« Vincent, un saint au temps des mousquetaires » par Martin Jamar et Jean Dufaux

Comment imaginer en 2016 un one-shot consacré à la vie de Saint Vincent de Paul, célèbre patron des œuvres charitables, sans sombrer dans le trop-plein hagiographique ? Dufaux et Jamar, brillants artisans des mémorables « Voleurs d’empire » et « Double masque » ont trouvé la solution en lançant l’homme d’église dans une enquête située dans le Paris du XVIIe siècle. L’ouvrage, composé de 64 pages splendides à tous points de vue (et d’un dossier complémentaire), est assurément l’un des meilleurs de l’année. Retour sur l’œuvre, son héros atypique et sa couverture…

Planche 2 (Dargaud 2016)

Rough et dessin finalisé pour un ex-libris

Vincent de Paul est, comme Richelieu, l’abbé Pierre, Sœur Emmanuelle ou Don Bosco (prêtre italien voué à l’éducation des enfants, dont la vie fut mise en image par Jijé entre 1944 et 1950), l’une de ces silhouettes religieuses devenues légendaires et aisément esquissables, dont on peine précisément à fixer entièrement le parcours, au-delà de quelques faits symboliques. Né dans les Landes en 1581, le jeune Vincent est d’abord promu gardien de moutons avant de consacrer sa vie à un autre précieux « cheptel », les brebis – égarées – de dieu ! Étudiant en théologie à Toulouse (1597), il est finalement ordonné prêtre en 1600. Capturé en 1605 par les pirates barbaresques au large d’Aigues-Mortes, il s’évade au bout de deux années dans des circonstances qui font encore douter les historiens. En 1613, il est nommé précepteur auprès de Philippe-Emmanuel de Gondi, le général des galères de France.

Étapes de travail pour la planche 53

Ému par le sort des forçats, entassés dans des cachots humides, abandonnés sans soins, exposés à tous les temps et tous les châtiments, Vincent prodigue soins et paroles de réconforts. Sa mission humaniste fait grand bruit ; admiratif, Louis XIII le nomme aumônier général des galériens en 1619. Par cette charge, Vincent de Paul obtient un soutien financier et moral considérable : il peut ainsi fonder en 1633 la congrégation des Compagnies des filles de la Charité, vouées au service des indigents ; en 1638, il créé l’Hôpital des Enfant-Trouvés, au profit des orphelins et abandonnés (1 200 nouveau-nés seront sauvés d’une mort certaine entre 1638 et 1643). Soutenu par la reine Anne d’Autriche, Vincent de Paul sera appelé au chevet de Louis XIII mourant le 14 mai 1643. En 1657, il a encore la force de fonder un hospice pour personnes âgées (futur hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière) avant de disparaître en septembre 1660. Célébré de son vivant et après sa mort, il est sanctifié par Clément XII en juin 1737.

Couverture pour le tirage spécial en n. et bl. (500 exemplaires avec un ex-libris signé). Ed. PerspectivesArt9

1er rough de couverture par M. Jamar

En couverture, à l’exception de la titraille « au temps des mousquetaires », nulle trace de décorum historique. Se détachant sur un mur ou un ciel sobre, voici la silhouette du grand homme, aisément reconnaissable à sa barbe courte, au port de la chasuble et du bonnet ecclésiastiques. L’homme porte à la taille une petite bourse lui permettant de donner l’aumône aux plus faibles ; à la main, une croix en bois indiquant sa mission spirituelle. Le simple prénom placé en guise de titre suggère la simplicité de celui qui a fait le vœu de vivre humblement, suivant en cela sa devise : « Il faut se dépouiller de soi, pour se remplir de Dieu ; il faut se donner à Dieu, pour se dépouiller de soi »… Exposé aux violences de son temps (où les hommes du Cardinal et ceux du Roi font parfois des excès de zèle), Vincent de Paul tentera – comme dans cet album – d’apporter une lumière bienvenue.

Crayonné pour une case de la planche 59

Martin Jamar, expliquez-nous d’où provient l’idée de cet album :

M. J. : « Il semblerait que l’idée de cet album soit née lors de conversations à bâtons rompus entre Jean Dufaux et Yves Schlirf… lors de séances de sport ! Jean Dufaux me l’a proposée, m’expliquant que ce ne serait ni une biographie ni une hagiographie, mais surtout une histoire, autour d’un personnage certes religieux, mais qui n’était pas encore Saint de son vivant, évidemment : il est né Vincent de Paul (ou Depaul), puis fut appelé « Monsieur Vincent » avant d’être canonisé au siècle suivant. Une histoire autant destinée aux croyants qu’aux non-croyants. Connaissant Jean depuis … quelques années, et ayant toujours travaillé en confiance avec lui, j’ai accepté. Et je peux dire que je ne le regrette pas, maintenant que l’aventure est bouclée. Je sens bien que cet album constitue un certain défi/challenge, pour l’éditeur et pour les auteurs.»

