donc la place de la musique dans votre travail ?

Fondamentalement, comme dessinateur, je suis metteur en scène, comme au cinéma. Je décide où sont la caméra, l’angle de vue, la profondeur de champ et même la direction d’acteurs ! C’est là où la musique de Morricone m’aide le plus parce qu’elle est très forte. Je n’ai pas besoin de « substances spéciales », car je suis déjà dans un état « inspiré ».

Le dessinateur a une marge, car le scénariste ne donne pas tous les détails de la mise en scène, heureusement, mais seulement ceux utiles à l’action et à sa compréhension. Il précise, par exemple, que tel personnage doit être de dos uniquement si c’est nécessaire au propos, mais pas autrement.

« Lady S » tome 12 : crayonné planche 17.

Vous n’êtes pas un auditeur « grand public », au vu des nombreux titres parfois obscurs mentionnés sur votre blog, mais plutôt un connaisseur qui possède certainement beaucoup de ses CD. Qu’est-ce qui vous fascine dans la musique d’Ennio Morricone et son univers ?

Il a des univers, des genres, très différents. Il y a beaucoup d’intelligence et d’originalité chez lui. Son style est reconnaissable, mais ses musiques sont diverses. Pour sa trentaine de westerns, par exemple, chacun a un style propre : « Le Mercenaire », « Navajo Joe » ou « Le Grand Silence », et d’autres sont très différents les uns des autres. Alors que son style initial a été copié par les autres, lui, il a ensuite fait autre chose…

Il a essayé, expérimenté, pris des risques : son œuvre est riche et ses solutions musicales fonctionnent parfaitement.

Y a-t-il des moments sans musique ou imaginez-vous que les albums sont entièrement baignés de musique, comme aux USA pour leurs films les plus commerciaux ?

Absolument non pour la seconde hypothèse (rires) ! Des moments de silence sont indispensables pour les scènes de dialogue et d’autres passages qui en ont besoin. La musique est là pour l’impulsion d’une atmosphère. Dans le tome 2 (« À ta santé Suzie ! »), la scène avec des diplomates est supportée pour moi par la musique de « Senso 45 » [de Tinto Brass, 2002] pour le côté solennel, presque militaire sous-tendu par la musique. C’est l’esprit de la scène qui me réclame telle ou telle musique, pas le suivi exact de l’action de la séquence. La méthode américaine de la musique omniprésente, systématique, est insupportable. Ce métier va vers ce qu’ils appellent « sound designer », ce qui est très différent de l’art ou l’artisanat de la musique de film.

Tirage de tête « Lady S » tomes 1 & 2.

Le diptyque des premiers tomes de « Lady S », qui traite en grande partie de la jeunesse de Shania, a la particularité de s’ouvrir et se fermer sur « Metti una sera a cena » [« Disons, un soir à diner », 1969, avec Trintignant, Florinda Bolkan, Annie Girardot] (4), comme si c’était une parenthèse… Et ces deux tomes ont peu de musique, contrairement aux suivants…

Oui, le premier s’ouvre de façon joyeuse, avec la garden-party et le deuxième s’achève en happy end. Il y a dans ce morceau une joie, une insouciance, une légèreté, portée par la voix d’Edda dell’Orso. Jean Van Hamme a conçu l’ensemble comme une seule histoire, avec beaucoup de flash-backs. Au début, il arrivait à 76 pages et il me disait : « il faut que je trouve autre chose pour compléter. » Ces 2 tomes ont peu de musiques supports, car c’est une question de densité de récit. Les tomes suivants sont beaucoup plus compacts, Jean Van Hamme donne beaucoup à chaque album.

Pour la fin du tome 3, pourquoi le choix d’« I comme Icare » (générique de fin, dernier morceau des CD disponibles) ? (5) 

J’ai choisi ce morceau pour les 2 dernières planches, car il conclut admirablement. Dès la mort du personnage d’Yves Montand, la musique arrive comme une fatalité, brillante et conclusive. Il n’y a pas beaucoup de musique dans le film, du fait des dialogues et de la reprise de la fameuse expérience de Milgram sur la soumission des individus à l’autorité, qui n’a évidemment pas besoin de musique.

« Lady S » tome 11, planche 46 (case 1).

Est-il possible de faire un album entier avec une seule musique ?

Non, j’ai besoin d’ambiances diverses. Dans « Lady S », il y a de l’espionnage, de l’humour, de la diplomatie, de l’action. Tout cela ne peut pas être inspiré d’une seule couleur, un seul style.

Pourtant, un album (« Lady S T5 : Une taupe à Washington ») fait exception, en se basant principalement sur un film : 5 morceaux sur 8 provenant de « Crossing the Line » (« The Big Man », de David Leland, 1990, avec Liam Neeson).

