« Les Trois Fantômes de Tesla T1 : Le Mystère Chtokavien » par Guilhem et Richard Marazano

Durant l’été 1942, des sous-marins allemands ayant été signalés sur la côte Est, New York redoute une attaque surprise. Alors que les scientifiques de chaque camp réfléchissent à une arme ultime, les USA sont sans nouvelle du génial Nikola Tesla ; au même moment, le jeune Travis emménage avec sa mère dans un immeuble de Manhattan et se voit confier une mission par son bien étrange voisin… Premier opus d’une nouvelle série orientée thriller- SF, « Le Mystère Chtokavien » est une séduisante réussite qui fait des étincelles dès sa couverture ! Pour la reprise de la rubrique « L’Art de… », voici expliquée la genèse complète de ce visuel.

Les bédéphiles connaissaient déjà les goûts scientifiques du scénariste Richard Marazano pour avoir lu ses séries telles « Le Complexe du chimpanzé » (Dargaud, 2007 – 2008) ou « Le Protocole Pélican » (id., 2011 – 2013). L’auteur de « Cuervos » et du « Monde de Milo » s’est ici associé à Guilhem (dessinateur de « Zarla » chez Dupuis, entre 2007 et 2014), lequel ne démérite pas à retraduire graphiquement les ambiances troublées de l’Amérique des années 1940. Dans ce dernier cadre, nul doute que la plupart des lecteurs avaient déjà beaucoup plus croisé au détour d’une case les silhouettes d’Albert Einstein ou de Thomas Edison que celle de Tesla, personnage relativement ignoré jusqu’ici par le médium BD.

Déménagement à New York : planches 3 et 4 (Lombard, 2016)

Reprenons le fil de cet article en découvrant le visuel de couverture imaginé pour ce tome 1 : à l’avant-plan, en contre-plongée, une mère et son fils (le jeune Travis) observent avec stupeur depuis les rues de Manhattan (le décor d’arrière-plan étant constitué de l’Empire State Building et de quelques autres gratte-ciels) l’irruption – d’une impressionnante et menaçante flottille de robots volants. Sur leurs épaules, le drapeau japonais ne laisse planer (sic) aucun doute sur leurs intentions belliqueuses, et donc sur l’invasion en cours d’une des villes les plus symboliques au monde. L’encadrement symétrique du titre et la tonalité générique Arts déco contribue à identifier la période historique d’un récit cependant doublement tourné vers le fantastique et la science-fiction, deux genres précisément suggérés par le titre et conjugués à la sauce Steampunk (dans le même contexte, revoyez le film « Capitaine Sky et le Monde de demain », réalisé en 2003). « Fantômes » obligent, Tesla lui-même n’est point présent, et laisse donc part au « Mystère ». Le terme « Chtokavien », rappelons-le, désigne pour sa part l’un des trois dialectes de la langue serbo-croate, peu enseigné et donc apte à être employé comme système de codage inconnu de l’ennemi. A l’instar de visuels célèbres (dont celui de « L’Énigme de l’Atlantide » par Jacobs, publié au Lombard en 1957), la relation entre humanité et espace tient à cette menace latente et pionnière : qu’il s’agisse de robots, de fusées, d’extraterrestres ou d’engins de guerre, d’une pluie apocalyptique ou d’un décollage héroïque, la conquête a déjà débuté.

Différents visuels en guise d'inspiration, dont Blake et Mortimer

Fausse affiche de meeting aérien, en liaison avec l'univers Disney retro-futuriste de Tomorrowland

Affiche de voyage Star Wars de style retro pour visiter le système Hoth (design par Justin Van Genderen)

Affiche de propagande soviétique

Revenons à Nikola Tesla : récemment rappelé à notre mémoire collective par le groupe automobile Tesla Motors (constructeur de voitures électriques fondé par le brillant ingénieur et milliardaire Elon Musk), le nom de l’inventeur serbe (1856 – 1943) demeure pourtant comme l‘un des plus célèbres de tous les temps dans l’histoire de la technologie. Auteur de 300 brevets et de 125 inventions, dont la mise au point des premiers alternateurs sur les réseaux électriques, il créé la bobine portant son nom, découvre le radar (1900), imagine les robots télécommandés, perce les secrets de l’électromagnétisme et de l’énergie libre, sans parler de ses recherches sur les avions à décollage vertical (1928) ! N’ayant malgré tout pas remporté de prix ni convaincu ses investisseurs, Tesla vivra reclus dans une chambre d’hôtel dès le début des années 1920. Il s’éteindra le 7 janvier 1943 seul, sans un sou et couvert de dettes, laissant derrière lui la réputation de savant génial, visionnaire et à moitié fou.

"Je me fiche qu'ils aient volé mon idée… Je m'inquiète du fait qu'ils n'en aient pas eux-mêmes."

