Spécial « 14 – 18 » par Étienne Le Roux et Corbeyran

Lancée chez Delcourt depuis août 2014, parmi une avalanche de publications commémoratives, la série concept « 14 -18 » aura jusque ici tenu toutes ses promesses, dont un rythme soutenu de parution et une qualité sans faille. Avec l’actuel « La Photo (août 1916) », sixième opus sur les 10 prévus, Éric Corbeyran illustre l’événement que provoque l’arrivée d’un char sur le champ de bataille. En parallèle, c’est l’ensemble de la dramaturgie vécue par une poignée d’hommes – tous issus du même village – et de leur épouses, qui viendra bouleverser nos consciences de lecteurs contemporains au fil des cases…

Couverture et page 4 du tome 1 (Delcourt 2014)

4ème de couverture au tome 5 en 2016.

En dépit de son titre, la Première Guerre mondiale n’est en quelque sorte que le sordide arrière-plan de la série « 14 – 18 ». Comme le souligne le dessin posé figurant en couverture du premier tome (« Le Petit soldat (août 1914) »), nous suivrons plutôt les petites joies et grand malheurs des huit principaux protagonistes (Pierre, Maurice, Louis, Jacques, Jules, Arsène, Armand et Denis). Ces trentenaires, issus de la même ville et affectés dans le même régiment, vont découvrir les premiers combats, les premiers doutes et les premiers ordres absurdes. Au fil des albums, les caractères s’affirmeront, deviendrons plus complexes et entreront parfois en conflit, notamment à propos des épineuses questions de la foi, de la virilité, du rapport aux femmes ou du respect des combattants indigènes (« T5 : Le Colosse d’ébène (février 2016) » paru en mai 2016). Comme le montre également l’incipit du premier tome, la narration n’est pas strictement linaire : en accord avec le dessinateur Étienne Le Roux (aidé de Loïc Chevalier pour les décors et de Jérôme Brizzard pour les couleurs), Corbeyran a fait le choix du flash-back (Louis, grande gueule cassée de 1919, se remémore son parcours dès les premières planches) ou de la narration alternée (entre le Front et l’arrière où vivent les femmes). A la manière d’une série TV, chaque tome se focalise un peu plus que les autres sur quelques-uns des personnages et sur un événement marquant, lui-même constitutif du fil chronologique 1914 – 1919 : la bataille de la Marne (« T2 : Les Chemins de l’enfer (septembre 1914) », paru en novembre 2014), les missions-suicides (« T3 : Le Champ d’honneur (janvier 1915) », paru en mai 2015), les tranchées et les attaques au gaz à Ypres (« T4 : La Tranchée perdue (avril 1915) », paru en octobre 2015), le fort de Douaumont dans le tome 5 et donc la production secrète des chars alliés à l’été 1915.

Dessins pour la couverture du tome 1

Visuel refusé pour le tome 3 en 2015.

Visuel de couverture finalisée pour le tome 3

Tome 2, planche 6 (Delcourt, 2014)

Sur ce dernier sujet, également évoqué par ailleurs dans le tome 3 de « Notre mère la guerre » (Kris et Maël) en 2011, précisons ici que les premiers tanks (baptisés ainsi d’après leur forme de citerne) s’avérèrent fort peu maniables (plus de 12 tonnes), trop lents (3 km/heure) et notoirement incapables de franchir les tranchées. Plus long, plus lourd mais malgré tout plus véloce, le modèle Mark 1 sera finalement produit en série en juin 1916 et mis en fonction lors de la bataille de la Somme (15 septembre 1916).

Page 6 du tome 6 (Delcourt 2016)

Alors que le récent « Le Dernier Assaut » de Tardi se charge (à travers le regard cynique du brancardier Augustin) de tout l’antimilitarisme de son auteur, la série « 14 – 18 » ne cesse de reformuler pour sa part la question de l’héroïsme : en ses temps où l’homme ne croit plus en l’homme, un ami pourra se risquer à aller en sauver un autre, à défendre une position, à rédiger une tendre lettre pour rendre service à un camarade ou à rendre à une veuve un objet symbolique. Cette profondeur de ton, mise au service du détail et d’une habile narration, transforment assurément la série en un « incontournable du genre ». Comme toujours en de pareils cas, le plus difficile sera donc de savoir patienter jusqu’au tome 7 suivant, prévu pour le printemps 2017.

