« Emerald » par Hiroaki Samura

« L’habitant de l’infini », récit de sabre dans un Japon médiéval extrêmement détaillé où l’absurde côtoie le côté traditionnel, avait immédiatement séduit le public français grâce à la patte incomparable d’Hiroaki Samura dont c’était la première œuvre, et cela malgré un lancement chaotique dans les années 90 (1). Ses deux autres créations, un thriller historique : « Snegurochka » et une fiction gourmande : « Halcyon Lunch », toutes deux également parues chez Casterman, ont moins enthousiasmé les fans de la première heure. Le dessin était toujours aussi soigné et dynamique, mais les histoires de plus en plus tarabiscotées ont déstabilisé certains amateurs.
Pourtant, le génie narratif de Samura était toujours là. « Emerald » nous le prouve une fois de plus avec ce recueil d’histoires courtes aux sujets à la fois burlesques et cyniques. De quoi sustenter les adeptes du maître.

« Emerald » regroupe 14 histoires courtes voire succinctes, certaines ne dépassant pas trois pages.
La première, celle qui donne son titre au recueil, fait quand même 68 pages. C’est un excellent western, haletant, bourré de suspense et de retournements de situations. Dans une bourgade de l’Ouest américain, une femme est à la recherche de la fine fleur de la gâchette afin de soi-disant protéger un riche minier qui doit traverser la région. Mais tout ne va pas se dérouler comme on peut l’imaginer, sauf pour cette femme qui a fomenté un plan imparable.


La seconde change totalement de sujet en mêlant ambiance gothique, jeux sadomasos et malédiction familiale sur 48 pages.

Les autres histoires sont beaucoup plus courtes. On retiendra pourtant cette série sur deux adolescentes, « Ces uniformes qui nous collent ont la peau », huit épisodes de 4 pages suivant le quotidien assez banal de jeunes étudiantes japonaises. Elles interpellent régulièrement le lecteur, ce qui crée une proximité avec elles. Mais ce sont surtout leurs réflexions, pleines de non-sens et d’approximations simplistes qui les rendent attendrissantes. Elles sont consternantes dans leur naïveté, ce qui crée un décalage intéressant entre le ton sérieux des conversations et les idées, souvent saugrenues, développées.

Dans sa postface, Samura explique qu’il souhaitait créer une série parlant de l’actualité vue par des lycéennes. Mais, ne regardant pas la télé et n’étant abonné à aucun journal, ses ambitions ont malheureusement vite été dépassées et la série s’est arrêtée, ce qui est dommage car elle avait un fort potentiel. C’était à la fois divertissant, amusant et totalement décalé, malgré le côté didactique du sujet.

Hiroaki Samura nous montre dans ce recueil qu’il est également capable de créer des récits concis et prenants. Ses sujets sont variés et il serait dommage de le cantonner à « L’habitant de l’infini ». Son trait, toujours aussi lâché et nerveux, fait penser à du Masashi Tanaka (« Gon ») dans sa période western (2) ou du Kenji Tsuruta (« Spirit of Wonder ») pour la plastique de ses filles et son ambiance victorienne. Privilégiant les hachures aux aplats ou à la trame, son dessin vit devant nos yeux. Même dans ses illustrations statiques, on devine le mouvement qui se prépare, on sent le goût du sable et de la sueur de l’Ouest profond, on perçoit le courage et le dégoût face à la maladie et l’infirmité, on reconnaît l’ingénue qui se cache dans chaque héroïne, on ressent tout simplement la passion dans la narration artistique.

Il n’y a pas de fil conducteur entre toutes ces histoires, qu’il faut prendre comme une simple succession de travaux réalisés entre 2004 et 2008. Leur seul point commun est de mettre en scène au moins une femme forte, au caractère bien affirmé et d’arriver à prendre le lecteur par surprise.

Gwenaël JACQUET

« Emerald » par Hiroaki Samura
Éditions Casterman (12,95 €) – ISBN :978-2203101814

(1) Une première édition de « L’habitant de l’infini » fut éditée par Casterman dès 1995. Arrêtée au volume 9 en 2004, elle est immédiatement remplacée par une nouvelle version plus proche du manga original avec jaquette et au rythme de publication plus soutenu. La série a finalement totalisé 30 volumes, le dernier étant sorti en 2014, soit sur près de 20 ans de publication.

D’ailleurs Casterman ne va pas manquer cet anniversaire puisqu’une édition spéciale regroupant les deux premiers volumes va être publiée le 2 novembre 2016. Elle reprend toutes les pages noir et blanc des deux premiers tomes et y ajoute les pages couleur, inédites en France, ainsi qu’une nouvelle histoire courte et une interview croisée de l’auteur avec le créateur de Naruto, Masashi Kishimoto, .

(2) La première série de Masashi Tanaka, parue chez Kodansha en 1986 : « Flash » est un western loufoque dans lesquels on finit par apercevoir les prémices de sa série phare « Gon » puisque le héros, un bandit macho sans fois ni loi, élever un petit dragon dans le troisième et ultime volume. L’année d’avant, il avait publié une histoire courte : « Démon ». Le succès est réellement arrivé en 1991 avec sa série sans paroles « Gon », publiée très rapidement en France chez Tonkam.

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