Ce qu’il va rester de Terpant…

Après de grandes séries impressionnantes (« Sept Cavaliers », « Le Royaume de Borée »…), et les albums récents (1), singuliers et forts, Jacques Terpant nous offre un nouvel et bel objet non identifié, hors des comparaisons et des codes. Il s’agit simplement de plusieurs chroniques du monde rural, dans sa province du Dauphiné et aux alentours de son village familial. L’angle qu’il a choisi est de raconter cette terre et ce peuple par épisodes, sur une période couvrant 1 000 ans, puisqu’il fait commencer le récit en 1025 ! Mais l’originalité réside dans l’absence d’intrigue et presque d’histoire : plutôt les habitudes, la manière de vivre et de travailler —avec le temps qui passe — de cette population qui nous a précédés. De petits événements, et non des grands, sont donc contés, tranquillement, avec cœur, via le graphisme qu’on lui connaît depuis longtemps : solide, mais sensible, discret, mais éclatant, avec des couleurs soigneusement choisies, un charme mystérieux. Pour ce nouvel album, l’auteur a accepté l’interview qui suit cette chronique, grand merci à lui.

D’emblée, le récit est à la première personne, s’ouvrant sur un prologue : les souvenirs de l’auteur, garçonnet, avec son père près de la maison familiale, à la campagne dauphinoise. Sans raconter l’album — long de plus de 110 pages —, disons que les chapitres, peu nombreux, confortables en longueur, prennent le temps de découvrir ou d’imaginer des épisodes vécus ou vraisemblables.

À commencer par « Ragner », le seigneur d’Hostun (le fief local), qui, au XIe siècle, nous installe pour longtemps dans ce paysage dauphinois. Le sanglier, aperçu çà et là au fil des planches, s’avérera un mystérieux fil conducteur, symbolisant peut-être la partie naturelle, sauvage, de ces campagnes montagnardes.

Ensuite, c’est « La Guerre de Jean » (Jean Terpant, déjà…), en 1676, qui illustre authentiquement la vie rurale, sans fioriture. Avec « Ce qu’il reste de nous », le récit prend une tournure plus épicée : une histoire de remords qui répare une injustice immobilière de famille. Le chapitre du milieu du XIXe siècle voit un jeune prêtre arriver à Hostun et lutter pour la réparation de l’église ou son remplacement par un nouvel édifice. « Les Fleurs de partance », presque sans histoire, juste l’évocation de la fragilité d’un jeune homme, témoigne du temps qui passe, tout en représentant les animaux, impassibles et bienveillants. Ouverture naturelle sur l’ultime chapitre (« Là où je vais la nuit ») : un rêve dans lequel l’auteur se décrit dans ses lieux, y compris avec sa famille, et qu’il évoque dans son entretien. 

Après tant d’albums singuliers, au charme indéfinissable, le dessinateur-scénariste nous surprend une fois encore. Sa façon unique de représenter les corps, les animaux et les pierres fait merveille dans ce récit minimaliste, mais au long cours. Contrairement à ses grandes fresques passées, on n’y trouve pas la grandiloquence — qui se justifiait par l’histoire —, mais une simple description qu’il a voulue authentique, modeste, évocatrice des temps anciens.

Jacques Terpant a déjà créé des multitudes de personnages et, pourtant, c’est probablement dans cet album que la variété est la plus grande. Le charme mystérieux de l’auteur fait que l’on peut s’attarder amplement, tranquillement, sur une case, une planche, une scène. Le rythme doux, bienveillant, qui raconte — au fil des pages — sans avoir l’air d’y toucher, est envoûtant. La technique, outre l’encre noire, recourt aux encres de couleurs, pour un rendu plus intense. C’est beau, c’est vrai, c’est totalement sincère. Un album de haut niveau.

Entretien avec Jacques Terpant

Jacques Terpant.

BDzoom.com  Racontez-nous un peu la genèse de cet album, votre but, votre motivation, j’allais dire votre besoin…

Jacques Terpant — En fait, c’est parti d’une réflexion sur mon travail. Je me suis rendu compte que, dans les histoires que je faisais seul, il y avait un point commun. Que ce soit « Le Royaume de Borée » (le dernier petit homme de la forêt), « Capitaine perdu » (le dernier capitaine français dans le dernier fort de l’Amérique française sur les bords du Mississippi), « Sept Cavaliers » (les sept derniers hommes du margrave qui partent au-dehors pour comprendre la fin de leur monde)…

Je racontais toujours la même chose : ceux qui sont les derniers des derniers… J’ai compris pourquoi à ce moment-là, et pourquoi j’aimais lire les écrivains que je cite au deuxième plat de couverture, car je faisais, comme eux, partie de ces derniers, j’avais entrevu un monde aujourd’hui disparu et j’en venais. J’avais déjà fait des recherches historiques assez poussées sur l’histoire des lieux et de ma famille, j’ai attrapé tout cela et j’ai entrepris d’en faire des histoires.

