« O.M.W.O.T. » par Benjamin Marra

Depuis quelques années, on le sait, des éditeurs français « généraux » ont ouvert un département « comics » au fur et à mesure que le nouvel essor de ce genre en France s’est affirmé avec force depuis les années 2000. Mais s’il y a bien un éditeur qu’on n’attendait pas sur ce terrain, c’était… les Requins marteaux ! Comme quoi, tout arrive ! Mais… à votre avis… un comic édité par Les Requins marteaux a-t-il des chances d’être : a) pas trop grave, b) assez grave, c) bien grave, d) gravos, ou e) super gravos ? Faut-il vraiment vous donner la bonne réponse de ce speed-test ? Non, car tout le monde aura deviné qu’un comic édité par Les Requins marteaux sera indubitablement ultra-maxi-trop-super-gravos. Et ça fait du bien, foutredieu ! Mais attention, pour public averti, car outre le meurtre gratuit, ça dégaine aussi du slip !

Voici comment nos requins complètement marteaux annoncent la sortie d’« O.M.W.O.T. » : « En 25 ans d’existence, Les Requins marteaux n’avaient encore jamais publié de bande dessinée américaine, une statistique pour le moins surprenante quand on sait notre attachement à promouvoir la libre entreprise et la légalisation du port d’armes. Un manque qu’il convenait de combler vite et fort. Pour cela nous avions besoin d’un champion indiscutable, un héraut flamboyant suintant l’Amérique par tous les pores, capable de balayer d’un geste les ennemis du monde libre, de libérer la bande dessinée de ses ayatollahs de l’autobiographie geignarde, nourris aux subventions et à l’assistanat, pour revenir à ce que notre médium à produit de meilleur : les muscles, les flingues, le sexe, en un mot : l’Espoir. » Fidèles à leur image de provocateurs pataphysiciens, Les Requins marteaux annoncent donc la couleur ; cartésiens psychorigides réactionnaires s’abstenir. Très bon choix que celui d’« O.M.W.O.T. », ne faisant pas figure d’OVNI made in USA mais s’inscrivant au contraire totalement dans le caractère iconoclaste hédoniste outrancier de l’éditeur, entre humour, charge morale, expérimentation, sexe et underground. Preuve éclatante que la bande dessinée s’avère de plus en plus universelle, les frontières ayant tendance à s’effacer sans que cela empêche pour autant les grands genres de subsister légitimement.

Vous le savez, dans ces chroniques j’essaye le plus possible de prendre en compte l’ensemble de la production et de la réédition de comics sans à priori de genre ou d’époque, ne me limitant pas à Marvel/DC et aux seuls super-héros. Mais il faut bien avouer que même si l’éventail s’est considérablement élargi durant cette dernière décennie en termes de genres et d’éditeurs différents, allant du mainstream des majors aux productions indépendantes, peu d’œuvres émanant du milieu underground sont éditées en VF. Peu et non aucune, car certains éditeurs comme Çà et Là lorgnent régulièrement vers des territoires officieux. Benjamin Marra n’est plus dans l’absolu underground depuis quelque temps, puisqu’il a entre autres choses dessiné pour Rolling Stone, Playboy, Marvel ou encore The New York Times, mais son travail s’inscrit résolument dans la veine historique, sémantique et esthétique de l’underground, du punk et de la contre-culture, avec un affront plus qu’assumé. Notre homme est passé par la mythique School of Visual Arts et est parti en Italie pour étudier la peinture, donc il n’est apparemment pas une truffe quant à l’art, mais son expression passe fondamentalement par une sorte de déconstruction de sa technique pour arriver à ce que lui-même revendique, à savoir l’émotion première du trait, du dessin, de la couleur sur le lecteur, se foutant éperdument de savoir si c’est « bien dessiné » ou pas. L’auteur arrive même à retrouver cette énergie si particulière qu’on ne retrouve guère que dans certaines expérimentations juvéniles ou d’amateurs, exhalant une puissance brute très particulière que la longue expérience de l’artiste chevronné tend plus ou moins naturellement à gommer au fil du temps. Il en ressort une œuvre brute, frontale, punk à souhait. Donc, mine de rien, avec cet album, Les Requins marteaux amorcent peut-être (on l’espère) une nouvelle période éditoriale française où plus d’artistes underground anglophones seraient représentés, élargissant encore notre connaissance de la production de comics actuelle vers son ensemble.