Couverture du tome 5 (Delcourt 2016)

Page 5 du tome 5 (Delcourt, 2016)

Tel que nous le rapporte Étienne Le Roux à propos de la genèse de la série et de ses couvertures : « Le projet avait curieusement été commencé… sans avoir de titre ! On savait ce qu’on voulait faire, la guerre de 14 à hauteur d’homme sur toute sa durée, alors j’ai commencé à creuser… La 1ère image produite a été cette charge de soldats qui est devenue la 4ème de couverture. Mais on ne possédait toujours pas de titre, et l’éditeur, tout en aimant bien le visuel, trouvait qu’on restait un peu trop dans une représentation convenue. J’ai donc continué à chercher en accumulant de la documentation et je suis tombé sur ces centaines de photos de groupes posées à toutes les périodes de la guerre. Comme l’important, dans ce qu’on voulait raconter, n’était pas les événements mais leur impact sur nos personnages, on s’est dit que garder cette idée de photos posées collait parfaitement. En parallèle, on a enfin trouvé ce titre : « 14 – 18 », d’une simplicité et d’une évidence si parfaite que personne ne l’avait encore utilisé !! Je me suis attaqué aux cinq premières couvertures, et comme d’habitude quand on choisit un concept, les trois premières images sont faciles à faire mais après on galère ! »

Première recherche de couverture pour le tome 1

Ce crayonné destiné à la couverture du tome 1 deviendra... la 4ème de couv' !

Rough pour la couverture du tome 3

Rough pour la couverture du tome 6 (2016)

En enchaînant les premiers visuels, aviez-vous par exemple réfléchi à une gradation dramatique (songeons aussi à la disparition de certains personnages) ? A une variation emblématique ou symbolique des arrière-plans ?

Étienne Le Roux (E. L. R.) : « Bien sûr, cela nous a permis de mettre nos héros en civil sur la première couverture et de petit à petit les faire entrer dans la guerre, installer la crasse et l’usure des combats, de faire disparaître les personnages morts au combat… Quand on réalise ce genre de feuilleton, ponctué de rendez-vous très réguliers, je crois qu’il est important de garder une cohérence dans les couvertures qui permettent d’être identifiées facilement dans les librairies. Ce procédé de photos posées était parfait dans ce but. »

Couverture du tome 4 (Delcourt, 2015)

Rough pour la couverture du tome 5

Qu’est-ce qui est devenu plus difficile après les 3 premières images ? Se renouveler sur le thème ou être assez explicite sur le titre de l’album ?

E. L. R. : « J’ai maintenant achevé les dix couvertures et les complications sont derrière moi… La première couverture est facile à faire, elle ouvre un champ, un chemin ; les suivantes sont plus hésitantes : sont-elles suffisamment en écho avec le contenu de l’album et en résonance avec les précédentes couvertures ? La guerre de 14 est une guerre de position, immobile et répétitive pendant longtemps, il fallait le faire sentir sans justement trop se répéter. J’ai commencé à jouer avec les compositions en glissant dedans les éléments illustrant l’épisode. A partir du 6ème visuel, la machine était bien lancée et je me suis amusé à en peindre quelques unes alors que les premières étaient réalisées de manière numérique ; j’ai repris l’ordinateur pour les deux dernières, par souci de contrôle car je voulais faire sentir comme une lumière au bout du tunnel, une lueur subtile que mes « qualités » de peintre ne me permettaient pas d’obtenir… »

Rough pour la couverture du tome 7 (à paraître)

Une autre série concept en vue après « 14-18 » ?

E. L. R. : « Une autre série « concept », non, mais un GROS feuilleton, ça oui. J’ai pris goût à la quantité, mais pour l’instant rien n’est encore arrêté ! »

Philippe TOMBLAINE

« 14 – 18 T6 : La Photo (août 1916) » par Étienne Le Roux et Corbeyran
Éditions Delcourt (14, 50 €) – ISBN : 978-2-7560-6287-7

Galerie

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