BDzoom.com — Pour 1 000 ans d’histoire, même en 120 pages, on ne peut que faire des choix drastiques [rires]. Quels ont été vos critères de sélection des périodes, des chroniques, des personnages à dépeindre ?

Jacques Terpant — Il fallait faire des histoires qui donnent bien à voir ce qu’était le monde rural qui s’installe, vers l’an 1000. Je suis parti d’un texte (en bas latin) de 1025, je connaissais un peu les faits, j’en ai inventé les péripéties… Ensuitej’ai délaissé ceux pour lesquels on a les informations : l’élite, la noblesse — qui est dans le premier récit —, pour m’intéresser au reste de la population. On n’a pas de texte pour les périodes anciennes sur les paysans, bien que j’aie trouvé des bouts de choses intéressantes, qui remettent les pendules à l’heure sur le rapport seigneurs-paysans. Par exemple, le bail que fait le seigneur à un paysan, pour louer une terre, est particulièrement social, à vie, avec une clause de non-paiement en cas de mauvaise récolte, ou encore la possibilité de bail à une femme en son nom propre… Les baux que feront les bourgeois après la Révolution seront, eux, impitoyables… Bref, c’est la richesse de la documentation qui déclenchait une possibilité d’histoire ou pas.

BDzoom.com  L’accent est mis sur les gens simples, ensuite sur votre famille (dans une partie de l’album), votre province du Dauphiné, bien différente de nos régions actuelles, beaucoup plus technocratiques. La population modeste était plus intéressante, plus évocatrice que la « grande histoire » ?

Jacques Terpant — Attention, c’est une société en soi, avec ses gens simples, mais aussi ses bourgeois, ses élites, etc. Le greffier,fils de notaire de l’histoire, qui donne son titre au livre, en est un exemple. La société rurale d’autrefois est une société complète,avec ses intellectuels (Joseph Tortel dans le chapitre « La Discorde » en est un exemple, comme le greffier précité, deux siècles avant) ; il y a des pauvres, des riches, un prolétariat, des bourgeois, etc.

Mais il y a un ciment commun à tous ces gens, qui est la mémoire collective, tous ont en tête, riches ou pauvres, la même culture, le même passé, lorsque quelqu’un s’avance, tout le monde sait qui il est, d’où il vient, son histoire, ses ancêtres, etc. C’est ce ciment, cette mémoire collective qui fait que l’on appartient à ce monde, c’est cela que les grands brassages de population vont faire disparaître au XXe siècle. Autrefois, le mot famille et le mot maison se confondent… La transmission du bas en haut de la pyramide sociale obéit aux mêmes principes : transmettre le fief, le nom, etc. C’est vrai pour le noble, dans le château, comme pour le paysan. Comme le seigneur, les familles de paysans ont leurs prénoms héréditaires, leurs branches familiales diverses auxquelles on ajoute un sobriquet qui les définit. Comme en haut de la pyramide, vous avez des Bourbon-Parme, des Bourbon-Siciles, des Bourbon-Orléans, etc., en bas au fond de la campagne, vous avez des Delaye-Sarron, des Delaye-Bourrie, des Delaye-Matras… Un banquier me faisait justement remarquer que l’achat d’une maison a rejoint aujourd’hui ce qui était il y a 30 ans l’achat d’une voiture : on achète aujourd’hui une maison en pensant qu’il faudrait pouvoir la revendre, si jamais… On ne peut pas être plus loin de la mentalité du milieu que j’évoque, c’est en cela que je parle d’un monde disparu, la coupure de mentalité est abyssale.

BDzoom.com  Après vos belles séries « Messara », « Sept Cavaliers » ou « Le Royaume de Borée », vos albums en un seul tome (« Le Chien de Dieu », « Nez-de-cuir », « Un roi sans divertissement ») traitent à chaque fois d’un univers très différent. Tout change : époque, point de vue, et même le style graphique d’une certaine façon. Comment voyez-vous votre parcours avec le recul, et votre position actuelle d’auteur ?