« En réponse aux attentats terroristes du 11 septembre contre les libertés américaines, le président George W. Bush ordonne la création d’une équipe d’agents internationaux : les Prédateurs de la Terreur. Muni d’un permis de tuer, et avec pour seule mission de détruire la terreur, un agent en particulier répondant au nom d’O.M.W.O.T. (One Man War On Terror) sera prêt à tout pour atteindre son but. » Voici donc le résumé de cet album tel qu’il est exprimé, mais qu’on se mette tout de suite d’accord : ne vous attendez pas à lire ça dans ces pages. Ceci n’est en fait qu’un postulat de base installant le contexte et la direction d’« O.M.W.O.T. », mais vous n’allez pas plonger dans un récit de politique-fiction vachement chiadé, c’est tout le contraire : une fois l’esprit de la chose établi, Marra s’embarque dans des récits où sur une trentaine de pages seules une poignée abordent réellement la nature de la menace. Tout le reste est consacré à l’expression de la force brute, du combat (toujours ridicule), de l’acte sexuel qui invariablement se mêle à l’action de meurtre la plus basique et bêtement – salement – fantasmée, dans une puérilité exacerbée qui fait rire tout autant qu’elle interroge par sa connerie sans limite. Tout ceci est édifiant, évidemment, mais vous savez bien que tout ce que l’auteur a impliqué là-dedans est foncièrement revendiqué, non ? Tout le contexte du « Nine Eleven » et de Bush n’est présent que dans le postulat, même pas dans le scénario où rien ne se rattache à ça. Tout au plus, on découvrira que les directeurs occultes de l’Amérique restent le KKK, mais Marra consacre plus sa bande dessinée à montrer la connerie assassine qui découle de son contexte plutôt que d’analyser celui-ci,  nous plongeant dramatiquement dans l’expression directe de ce qui est le plus gras et con et meurtrier chez l’Américain de base qui jouit avec Trump… Fantasme des armes alliées au sexe le plus basique et animal, virilité primaire, primauté de la force sur l’esprit : on assiste à une suite de scènes de meurtres violents et de coïts explicites qui prévalent sur le fond, donnant à voir la prime action d’un être décérébré par le fanatisme larvé.

Le héros tue et copule donc au sein d’une même activité « professionnelle », incarnant à la fois le débordement des lobbies des armes qui fait tant parler en Amérique ces derniers temps tout autant qu’une revisitation du héros basique américain qui a relayé tout un tas de valeurs archaïques dans la culture américaine jusqu’à aujourd’hui. Cette œuvre s’imposant comme ostentatoire quant à la violence et au sexe crétins nous questionne aussi sur les dérapages de notre réalité et notre rapport à la fiction constitutive de notre imaginaire, de notre inconscient collectif. Mais même si mon article prend une tournure un peu intello, ne vous en faites pas : vous trouverez bien ici une œuvre Z pur jus, digne des films et des comics les plus foutraques issus de la contre-culture des nanars et des comix. Et Marra enfonce même encore plus le clou en faisant ce que personne ne devrait faire en bande dessinée, doublant l’action de dialogues qui expliquent la scène avec un pragmatisme effarant, frôlant la froideur psychorigide, que ce soit dans des scènes de meurtre (« Ah, il a frappé nos mains. », « Tu m’as arraché les bras ! »…) ou dans les scènes de sexe (« Tu enlèves tes vêtements. », « Je vais enlever votre culotte afin qu’elle n’interfère pas avec notre rapport. »…). De ce faux amateurisme créé pour heurter la bien-pensance – outil punk éprouvé – se dégage un spectacle aussi drôle que pathétique qui nous remet un peu notre place et nous bouscule enfin à nouveau. C’est donc très cool.

Cecil McKINLEY

« O.M.W.O.T. » par Benjamin Marra

Éditions Les Requins marteaux (16,00€) – ISBN : 978-2-8496-1190-6

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