« Tokyo Ghost T1 : Eden atomique » par Sean Murphy et Rick Remender

Plus le temps passe et plus j’aime Sean Murphy ; son style graphique, acéré et sensible, inspiré et efficace, est à la fois touchant et intéressant. Plus le temps passe et plus j’aime les choix de Sean Murphy, dessinant sur des scénarios humanistes et engagés, loin de la gratuité et des effets de manche. Plus le temps passe et plus je me dis qu’on a de la chance (que les Américains, en premier lieu, ont de la chance, mais heureusement cela vient jusqu’à nous et à d’autres contrées) de voir se confirmer une génération de trentenaires/quadragénaires œuvrant dans le milieu des comics et ayant des choses à dire. Je pense à Murphy et Remender, bien sûr, puisqu’il est question d’eux aujourd’hui, mais aussi à Brian K. Vaughan ou Jonathan Hickman, par exemple… Qu’ils soient trash ou tendres, ou les deux, souvent, on peut s’estimer heureux qu’au-delà d’un mainstream souvent abrutissant existent des auteurs et artistes qui n’ont pas abandonné, et qui le font savoir. « Tokyo Ghost » fait bien partie de cette frange des comics qui donnent à réfléchir et à agir pour de meilleurs lendemains… Et en plus, c’est beau !

Cette première partie de « Tokyo Ghost » (maxi-série qui sera complète en deux volumes chez l’éditeur) est belle mais triste malgré ses lumières de fond et de forme, nous laissant un peu sur le carreau une fois la dernière page tournée… Il faut dire que Remender et Murphy ne lésinent ni avec les sentiments ni avec l’intention, sachant nous impliquer profondément dans les récits qu’ils déploient. Avec « Tokyo Ghost », Remender aborde un sujet fondamental que nous subissons plus que nous n’analysons en profondeur malgré les quelques retours que nous percevons çà et là : notre dépendance récente, soudaine et absolue à la connexion. Internet, réseaux sociaux, blogs, smart phones, Twitter & co ont déferlé dans nos vies en quelques minces années et ont transformé celles-ci jusque dans le fonctionnement de notre quotidien. Hyper connectés. Tout le temps. Http. Facebook. Skype. Mails. Webcam. Newsletters. 3G, 4G, ∞G… Ad libitumErrare humanum est… Et caetera. Tous les progrès et les réels bénéfices dont nous tirons de la révolution numérique doivent être réaffirmés et encensés, mais tout ceci a aussi un coût exorbitant et sous-jacent quant à notre humanité… Nous n’avons jamais autant eu de moyens de communication directs, au-delà des distances, et nous semblons n’avoir jamais aussi mal communiqué, ne sachant plus nous parler dans les yeux plus de cinq minutes d’affilée sans jeter un œil à nos écrans, comme un réflexe, une habitude, voulant tout tout de suite dans un confort qui ne pousse plus à réellement se prendre en compte… La sensibilité semble s’effacer derrière les écrans, tous planqués derrière des adresses mails, des pseudos, des interfaces où la réalité de la chair et de l’esprit s’altèrent, rapidement et sûrement, sans que quiconque semble s’en offusquer… à part quelques-uns comme Remender et Murphy. Réacs ? Non, visionnaires. Car il y a comme une urgence à réfléchir sur ce que nous gagnons ou perdons en termes de technologie et d’humanité, les deux étant liées pour le meilleur et pour le pire. Wake up !