Je n’ai jamais vu ce film, mais l’atmosphère de cette B.O. m’a porté, car très thriller, dans l’esprit de « Dans la ligne de mire » de Wolfgang Petersen avec Clint Eastwood (1993), mais plus concentrée et réussie, plus dure aussi. Rappelez-vous les morceaux « Round One, Round Six… » (6) Cet album est aussi un combat, c’est un choix logique.

Les tomes 10 et 11, scénarisés par vous, semblent aller vers des inspirations musicales plus dures (style Mafia, thrillers sans concession), le style le plus âpre et percutant du compositeur, comme « La Cité de la violence » (7) dans le tome 9.

C’est la direction que je prends. Le tome 11 est sorti le 20 novembre 2015, une semaine après les attentats du 13 novembre en France… Je touche à des évènements contemporains forts.

Curieusement, la fin de cet album montre une explosion. Le terrorisme est plus présent, mais Jean Van Hamme avait commencé à aborder ce thème en évoquant Al Quaida dans le tome 1, quelques années après le 11 septembre.

« Lady S » tome 6, planche 37B.

« Lady S » tome 11 : couverture.

Le titre de ce tome 11 justement, « La Faille », est-il une référence à la B.O. de ce film politique de 1975 ? (7) Lequel des deux était là avant dans votre esprit ?

Je ne sais pas. Pour cet album situé à Guantánamo, je me suis renseigné et j’ai découvert qu’il y a une faille sismique, responsable de l’inondation d’Haïti en 2010.

Et lorsque j’ai préparé l’album, j’ai écouté la musique de « La Faille », particulièrement son thème principal, « L’Errore », très percutant.

Il collait bien à l’ambiance : une musique forte. Si je n’avais pas connu cette musique, je n’aurais peut-être pas intitulé cet album « La Faille ».

Dans certains albums, on reconnaît des acteurs connus : Christopher Lee (dans les tomes 1, 4, 9, 10), James Woods (tome 9), Michael Douglas (tome 4) et même John Mac Cain (tome 5), candidat républicain contre Obama en 2008 !

James Woods (dans le tome 9) et Christopher Lee (dans le tome 10).

John McCain dans la planche 3 du tome 5 de « Lady S ».

Oui, on a toujours de la liberté pour les personnages secondaires. Pour James Woods, vieilli et sénateur lié à la Mafia à la fin d’« Il était une fois en Amérique », je pense que c’est inconscient. On l’aperçoit dans le tome 3 (planche 36), mais furtivement de ¾ de dos sur une photo. Ensuite, il a fallu lui donner un visage ! Reprendre l’aspect de McCain, mais en le vieillissant (lunettes, canne), je pensais que ça ajouterait de la crédibilité à son personnage qui est très conforme à ce qu’il est ou était : un va-t’en guerre, manipulateur et prêt à tout.

Michael Douglas apporte l’image typique des W.A.S.P. [White Anglo Saxon Protestant], la minorité des gens aisés de l’Amérique privilégiée. Ici aussi, il faut suivre son instinct, ne pas trop réfléchir. En début d’album, je choisis mes personnages. Pour les construire, je prends 3 photos parmi celles disponibles : de face, de profil, de ¾.

Michael Douglas dans le tome 4 de « Lady S ».

Plus ne servirait à rien. Pour Anton, j’ai fait un curieux mélange des frères Bogdanov (jeunes, avant opérations !) et du chanteur Marc Lavoine, que j’aime beaucoup (rires).

Dans le tome 1, le gros homme dans le train fait penser à Hitchcock et ses apparitions furtives légendaires dans ses films : est-ce volontaire ?

C’est drôle, parce qu’en dessinant ce gros bonhomme du train, je n’ai pas pensé à lui. Et pourtant, maintenant que vous le faites remarquer, c’est forcément lui, sauf que je l’ai dessiné inconsciemment. Et ce serait logique, parce que dans le scénario des deux premiers tomes, il y a des références hitchcockiennes évidentes, notamment à « La Main au collet » : avec cette cambrioleuse qui opère en combinaison noire dans les hôtels de luxe.

Un sosie d'Hitchcock dans le tome 1de « Lady S ».

Ce film, pourtant considéré comme mineur dans la filmographie du réalisateur, m’a toujours fasciné, je trouve qu’il a un charme fou. C’est sûrement une des raisons pour lesquelles j’ai tout de suite adhéré à l’univers de « Lady S ». Il y avait ces références-là qui me parlaient. Et ces références sont encore là aujourd’hui, même si Jean Van Hamme n’est plus aux commandes. Il y a un clin d’œil à Hitchcock dans le tome 10, parfaitement conscient celui-là, avec la statuette qui contient la formule secrète. Cela vient directement de « La Mort aux trousses » où la statuette contient les microfilms.