Grand polyglotte, Tesla cache une part de mystère liée au contexte de la Seconde Guerre mondiale et aux secrets de la science : responsable technique initial de l’expérience de Philadephie (octobre 1943), le curieux savant aurait-il percé les secrets de la téléportation, de l’espace-temps ou de la vie après la mort ? Habiles, Marazano et Guilhem se servent de cette part d’ombre en déclarant avoir basé leur propre scénario sur des documents secrets (baptisés les Tesla Papers), redécouverts au hasard de leurs recherches et impliquant diverses personnalités de l’époque, comme le romancier George Orwell. Du sommet de l’Empire State Building, un faisceau d’ondes électriques rayonne en tous sens, tel un message de détresse ou de ralliement digne de l’appel (pour le coup londonien) du 18 juin 1940. Lignes verticales et obliques se croisent, se télescopent, entrent en conflit : dans cette guerre, la résistance – électrique, façon Tesla ! – a débuté en compagnie d’un mère et de son fils… Vivement la suite, prévue pour août 2017.

Achevons cet article avec la genèse de cette très belle couverture, expliquée comme il se doit par Guilhem : « Quand il s’est agit de concevoir la couverture, Richard m’a fait part de deux idées de visuels qu’il trouvait intéressantes à exploiter. Ma préférence allait vers la première, que je trouvais plus originale. J’en ai donc fait un premier développement, mais cet essai fut non concluant. Cette image manquait d’identité, de lisibilité et de puissance visuelle. De plus, elle ne reflétait pas l’esprit de notre récit.
Travis semblait plus fuir qu’être impressionné.
»

Premières idées...

1er rough par Guilhem

« Nous décidons donc de réorienter notre recherche vers un esprit graphique proche des affiches de SF des années 30-40, et d’essayer de créer cette sensation de multitude de robots que Jacobs avait su si bien rendre avec la couverture de « L’Énigme de l ‘Atlantide », album qui nous a fortement marqués, Richard et moi. »

2ème essai conceptuel

Rough pour la couverture

« Assez à l’aise avec cette nouvelle réorientation, je développe l’essai suivant assez rapidement, sur lequel nous tombons d’accord. Pour le coup, l’image nous semble séduisante, graphiquement efficace, en adéquation totale avec l’univers et l’esprit de notre album. Elle dégage un fort sentiment d’évocation qui devrait déclencher chez le lecteur l’envie d’en savoir plus (en tout cas, nous l’espérons). »

« Je me lance donc dans la réalisation de ce visuel. Afin d’en accentuer la lisibilité, je décide de traiter les éléments à part : les deux personnages à l’avant-plan encrés au trait, un rendu non cerné pour les immeubles, et les robots de l’arrière-plan. J’opte pour une méthode inspirée des techniques de sérigraphies : chaque élément sera constitué par un calque « silhouette » qui sera imprimé en couleur claire et sur lequel sera juxtaposé un calque ne contenant que les ombres, de la même teinte, mais plus sombre. J’arrive ainsi au résultat final.

Chaque élément a été travaillé séparément... Personnages, immeubles, robots, etc.

« Mes fichiers définitifs seront livrés à part à Richard, qui assure la mise en couleurs, afin qu’il puisse disposer de tous les éléments individuellement, et, le cas échéant, qu’’il puisse modifier tel ou tel élément en fonction de la maquette, ou de la composition finale (agrandir les personnages à l’avant-plan ou déplacer tel ou tel robot, si besoin). Richard réalise plusieurs déclinaisons possibles de l’ambiance générale, ainsi qu’une prémaquette, inspirée de celle des livres de SF des années 30-40. Le Lombard approuve le concept, et retravaille le logo, peaufine le cadre « art deco », ajoute ces éclairs, de part et d’autre du logo, qui le rendent immédiatement identifiable. Nous sommes ravis !
Nous décidons de retravailler le ciel, de le rendre plus sombre, afin que le logo se détache parfaitement bien, et arrivons au résultat définitif
».

Essais chromatiques

Couverture pour le tirage en noir & blanc, limité à 1200 ex. (Les Toilés de Canal BD)

Visuels de couvertures des tomes 2 et 3 (à paraître en 2017 - 2018)

Philippe TOMBLAINE
« Les Trois Fantômes de Tesla T1 : Le Mystère Chtokavien » par Guilhem et Richard Marazano
Éditions du Lombard (13, 99 €) – ISBN : 978-2803636198

Galerie

6 réponses à « Les Trois Fantômes de Tesla T1 : Le Mystère Chtokavien » par Guilhem et Richard Marazano

  1. PATYDOC dit :

    Le dessin de ce livre est formidable ; mais que dire des dialogues, d’une platitude consternante! Sans parler des innombrables fautes de syntaxe et même d’orthographe! S’il est vrai que l’éditeur a mis le paquet en termes de marketing, il aurait pu au moins se payer un correcteur!

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