« Pereira prétend » de Pierre-Henry Gomont [d’après Antonio Tabucchi]

Sous ce titre surprenant — et même plutôt mystérieux — se cache un roman de Tabucchi publié il y a une vingtaine d’années et dont l’action se situe à Lisbonne, mais dans le Lisbonne de Salazar. Et c’est de cette œuvre, que l’auteur italien considérait comme un « roman existentiel résolument optimiste », que Pierre-Henry Gomont s’est emparé pour en proposer une éblouissante adaptation…

Il faut dire d’abord qu’on ouvre cet album parce qu’il est quelque part signé Tabucchi, puis qu’il s’agit de Lisbonne, mais on le renferme en considérant que Pierre-Henry Gomont a signé là une bande dessinée d’une inventivité et d’une sensibilité exceptionnelle, et que c’est un très grand album.

Dès la première planche, le décor est planté : notamment les célèbres tramways qui montent péniblement les rues pentues aux maisons à arcades et balcons ouvragés rougeoyantes de chaleur, avec au loin le Tage et le ciel bleu intense. À l’intérieur de l’un d’eux, un gros bonhomme qui souffre de son surpoids et de « l’amas de viande informe qui souffre et qui transpire », lui-même ! Dès la deuxième planche, alors que l’époque n’est pas encore précisée, que l’enjeu narratif n’est pas encore indiqué, ce qui accroche, ce qui séduit, c’est le jeu de bulles visuelles que propose l’auteur : des pensées imagées, des historiettes personnelles en ombres chinoises rouge sombre inventives et suggestives.

Très vite, ces silhouettes reviendront pour représenter le héros en de petites figures de lui-même qui lui parlent, qui commentent ses actions, ange ou diable selon les moments. Mais ce n’est pas tout, Gomont au plus près de son personnage — pour mieux représenter ses pensées, ses égarements, ses doutes — l’esquisse, le stylise, joue avec les décors, les décolore, les schématise ; bref, offre au lecteur une réalisation admirable dans le sens où l’œil est tout aussi interpellé que l’intellect… car c’est aussi une histoire d’une grande profondeur qu’il s’agit : l’histoire d’un homme, celle d’un pays et plus généralement de tous les pays qui s’enfoncent inexorablement dans la dictature.

En l’occurrence, ce sont les années salazaristes (1932 à 1968) quand la pensée dominante – celle qui veut dominer, plutôt ! – entend faire taire tout discours critique ou contradictoire. Au départ, le héros, doutor Pereira, est un journaliste responsable de la page culturelle de son journal (conservateur) et qui n’a que deux passions : la traduction de romans français et sa femme, malheureusement décédée et au portrait de laquelle il s’adresse inlassablement. Pereira n’est pas spécialement politisé, ou si modérément qu’il ne s’inquiète pas, outre mesure, de ce qui se concocte autour de lui ; et c’est en embauchant un jeune rédacteur pour l’aider à rédiger des chroniques nécrologiques que la situation va déraper. Fransesco Monteiro Rossi est impulsif, politisé et s’intéresse aux auteurs engagés (Lorca, Maïakovski…), autant dire interdits de séjour dans le journal qui emploie Pereira. Rossi dénonçant même les écrivains collaborateurs ou carrément fascistes dont Pereira n’entrevoit guère la toxicité ! Pour autant, Pereira le solitaire se lie d’amitié avec Rossi, puis avec sa fougueuse compagne, et peu à peu prend conscience de ce qu’est la censure, le totalitarisme, le droit à la libre expression de ses pensées… et qu’on ne peut pas éternellement dissocier culture et politique ! D’autres rencontres, dès lors, finiront de « convertir » le docte doutor (voir, sur ce titre honorifique, cet article).

Redisons-le, « Pereira prétend » est une œuvre d’une grande maturité graphique qui, non contente de mettre en images d’un trait caricatural, voire expressionniste, un roman reconnu, met en scène les décors lisboètes, ses places, ses ruelles, ses quais, ses jardins (qu’on retrouve dans le carnet de croquis réalisés sur place, en fin de volume), mais aussi Parede : station balnéaire à l’embouchure du Tage, près d’Estoril.

L’auteur de « Kirkenes » (son premier album, voir chronique) ou de « Rouge Karma » (voir chronique), en passant par « Catalyse » (Manolosanctis, 2011) où le monde du travail, la déshumanisation de l’entreprise voire les malversations financières étaient observées avec justesse, jusqu’à « Crématorium » (KSTR, 2012), un road-movie sanglant, ou « Les Nuits de Saturne » (Sarbacane, 2015), récit troublant et original d’une liaison trouble au fil d’un road-movie réunissant un ex-taulard et un travesti qui n’auraient jamais dû se rencontrer — adapté de « Carnage, constellation » de Marcus Malte —, fait montre d’une belle diversité thématique et surtout d’un talent incroyable en totale évolution…

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

 « Pereira prétend » de Pierre-Henry Gomont [d’après Antonio Tabucchi]

Éditions Sarbacane (24 €) – ISBN : 978-2-8486-5914-5

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Une réponse à « Pereira prétend » de Pierre-Henry Gomont [d’après Antonio Tabucchi]

  1. PATYDOC dit :

    Voila ! Je voulais résister et ne pas acheter cette BD, n’ ayant pas été convaincu par les derniers ouvrages de cet auteur, et ayant déjà bien grevé mon budget avec toutes les sorties de ce mois de septembre ; et puis voila encore un super article de la super équipe de BD Zoom, et je viens de l’acheter, cette super BD ! C ‘est malin! Si un jour vous voyez débarquer dans vos locaux mon épouse armée d’un rouleau à pâtisserie – elle qui se plaint de toutes ces sommes englouties dans les petits miquets – ce sera trop tard pour dire « c’est pas not’ faute ! »