« Le Moyen Âge en bande dessinée » sous la direction de Tristan Martine

Dirigée par Philippe Delisle, la collection Esprit BD des éditions Karthala s’enrichit régulièrement d’essais étudiant avec passion des thèmes (tintinophiles, politico-religieux ou historiques) en rapport avec la bande dessinée. Résultant d’une journée d’étude organisée par le Laboratoire Junior Sciences Dessinées de l’ENS (École Normale Supérieure) de Lyon, le présent ouvrage tente de recontextualiser une très vaste production médiévaliste : comment, des exploits des preux chevaliers jusqu’à la constitution du royaume de France, cet univers a-t-il bien pu basculer au sein du 9ème art dans une représentation quasi crépusculaire ? 375 pages de synthèses, d’analyses et d’interviews passionnantes ne seront pas de trop pour tenter de répondre à cette interrogation.

Comme le stipule la présentation de cet essai, si l’Antiquité possède « Alix » et « Astérix », la 1ère Guerre mondiale Tardi et la 2nde « Maus », la période moyenâgeuse est d’emblée moins clairement identifiable en bande dessinée, sauf à se rappeler d’emblée de séries comme « Prince Valiant » (Harold Foster, 1937), « Johan et Pirlouit » (Peyo, 1952), « Jhen » (Jean Pleyers et Jacques Martin, 1978 – 1984), « Vasco » (Gilles Chaillet, 1978), « Les Compagnons du crépuscule » (François Bourgeon, 1984) ou « Les Tours de Bois-Maury » (Hermann, 1984). De fait, en dépit de ces œuvres marquantes, c’est toute une iconographie qui aura sans doute plus été imprégnée par la littérature (du Cycle Arthurien au « Nom de la rose » (Eco, 1980) en passant « Notre-Dame de Paris » (Hugo, 1831)), les livres d’histoire et le cinéma (les divers « Robin des Bois », « Jeanne d’Arc »… ou « Les Visiteurs » !) que par la bande dessinée. À l’inverse, comme le souligne Tristan Martine (historien chercheur et fondateur du Laboratoire Junior Sciences Dessinées lyonnais), l’action d’un nombre considérable d’albums se déroule dans le long cadre médiéval (environ 1/6 de la bd historique). Cette production, importante dans les années 1960 – 1970, est de nouveau en hausse depuis les années 1990-2000, comme l’indiquent par exemple les collections « Les Reines de sang » (Delcourt, 2012), « Le Trône d’argile » (Delcourt, 2006), les titres choisis pour « Ils ont fait l’Histoire » (Glénat, 2014) ou le succès du genre heroic-fantasy.

Prince Valiant, la vision héroïque et hollywoodienne du Moyen Age

Catégorisée selon Bernard Ribémont en « médio-dérisionnelle » (humour et parodie) ou « médio-fantasmatique » (sorcières, méchants seigneurs et loups ténébreux), cette production internationale fut souvent contingentée par ses divergences d’objectifs. Didactique, instrumentalisée à des fins politiques (le retour à la terre ou les Vikings/Huns symbolisant les menaces d’invasions venues du Nord et de l’Est) ou exaltant le mythe national (Jeanne d’Arc mais aussi Charlemagne, Roland, Bayard, Saint Louis ou Philippe le Bel), la bande dessinée aura ainsi déployés ses archétypes en fonction des préoccupations éditoriales.

La sorcière dans Johan et Pirlouit T2 : Le Maître de Roucybeuf par Peyo (Dupuis - 1954 ; pl.19)

Pour « sortir le Moyen Âge de ses cases », un large panel d’historiens s’est penché sur un ensemble de sujets d’études complémentaires. Danièle Alexandre-Bidon analyse ainsi successivement la représentation duelle du pauvre paysan et du seigneur tout-puissant, la symbolique du château-fort (imago de la force et du pouvoir éternellement représenté comme un inquiétant monstre de pierres), la vision de la femme (systématiquement jalouse, perverse, soumise ou nymphomane, le rôle de la sorcière (thème également abordé par Maxime Perbillini) pouvant en quelque sorte subvertir ces quatre figures), le mythe de Robin des Bois et la réutilisation de la célèbre tapisserie (en fait une broderie) de Bayeux. De son côté, Tristan Martine dresse un savoureux portrait des « moines ripailleurs et sains exemplaires », sujet à mettre en parallèle durant les années 1970 avec la critique de la position de l’Église lors du phénomène cathare. Citons encore – et par exemples – une étude de la violence pendant la guerre Cent Ans (Aymeric Landot), une analyse du « Godefroid de Bouillon » de Jean-Claude Servais (Dupuis, 2012 – 2013) par Magali Jamet, ainsi qu’une approche par Julie Gallego de la représentation temporelle Antiquité-Moyen Âge selon Jacques Martin. Au final, et puisque « les dessinateurs font de l’histoire, il ne reste plus qu’à demander aux historiens de faire de la bande dessinée » (Ivan Jablonka, 2014) : considérant les nombreux dossiers et les fréquentes collaborations alliant actuellement les premiers aux seconds (voir par exemple la collection « Ils ont fait l’histoire », déjà évoquée et abordée au travers d’interviews menées par Tristan Martine en fin du présent ouvrage, ou les tomes de « Marco Polo » publiés chez Glénat en 2013 – 2014), nul doute que les chercheurs, éloignés d’une « érudition rébarbative » (sic), savent aujourd’hui s’ouvrir à des enquêtes originales, susceptibles de séduire de nouveaux publics. Après « Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial » (Philippe Delisle, 2008), « Le Siècle des Lumières en bande dessinée » (sous la direction de Paul Chopelin et Tristan Martine, 2014) et « BD western, histoire d’un genre » (Tangi Villerbu, 2015), « Le Moyen Âge en bande dessinée » est un nouveau jalon en direction d’une ambitieuse reconnaissance cognitive et historienne du médium bande dessinée.

Couverture pour "Charlemagne" par Clotilde Bruneau et Gwendal Lemercier (Glénat / Fayard -2014)

Philippe TOMBLAINE

« Le Moyen Âge en bande dessinée » sous la direction de Tristan Martine
Éditions Karthala (27,00 €) – ISBN : 978-2-811116699

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