Étapes de travail sur le projet de couverture

Quid de la conception de la couverture ?

M. J. : « L’achèvement de ces 64 planches a été (trop) long : environ 2 ans et demi… Par contre, la réalisation de la couverture fut plutôt rapide et « simple » (ce qui n’est pas toujours le cas chez moi). On a commencé à y réfléchir vers le milieu de l’album. J’imaginais et je souhaitais quelque chose de très simple/dépouillé, notamment pour essayer de me démarquer de beaucoup d’autres couvertures bien trop chargées/remplies ; je veux parler autant de mes couvertures précédentes que de la production générale. Pour l’anecdote, je me souviens encore de l’impression que m’avait faite la couv’ du 1er « Largo Winch » (un type assis et une sacoche au sol, un fond blanc et rien d’autre). Jean m’a suggéré le geste de notre personnage tenant en main une croix, un crucifix. Et c’est parti : un rough fut bien accueilli par l’éditorial, et j’ai donc pu passer à la mise au net (crayon, encre et aquarelle). »

Le choix d’un titre aussi minimaliste a-t-il été si évident ?

M. J. : « Nous avons procédé par élimination : « Monsieur Vincent » était déjà pris (film de Maurice Cloche en 1947), « Vincent de Paul », idem puisque c’est la biographie de Marie-Joëlle Guillaume parue en 2015. « Saint Vincent » (qui est encore le titre d’un film sorti en 2014), non. « Saint Vincent de Paul » faisait un peu trop paroisse ! « Vincent » s’est donc imposé très naturellement. Un homme avant tout. »

La reconstitution de Paris au XVIIe siècle : planches 5 et 9 (Dargaud 2016)

Une anecdote particulière, en liaison avec ce projet ?

M. J. : « Petit souvenir : il y eut juste, à un moment donné, comme une hésitation, un questionnement de la part de l’historienne Marie-Joëlle Guillaume (auteur d’une très récente biographie de Vincent de Paul aux éditions Perrin en 2015) qui a accompagné notre projet sur le plan historique, religieux, spirituel : hésitation à propos de cette façon pour Vincent de tenir une croix, peut-être pas très « catholique » …!? Est-ce que cela en choquera certains ? Nous verrons bien. Globalement, je pense que nous avons tout de même respecté la personne de Saint Vincent, même si, c’est vrai, nous l’entraînons dans un récit de fiction, une intrigue « policière ».

Aurons-nous droit à d’autres one-shots (ou d’autres enquêtes) avec ce même personnage ?

M. J. : « Non, ce ne sera pas un héros récurrent. D’ailleurs, nous avons entamé un nouveau one-shot… autour de Charles de Foucauld, un homme au contact de trois religions (de nouveau, ce ne sera pas une bio, Jijé l’a très bien fait avant nous), période ermite dans le Hoggar, ses derniers mois, sa mort – causée par ce qu’on appellerait aujourd’hui des djihadistes. Sujet un peu brûlant… Si ces 2 albums intéressent et trouvent leur public, l’éditeur pensera peut-être à une collection. »

Illustration de couverture pour le tirage de tête

Philippe TOMBLAINE

« Vincent, un saint au temps des mousquetaires » par Martin Jamar et Jean Dufaux
Éditions Dargaud (14, 99 €) – ISBN : 978-2505064138

Galerie

2 réponses à « Vincent, un saint au temps des mousquetaires » par Martin Jamar et Jean Dufaux

  1. Philippe et Isabelle de Craene dit :

    Magnifique présentation des planches, de l’évolution du travail et son accomplissement.
    Chaleureuses félicitations!

  2. Henri Gonse dit :

    Bonjour cher Philippe Tomblaine
    Merci pour votre présentation de cette superbe BD sur la vie de SAINT VINCENT DE PAUL qui me donne envie de me la procurer.
    Cette BD viendra en complément de la BD que Raymond Reding avait publiée dans le journal Tintin en 1951 sous le nom de  » Monsieur Vincent « .
    Je possède cette biographie en album, la réédition par le Lombard en 2009.
    J’apprécie beaucoup les dessins et les scénarios de Raymond Reding qui a ensuite créé la série JARI, comme vous le savez.
    Bien cordialement
    Henri Gonse