Jacques Terpant — Il me plaisait de faire un livre et d’installer à chaque fois un monde, c’est encore le cas avec ce dernier, où j’ai essayé de faire revivre la société rurale. Mais pour répondre à mon regard sur ce que j’ai fait, j’ai l’habitude de dire que, dans une carrière artistique, il y a un plaisir à faire, aucun à avoir fait. Je suis, de mon côté, un des plus intégristes dans ce domaine, je n’ouvre jamais un de mes livres, j’avoue avoir également à peine ouvert ce dernier qui vient d’arriver, c’est derrière moi, je ne m’y intéresserai plus. Et si je les regarde, c’est très en dessous de ce que j’aurais voulu, c’est donc toujours une déception. Je discutais de cela avec mon éditeur, qui me racontait une conversation entre Mœbius et Edmond Baudoin, dans une expositionje crois. Devant un dessin de Mœbius, Baudoin demande : « Tu as déjà été satisfait d’un dessin que tu venais de finir ? », et après réflexion Mœbius avait répondu : « Non, jamais… » Voilà, ce n’est pas un métier ou l’on se complaît dans ce qui a été fait. Mais on a plaisir à le faire. Je retiens donc que, depuis ma sortie des études (je débute dans Métal hurlant, alors que je suis encore étudiant), j’ai fait ce que j’ai voulu, ce que je rêvais de faire à 12 ans déjà, de surcroît sans difficulté, c’est un privilège énorme dans une vie, j’en ai conscience.

BDzoom.com  Tout ce que nous venons de dire, cela fait de cet album le plus personnel, n’est-ce pas ?

Jacques Terpant — Oui, bien sûr, l’histoire commence avec ce qui est mon premier souvenir, et le livre se termine par un rêve à suite, qui s’étire sur plusieurs années (est-ce que cela existe, les rêves Netflix ?!), ma famille apparaît en plus dans certaines histoires, je descends d’ailleurs de beaucoup de personnages figurant dans le livre. Il fut assez compliqué de le faire pour cette raison d’ailleurs, j’ai fait revivre des gens, disparus depuis longtemps ou plus récemment comme mon père, je n’avais jamais été confronté à cela…

BDzoom.com  Que pouvez-vous dire sur vos précédents albums récents ?

Jacques Terpant — Glénat m’a commandé « Capitaine perdu ». Dans cette période, on m’a présenté au scénariste Jean Dufaux, on a discuté, notamment au cours d’un repas. J’avais son adresse email. Et j’ai voulu adresser un email à ma fille, Garance, et c’est Jean qui l’a reçu ! Il faut dire que sa société porte le nom Garance dans son titre… (En Belgique, les auteurs doivent avoir une société pour gérer leurs droits.) Donc, après cela, on discute ensemble. Parmi les dessins que je lui envoie, il y a, dans « L’Imagier », un petit portrait de Céline. Il me dit alors qu’il a un scénario prêt, sans dessinateur, et il me le fait lire. Je lui donne quelques conseils pour le faire aboutir graphiquement : lavis principalement, et dominantes de couleurs différentes selon les époques. Futuropolis trouve que je serai parfait pour le dessiner. Je me laisse faire en testant une planche. Puis, on tombe d’accord, voilà comment cela s’est fait.

Pour « Un roi sans divertissement », je voulais en faire l’adaptation, seul. Mais je n’y arrivais pas, c’était sans issue. Je décidais donc de laisser tomber. Toujours autour d’un repas avec Jean Dufaux, on discute ensemble de Jean Giono, qu’il adore également, et il me confie, sans que je cite ce livre, qu’il rêve de l’adapter ! C’était donc l’occasion idéale, concrétisée par l’album que vous connaissez, l’avant-dernier…

BDzoom.com  Avez-vous déjà une idée de votre prochain album (en-dehors de livres illustrés, recueils) ? Et il n’y aura plus de séries ?

Jacques Terpant — Il n’y aura plus de livre de bande dessinée, celui-ci est mon dernier album.

Dans le dernier chapitre de cet album, je raconte un peu le résultat de rêves récurrents que je faisais. Le rêve commençait toujours de la même façon, je voyais une issue, une fin, et c’était une fin pour moi. En écrivant cette histoire, je trouvais que c’était une bonne fin pour ce livre, et puis d’un seul coup, il m’est apparu que c’était bien de finir mon parcours dans la BD là-dessus. Je veux choisir ma sortie. J’ai constaté chez bon nombre de dessinateurs âgés un déclin, un graphisme automatique, qui se raidit… Je ne souhaite pas connaître cela.

Jacques Terpant.

Je continue de dessiner, j’ai des ouvrages en cours, mais ce seront des livres d’images ou de textes-images, je ferai des participations, des histoires courtes, de petites choses, mais je ne ferai plus les grands récits qui m’ont occupé jusqu’à ce jour. Éventuellement, si ce livre ne marche pas trop mal, dans quelque temps, une édition augmentée avec une ou deux histoires en plus… Mais je sors de la BD.

BDzoom.com  Jacques Terpant, merci !

Patrick BOUSTER

(1) Voir sur BDzoom.com les chroniques : Drolatique ou sans divertissement ? et Jean Dufaux et Jacques Terpant forment un duo parfait pour « Nez de cuir »…

« Ce qu’il reste de nous » par Jacques Terpant

Éditions Futuropolis (22 €) — EAN : 9782754833455

Parution 2 avril 2025

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