En 2009, déjà chez Futuropolis, David Prudhomme s’intéressait aux musiciens grecs avec « Rébétiko : la mauvaise herbe » : un album où l’on suivait une journée de la vie d’un artiste des années 1930. Des cafés enfumés de haschich aux terrasses où l’on se laisse assommer par l’alcool, les musiciens, les « rébètes », attendent la nuit où ils jouent le rébétiko, cette musique populaire contestataire évoquant la déchirure de l’exil, la dureté sociale et les amours amères…
Lire la suite...« Cairo Blues » par Pino Creanza

L’album est paru en Italie en 2012, de sorte qu’il ne prend pas en compte ce qui s’est passé en Egypte depuis cette date. En revanche, il évoque pas à pas et de façon pertinente les événements qui se sont déroulés en Egypte de 2008 à 2011, bref l’histoire d’une révolution…
« Cairo Blues » tient du carnet de voyage, du reportage et du livre d’histoire. À la fois pédagogique et démonstratif, l’auteur tient à situer son sujet, évoquant ce que découvre le touriste venant de l’aéroport, un touriste qui cherche d’abord des yeux les pyramides avant d’atterrir, puis qui s’étonne de l’omniprésence du président Moubarak sur les panneaux le long des avenues, qui constate enfin que Le Caire est un entrelacs d’embouteillages et de quartiers délabrés, un véritable capharnaüm architectural qui s’agite autour d’un centre-ville luxueux, au bord du Nil, aux mains d’hommes d’affaires véreux et avisés.
Pino Creanza raconte tout cela en marge de ses images, un peu à l’ancienne, un peu à la Loustal. L’image (souvent deux par page) est là en contrepoint illustratif, pour ne pas dire photographique. L’essentiel est dans les légendes de 3 à 4 lignes, plus que dans les bulles, fort rares. Mais l’essentiel est dit et démonte peu à peu la situation qui a mené les Egyptiens à la révolte. D’abord, cette « histoire de sexe, d’argent et de mort », ce fait divers meurtrier, érotico-politico-financier, qui éclabousse un magnat égyptien, politiquement important et très lié à la famille au pouvoir. On est alors très loin des préoccupations quotidiennes du peuple, pauvre et affairé à trier les détritus, qui niche dans la Cité des Morts. Ce peuple-là est en soi une caste, à la fois copte et éboueur. Mais à bien y regarder le Caire islamique n’est pas forcément mieux loti, alors l’exaspération monte, l’intolérance religieuse trouve son bouc-émissaire, puis tout explose : la place Tahrir devient célèbre. Les blogueurs se déchaînent, les femmes se démènent et Moubarak plie bagages, le 11 février 2011. Pour autant, tout va-t-il changé ? Pour qui ? Par qui ? Pourquoi ? Encore aujourd’hui, il est trop tôt pour le dire : l’histoire est en cours d’écriture…
D’abord descriptif et distancié, l’auteur qui a fait plusieurs voyages en Egypte, s’implique, et propose donc le portrait d’une ville, mouvante, émouvante, attachante et inquiétante, et qui n’a pas fini de faire parler d’elle…
Alors bon voyage !
Didier QUELLA-GUYOT ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook).
http://bdzoom.com/author/didierqg/
« Cairo Blues » par Pino Creanza
Éditions Rackham (19 €) – ISBN : 978-2-8782-7175-1