Voeux Philippe Aymond 2016.

[En présentant à Philippe Aymond son dessin de vœux pour 2016 : « Do you know this person ? »]  (rires)

Voeux Philippe Aymond 2014.

Un compositeur italien connu, n’est-ce pas ? J’ai fait des dessins très différents pour mes vœux, mais celui-ci est le seul ne reprenant pas un personnage de mes séries. J’ai vu une photo avec un cor, avec tous ces tuyaux et je trouvais amusant de figurer 2016 dans ces tuyaux. Ensuite, quel musicien pourrais-je représenter avec ce cor ? D’où le clin d’œil. Une autre carte de vœux est particulière, celle pour 2013 : Lady S-Shania faisant de l’autostop. C’est lorsque Jean Van Hamme avait arrêté, en me laissant seul sur la série : je n’avais plus de conducteur.

Connaissez-vous d’autres dessinateurs intéressés ou inspirés par la musique de film ?

Oui, car la BD est proche de l’univers du cinéma. Je peux citer les noms de Thierry Robin (« La Mort de Staline », « Mort au tsar », « Rouge de Chine »), Olivier Taduc (« Chinaman », « Griffe blanche »), Frédéric Bihel (« Africa Dreams »)…

On a parlé (beaucoup) de musique de film. Mais pourriez-vous dire les mêmes choses sur la musique classique ou la chanson ?

Il est impossible pour moi de travailler avec des paroles. Il me faut la liberté des mots dans ma tête. Donc la chanson, non, mais la musique orchestrale, ça me va. Pour le story-board (découpage), il n’y a pas de musique. J’ai besoin de concentration, dans le silence. Dans cette phase, le premier jet est le bon, il faut faire confiance à son instinct, ne pas trop réfléchir. La période de l’encrage est plus relaxée, la musique est présente. Enfant, j’ai entendu beaucoup de musique classique à cause de mon père qui en était spécialiste. J’en ai eu un trop-plein. Elle est abstraite, alors que la musique de film est plus concrète, pour créer des images, des mises en scène, elle est plus inspirante. Après avoir vu « Il était une fois dans l’Ouest », j’ai dessiné un western. Mais j’avais 14 ans, c’est impubliable !

Découpage, crayonné et encrage d'une planche du tome 8 de « Lady S ».

Orion dans le tome 6 (planche 7) de « Lady S ».

Orion, ce chef-espion retraité, mais actif, devient de plus en plus sympathique, et dans les 2 derniers tomes de « Lady S », il apparaît protecteur pour Shania et moins menaçant. Il se comporte maintenant comme un oncle ou un vieil ami, à la façon de monsieur Albert dans Valerian. Est-ce un clin d’œil volontaire à l’univers de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières ?

Le personnage d’Orion, c’est Van Hamme lui-même qui l’a voulu comme ça. Il voyait un papy gâteau bien tranquille, assez paternaliste, même si ses paroles contredisaient souvent cet aspect paisible. Depuis le tome 9, il est moins menaçant et plus protecteur. C’est vrai qu’il a un petit côté monsieur Albert, mais ce n’est pas volontaire. Cela dit, il reste un personnage intéressant, et je me suis souvent dit que je ferai un jour un album qui serait lié à son passé. On verra.

« Une seconde d’éternité » a des initiales différentes en bas de planche (FH) au début : quel était donc le titre de travail ?

Sur quelques albums, j’ai mis en bas de chaque planche les initiales correspondant au titre de l’épisode. Eddy Paape faisait ça, et ça m’amusait d’en faire autant. Sur ce tome 7, les lettres FH étaient les initiales du premier titre de l’album, que Jean Van Hamme a changé en cours de route. L’album devait s’intituler « Le Facteur H ». Je ne sais plus trop pourquoi. Je crois que c’était un élément lié aux recherches d’Abel Rivkas en génétique. Mais Jean a un peu changé de direction en cours d’écriture et a renoncé à intégrer cet élément. Il a sûrement eu raison d’ailleurs, parce que le titre définitif est beaucoup plus beau. De tous les titres de la série, c’est mon préféré.

« Making of Une seconde d'éternité ».

Vous avez eu une longue collaboration avec Christin, et encore un nouveau projet avec lui : un roman graphique dont on peut voir 3 planches sur votre blog. Où en êtes-vous et à quand la sortie ?

Affiche de théâtre pour « Le Jouet abandonné », en 2015.

Il faudra être patient ! L’objectif est 2018. Il s’agit d’un projet autobiographique de Pierre Christin : ses morceaux choisis, sa découverte du monde. Sa rencontre et son amitié avec Jean-Claude Mézières remontent à la guerre, à l’âge de 4-5 ans, ce sont des frères !

