« Étunwan, Celui-Qui-Regarde » par Thierry Murat

En juin 1867, Joseph Wallace, lassé de photographier la bonne bourgeoisie de Pittsburg (Pennsylvanie), celle des notables de l’acier et du charbon, décide d’aller tirer le portrait des Indiens, profitant pour ce faire d’une expédition organisée dans les Rocheuses à des fins exploratrices, autant dire colonisatrices…

Il décide surtout de tenir son carnet de voyage et découvre, après un train confortable, le cheminement autrement plus lent d’un convoi de charriots traversant les plaines infinies à l’ouest du Mississippi tandis que Joseph prend des photos et expérimente ses procédés. L’expédition finit par arriver « à la frontière des Territoires sauvages » et deux mois après le départ, c’est le premier contact avec les Indiens. Wallace est fasciné par ces hommes, puis finit par se perdre « dans la contemplation » de paysages naturels extraordinaires tentant d’apaiser les questions inutiles et « d’en faire le récit qu’avec les yeux. » Mais « peut-être est-il vain, se dit-il, de vouloir à tout prix saisir les choses et d’en arrêter, même l’espace d’un instant, le mouvement – ou même de donner l’illusion de cet arrêt – parce qu’au bout du compte tout continue sans nous, inévitablement. » C’est le paradoxe du photographe, et son pouvoir : portraits, paysages, gestes quotidiens, Sioux Oglalas (Indiens Lakotas)… finalement plus intéressant que les relevés topographiques qu’on attend de lui !

Déçu de n’avoir finalement pas assez photographié les Indiens, Wallace décide donc de repartir un an plus tard pour « fixer urgemment sur la plaque photosensible de notre mémoire ces instants fragiles où tout un peuple est sur le point de changer radicalement de mode de vie », « un projet humaniste, artistique et ethnographique » d’une ambition autrement plus ambitieuse, ce que raconte sa deuxième exploration en solitaire avec en main « Les Fleurs du mal » de Baudelaire, dans une traduction qui circule  de façon clandestine à l’université de Chicago. C’est à cette occasion que Wallace se fera nommer Étunwan : Celui-Qui-Regarde. Effectivement, Wallace a compris qu’il ne faut pas uniquement montrer, mais « raconter avec le regard » !

Et c’est un peu ce que les dessins de Thierry Murat réussissent, tirant sa puissance narrative de ses couleurs granuleuses, de ses noirs épais, de ses paysages dépouillés… On pourra reprocher à l’auteur l’abus de silhouettes noires ou la répétition de certains motifs, mais il fait preuve d’une puissance évocatrice indéniable et d’une mise en scène de l’émotion qui force le regard, justement. On avait déjà souligné, ici-même, les qualités de son travail à propos de son album « Les Larmes de l’assassin » (chez Futuropolis également, en 2011) qui se situait dans l’extrême sud du Chili : « L’économie de moyens graphiques n’a d’égal que la puissance de ses couleurs granuleuses qui confère à ses décors une atmosphère pesante et angoissante. » C’est toujours vrai, mais, en plus, Thierry Murat a réalisé pour la première fois son propre scénario (son précédent album est ainsi une adaptation du « Vieil Homme et la mer »). En inventant ce personnage, Murat construit un récit très documenté, via des textes qui s’installent souvent entre les cases.

Au bilan, un beau récit sur le rôle de l’ethno-photographe et une belle virée dans les Rocheuses…

Alors, bon voyage !

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Étunwan, Celui-Qui-Regarde » par Thierry Murat

Éditions Futuropolis (23 €) – ISBN : 978-2-7548-1197-2

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