« Les Sentiers du Nirvana » par Mark Hendriks

Le Tibet a enfin obtenu son indépendance : c’est le postulat de cette fiction étonnante qui montre que la guerre civile n’épargne pas, pour autant, cette nation religieuse d’inspiration pacifiste. Dans ce contexte imaginaire, deux femmes, une fille de boucher et une adepte des arts tantriques, partent à la recherche d’un lama guérisseur, mais ce qui les attend est loin d’être idyllique…

Parce que c’est un pays où la ritournelle  des « Om Mani Padme Hum » règle toute action, stimule toutes les pensées et asphyxie au bout du compte toute liberté, que l’auteur commence son récit par des pages et des pages de cette lancinante répétition, surplombant des cranes et des foules de moines obéissants. Si bien qu’arrivé page 30, quand nous entendons dans la bouche d’un moine : « La faim dans le monde, voilà un problème à résoudre. Pour cela nous allons réciter mille fois l’Om Mani Padme Hum », nous commençons à comprendre où l’auteur veut en venir : dénoncer ce que, loin de la belle image traditionnellement exhibée, le bouddhisme cache d’obscurantisme, d’archaïsme, de sexisme, d’intolérance et de violence.

Mark Hendriks nous invite à suivre deux Tibétaines, Mhusha et Lhaso, qui, naïves et déterminées, courent la montagne à la recherche de l’aide d’un lama guérisseur et qui, au fil de rencontres, quelquefois très inquiétantes,  découvrent la face cachée du monde qui les gouverne. Pour cela, Hendriks a choisi non pas un récit réaliste, mais un voyage qui vire souvent au fantastique, mettant en scène séquences ésotériques, rêveries improbables, démons de montagne, yétis… brossant peu à peu un tableau peu reluisant de ces contrées dominées par l’ignorance et la superstition, dont la population est finalement manipulée par des lamas qui profitent de leur fonction pour dominer, imposer, asservir, notamment les femmes considérées comme des esclaves sexuelles. Le discours religieux est pétri de forces maléfiques, de flux énergétiques, de signes néfastes, de tabous surprenants, d’offrandes incessantes… bref d’une spiritualité qui isole et protège les moines (ils vivent déjà sur le dos des Tibétains puisqu’il faut les nourrir et les enrichir), et pousse certains à abuser de leurs prérogatives d’un autre temps basées sur des croyances mystiques. La dénonciation est claire et sans appel puisque cette fiction n’a d’autre but que d’évoquer la réalité.

On pourra regretter que le récit ne soit pas toujours très clair (il y a des enchainements un peu obscurs quelquefois), mais il faut reconnaitre à Hendriks un sens du noir et blanc exceptionnel et un trait capable de brosser des paysages magnifiques. Certains dessins pleine page retiennent l’attention par leur incroyable séduction. Pages 85, 200, 255, 257… pour n’en citer que quelques-unes,  le trait contoure le décor de façon floutée ou cisaille l’arrête d’une. Ailleurs les contrastes appuyés entre ciel et terre, entres nuages et cimes, n’ont d’égale que la douceur cotonneuse de certaines végétations, le tout parcouru de trainées  aquatiques  (pages 106 -107) ou d’effets de matière géométriques. Bref, un jeu graphique varié et puissant où l’auteur décrit ou délire à volonté. Pour affiner la compréhension de ce récit néerlandais, outre une carte et une préface, l’éditeur commente in fine cette œuvre singulière et imposante (400 pages !), concluant  que « nulle religion ne parvient à libérer l’homme, et surtout la femme, de la dictature des petits esprits et des guerres de clochers, que ses sectataires soient en robe jaune, orange ou noire, sous des bonnets jaunes, des mitres blanches ou des calots rouges, voilés ou tondus. » Enfin, l’album tombe à point nommé avec la venue du Dalaï-lama et de certaines affaires qu’évoquent Marion Dapsance  dans « Les Dévots du bouddhisme » et le magazine Marianne.

Alors, bon voyage !

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Les Sentiers du Nirvana » par Mark Hendriks

Éditions Warum (24 €) – ISBN : 978-2-3653-5241-3

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Une réponse à « Les Sentiers du Nirvana » par Mark Hendriks

  1. gaucelme dit :

    A lire ce résumé, il semblerait que l’auteur ait conçu son livre sur un parti-pris, celui de traiter le Tibet et le bouddhisme de ce pays selon ce qui en existait avant l’invasion chinoise, soit à un moment où les conservateurs avaient pris l’avantage. Et même de ce point de vue, seuls les aspects négatifs de la société tibétaine sont mises en avant dans cette bande dessinée, dans un discours anti-religieux et anti-religion, auquel l’auteur est libre d’adhérer, mais qui ne devrait pas le conduire à déformer l’histoire d’un pays et d’une civilisation.
    A ceci il faut ajouter que le livre de Dapsance évoqué dans cette chronique est loin du sérieux qu’on aurait pu attendre d’une publication universitaire. Une étudiante prétend faire de son ressenti dans un centre bouddhiste une généralité du monde bouddhiste français, qu’elle ne connaît pourtant pas. Elle ne connaît guère plus la philosophie bouddhiste, au sujet de laquelle elle commet de nombreuses et surprenantes erreurs.
    On est plus, dans un cas comme dans l’autre, dans le pamphlet (avec ses partis-pris et l’absence de travail d’historien) que dans l’exactitude et l’étude.