Pierre Christin décrit Pilote de l’intérieur à partir de 1967, y compris la crise de certains dessinateurs réalistes avec René Goscinny (qui n’avait pas lieu d’être finalement, car il leur avait déjà donné la liberté…). On y verra les auteurs phares, jeunes à l’époque. Puis sa découverte des pays de l’Est au début des années 1970, et bien sûr l’Amérique, le tout en 3 chapitres et au moins 100 pages. Pour ce projet qui mêle BD, illustration et textes, j’ai la liberté du roman graphique : aquarelle, crayon, lavis, un style plus libre que pour les séries classiques.

On remarque sur votre blog l’affiche de la pièce de théâtre « Le Jouet abandonné », très loin de votre univers actuel ! Avez-vous dessiné d’autres affiches pour le théâtre ou le cinéma ?

Dessin de l'affiche du festival Livre BD Eure 2012.

Très peu, j’ai fait une affiche de théâtre vers le début des années 1990 : « Mec Mic Mac », avec Christian Vadim, Marie Fugain, Richard Taxy, en style réaliste représentant les 4 comédiens.

Faites-vous des publicités comme beaucoup de vos confrères ?

J’ai peu d’expérience dans la pub. Mais cela ne m’intéresse pas beaucoup. Au début, on est libre et à la fin de l’entonnoir, on est entouré de contraintes.

J’ai une expérience, d’il y a 10 ans, qui s’est bien passée : une sérigraphie de « Lady S » pour Peugeot, la seule condition étant la voiture !

Affiche du Salon du livre d'Évreux 2013.

« Les Voleurs de ville » (avec Pierre Christin, éditions Dargaud, 1995) possède un style très différent de vos autres productions, plus souple, plus rêveur, pour quelle raison ?

Après « L’Homme qui fait le tour du monde » (éditions Dargaud, collection Long Courrier, 1994), l’une de mes œuvres de jeunesse, Pierre Christin avait envie de parler d’architecture.

Pour les séries comme « Apocalypse Mania » ou « Lady S », c’est plus rigoureux. Le public qui les lit est autant intéressé par l’histoire que par le graphisme. Et il ne faut pas de confusion, on est obligé à la précision, à la rigueur dans ce genre.

Enfin, parlons de Jean-Claude Mézières, votre autre « père » en BD. Vous l’avez d’ailleurs représenté dans le tome 4 (planches 26 et 27)…

Oui, un clin d’œil avec affection, il est devenu un ami ! Mézières, c’était l’école de la mise en place, de la narration. À l’époque de « Canal-choc », où l’on était trois à collaborer, il mettait le découpage sur calque.

Il attirait notre attention sur les aspects narratif et lisible des cases dessinées. Il nous a appris à éviter les interférences négatives entre 2 cases, par exemple. Le dessin est au service de l’histoire, c’est le grand principe qu’il nous a appris.

Jean-Claude Mézières en plombier sur la planche 26 du tome 4 de « Lady S ».

On le retrouve à la page suivante avec, sur la voiture, le nom Emirèzes : l'anagramme de Mézières.

Couverture d'une édition de luxe du tome 7 de « Lady S » aux éditions Khani.

Notes et liens :

(1) : http://philippeaymond.blogspot.fr/.

(2) : lien pour générique début « Le Secret » : https://www.youtube.com/watch?v=h8-UzPy-odY.

(3) : n° 3874 du 11 juillet 2012.

(4) : Thème principal « Metti una sera a cena » : https://drive.google.com/file/d/0B0ZW0ql7kvdnNnR3VnNDYjJyaDA/view?usp=sharing.

(5) : « I comme Icare » générique de fin : https://drive.google.com/file/d/0B0ZW0ql7kvdnVGY3UVBOSzNCQXM/view?usp=sharing.

(6) : « Crossing the Line » 2 morceaux (« Round One », « Beth Says No ») : https://drive.google.com/file/d/0B0ZW0ql7kvdnWjdLMUhNWWJYR2c/view?usp=sharing,

https://drive.google.com/file/d/0B0ZW0ql7kvdnb3BYb1RtYWlYNXM/view?usp=sharing.

(7) : « La Cité de la violence », thème principal : https://drive.google.com/file/d/0B0ZW0ql7kvdnaXFCVFFtVDhhUEE/view?usp=sharing.

(8) : Thème principal « La Faille » (« L’Errore ») : https://drive.google.com/file/d/0B0ZW0ql7kvdnZDFWd0hhYVk1WG8/view?usp=sharing.

 

Planche 44 du tome 3 de « Lady S ».

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