« Nils T1 : Les Élémentaires » par Antoine Carrion et Jérôme Hamon

Aux éditions Soleil, la collection Métamorphose s’est ouverte depuis 2008 aux ouvrages (parfois hybrides dans leurs formes) abordant les thématiques poétiques, fantastiques ou philosophiques. Premier tome d’une nouvelle saga écologique sous influence des mythologies animistes et des œuvres filmiques de Miyazaki, « Nils » est assurément de cette trempe. Dans « Les Élémentaires », Jérôme Hamon et Antoine Carrion nous racontent ainsi comment, dans un monde naturel dépeuplé de ses êtres lumineux, le sol devient chaque jour un peu plus stérile. Pour élucider ce mystère, Nils et son père se lancent dans une quête métaphysique interrogeant autant le facteur humain que les décisions divines…

Terre morte... (planche d'introduction - Soleil 2016)

Initié en mars 2015, attendu en novembre puis décembre 2015, repoussé en janvier 2016 et paru finalement en mai, « Nils » aura certes su se faire attendre (même le dossier de presse de l’album mentionne encore la date de novembre 2015 !) mais dévoile au final un intense travail graphique – digne de l’animation – sur sa palette de couleurs et ses ambiances. Comme l’avoue humblement le dessinateur Antoine Carrion : « Au final, « Nils » aura nécessité un an de travail (de mars 2015 à mars 2016). Certains passages se sont révélés plus compliqués à dessiner, car ils ont nécessité plus de recherches et de discussions. » Précisons que Carrion, également connu sous le pseudonyme Tentacle Eye (cf. page dédiée) et auteur de « Temudjin » (publié chez Daniel Maghen entre 2013 et 2015, sur un scénario d’Antoine Ozanam) évolue professionnellement en parallèle dans l’industrie du jeu vidéo, et manie avec virtuosité la palette numérique (cf. « No Pasaran, le jeu » chez Casterman en 2012).

Père et fils (planche 4 - Soleil 2016)

Recherches pour le visuel de couverture et les ambiances

Couleurs et composition des pages 10 et 11

Observons la couverture : deux silhouettes inconnues se détachent sur un fond merveilleux, bleuté et étoilé, digne d’une aurore boréale. Au sol, un étrange puits de lumière semble dévoiler une part de sa vérité aux personnages ; l’un des deux, tenant un long bâton, paraît être plus expérimenté et ainsi capable de comprendre ou de diriger cette lumière. Dans la nuit, un seul oiseau les survole et plusieurs petits êtres blanchâtres – mi esquissés, mi fantomatiques, gambadent et s’éparpillent dans les environs. L’on devinera qu’ils sont l’essence ou le sel d’une vie qui s’évapore dans le néant… Dans cette curieuse invitation contemplative au voyage féérique et initiatique, le titre fournit de précieux indices : « Nils » laisse présumer un héros aux origines scandinaves, surtout si l’on s’en réfère au seul connu, à savoir « Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède », roman écrit par Selma Lagerlöf et paru en 1906 et 1907. Le titre de ce premier album (au moins deux autres suivront…), « Les Élémentaires », permet également de cerner les origines mythologiques de ces créatures primitives, composées ou très liées à l’un des quatre éléments naturels (air, feu, eau et terre).

Les "êtres des bois" dans le film « Princesse Mononoké » (Studio Ghibli, 1997)

Affiche annonce pour la parution de « Nils ».

Territoire tour à tour fascinant et hostile, l’univers nordique ici décrit est surtout marqué par sa désertification et la raréfaction de sa faune et de sa flore. Se rattachant positivement à la présence des petits esprits élémentaires, le lecteur aura en tête les films du japonais Hayao Miyazaki, pareillement peuplés de yōkai (monstres bizarres) et surtout de kodama. Ces derniers petits personnages, au corps laiteux et aux yeux noirs, peuplent selon les légendes la forêt luxuriante de Yakushima, une île au sud de l’archipel nippon. L’endroit, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, servira l’imagination du réalisateur écolo pour son film « Princesse Mononoké », sorti en 1997. Illustrant l’éco-responsabilité nécessaire à la protection des lieux naturels millénaires, ces êtres rejoignent dans « Nils » une mythologie plus européenne où se côtoient nymphes, esprits sylvains et croyances animistes diverses. Face à ce monde traditionnel est opposé le concept froid et mécanique de Cyan, un royaume voisin à la technologie plus avancée mais aussi plus dévastatrice.

Visuel conceptuel

Comme nous l’explique le scénariste Jérome Hamon (« Yokozuna » chez Kana en 2013), « l’univers de « Nils » est très froid, gris et gothique. Il n’y a ni elfe ni nain ni troll, mais les ruines et les vestiges d’une civilisation antique, qui parsèment ce monde post apocalyptique, laissent entrevoir des possibilités infinies. Étant donné la taille des murs, des portes, des ponts et des os, ce monde était peut-être peuplé de géants, jadis. La nature a une place très importante dans le récit. Elle est souvent imposante, voire inquiétante (ce qui incite à faire le parallèle avec le divin). Mais malgré son omniprésence, elle semble toujours froide et inhospitalière. Les animaux sont très présents, eux aussi. Ils se rapprochent souvent des animaux que nous connaissons, mais pas toujours. Certaines bêtes semblent venir du fond des temps. Les hommes respectent vraiment les bêtes et la nature. La vaste majorité d’entre eux sont nomades, ou vivent dans des maisons de fortune pour cultiver les terres. Les autres sont regroupés dans quelques rares cités, où il n’est pas rare de voir des Noirs et des Asiatiques. Tout est neuf. C’est une réelle mise à plat du monde que l’on connaît… »

Un récit d'apprentissage (page 12 ; Soleil 2016)

Quête d’un père et de son fils (les deux silhouettes de couvertures) vers l’inconnu, « Nils » est un récit posé qui prend son temps (peu de séquences d’actions ni de retournements de situation dans les 52 pages de ce premier album) : par ce biais, les auteurs installent néanmoins des notions réflexives essentielles, liées à la mémoire, au souvenir, à l’équilibre entre les vivants et les morts, entre le physique et l’immatériel, l’homme et le divin. Ce voyage sur le sens de la vie, quelque peu philosophique et spirituel (du reste non dénué d’humour), pourra dérouter des lecteurs plus habitués aux productions héroïco-fantastiques coutumières de l’éditeur. Gageons toutefois que nombreux seront ceux à poursuivre le chemin et à se laisser guider par les prochaines lucioles…

Travail à la palette graphique sur une planche du tome 2

Recherche pour la couverture du futur tome 2

Philippe TOMBLAINE

« Nils T1 : Les Élémentaires » par Antoine Carrion et Jérôme Hamon
Éditions Soleil (10, 00 €) – ISBN : 978-2-302-04848-5

Galerie

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