Notre addiction à la révolution numérique est abordée par Remender comme une véritable intoxication, nous plongeant dans une réalité virtuelle qui – s’il elle est, c’est vrai, capable d’agir sur le réel, facilitant le contact entre les gens – nous extirpe dans le même temps de la réalité de la matière de la terre, des éléments, des êtres, dans ce qu’ils ont de plus palpable, échappant résolument et définitivement à tout algorithme. Être connecté, c’est bien. Vivre, c’est mieux. L’un n’empêche pas l’autre ? C’est vrai. Mais attention à ce que cet espace virtuel exprimant néanmoins la réalité ne devienne pas notre seul territoire de vie, de cœur, d’esprit. Sachons nous en servir comme un outil et non une finalité. Finalité d’expression, d’affirmation, de consommation, où tout ce que nous subissons et que nous voulons contrer s’en trouve renforcé malgré nous. Vigilance, voilà le maître mot de ce comic. Et puis aussi la bienveillance, l’empathie, le respect, comme valeurs essentielles à ne pas oublier et à défendre plus que jamais. La réponse de Remender à tout ceci est aussi évidente que simple et susceptible d’être jugée comme utopiste ou romantique : le retour au jardin, à la terre, à l’être. Retrouver le dialogue avec soi et la matière de notre univers direct. Plus de violence, plus de consommation, plus de marché : juste la vie, qui s’entretient d’elle-même, sous le sceau de l’humanisme de chacun. Maintenant, c’est vrai, je vous dis ça au sein d’un article écrit sur Internet et pour vous, chers et chères internautes ; mais rien de tout ce qui se présente à l’écran ne doit prendre plus de poids que celui de la vie telle qu’elle est une fois l’ordinateur éteint (notez que je parle bien sûr d’Internet en général, et non de mes seuls articles, car alors il faudrait aller consulter tout de suite, urgemment !).

Mais « Tokyo Ghost », ce n’est pas qu’un réquisitoire quelque peu désespéré contre notre connexion à outrance nous faisant nous éloigner des socles fondamentaux de notre humanité. C’est aussi un éloge de l’amour, les héros étant un couple à la « Bonnie & Clyde » romantique-SF à souhait. Pour autant, nous ne sommes pas dans un schéma d’amour « plus fort que tout » basique, l’affect et le cœur étant constamment remis en question par rapport à leur capacité ou non de combattre l’adversité. Nous sommes en 2089, et Debbie Decay et Led Dent s’aiment, donc. Mais il y a quelque de biaisé, dans ce couple. Si Debbie est une « zéro tech », vierge de toute connexion informatique, Led, lui, est devenu un zombie connecté en permanence, au point d’avoir perdu toute conscience de lui, de son existence, de la dignité de sa personne… Il ne voit même plus qui est Debbie, ni ce qu’elle tente de faire pour le sortir de ce coma mental. Tous deux sont agents de sécurité et travaillent pour Flak Corp, corporation maintenant la population dans le divertissement de masse continu. Une mission va mener Debbie et Led au Japon où ils vont découvrir ce qui semble être la dernière poche de nature et d’humanité non connectées : les jardins préservés de Tokyo. Comme une utopie devenue réalité par la force des choses, ce havre de paix reste fragile, car il y a en l’humanité une part sombre d’avidité, de violence, de jouissance du pouvoir qu’il est bien difficile de contrer. Entre la beauté tragique de ce couple œuvrant à se retrouver et à vivre son amour dans la seule strate d’existence possible, celle du noyau de l’être et de la nature, et ce panorama d’une humanité se perdant totalement dans une réalité virtuelle sans même s’en rendre compte, « Tokyo Ghost » nous pousse à réfléchir et à ne plus accepter tout et n’importe quoi au nom de ce sacro-saint « progrès » où – souvent – l’on régresse plus qu’on ne progresse, et à prendre pour soi cette nécessité absolue de savoir regarder le monde et l’autre dans ce qu’il y a de plus quintessentiel. Les dessins de Murphy sont superbes, comme en témoigne l’édition noir et blanc de cet album, mais la mise en couleurs de Matt Hollingsworth vaut assurément qu’on s’y arrête, magnifiant l’ensemble dans des ambiances chromatiques de toute beauté, sensibles et puissantes à la fois. Vivement le tome 2 !

Cecil McKINLEY

« Tokyo Ghost T1 : Eden atomique » par Sean Murphy et Rick Remender

Éditions Urban Comics (10,00€) – ISBN : 978-2-3657-7970-8

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