« Il déserte : Georges ou la vie sauvage » : des impossibilités d’une île…

En 1962, l’animateur et journaliste Georges de Caunes se lance dans une expérience hors-normes : passer une année entière sur une île déserte du Pacifique, dans l’archipel des Marquises. Désireux de convoquer « Robinson Crusoé » et tous les récits de voyages, le rêve ne tarde pas à se transformer en une éreintante prison à ciel ouvert ! Antoine de Caunes, huit ans, fait alors face au doute et à l’absence d’un père idéalisé. Plus de 60 ans, après, c’est l’adulte qui raconte et rend hommage à cette odyssée. Magnifié par les trouvailles graphiques de Xavier Coste, cet épais one-shot de 208 pages oscille habilement entre ironie et philosophie : surtout, il demeure tel une ode formidable aux amours et tourments offerts par l’ailleurs…

Georges de Caunes et son chien Eder.

Tout est dans le titre : derrière le jeu de mot savoureux, « Il Déserte », renvoie déjà à la littérature de voyages maritimes et à toutes les robinsonnades possibles, tout autant qu’au choix effectué par un homme de déserter, de s’enfuir, de quitter littéralement son univers – travail, amis, femme et enfants – pour se réfugier dans un endroit solitaire. Et quoi de mieux ou de plus symbolique, à ce titre, qu’une île déserte, un caillou au beau milieu de l’océan Pacifique. Le 15 septembre 1962, voici donc Georges de Caunes (1919-2004), journaliste populaire, présentateur du journal télévisé depuis 1956 (RTF Télévision), marié à la speakerine Jacqueline Joubert, venir poser le pied sur l’ilot d’Eiao. Ses seuls partenaires sont quelques poules, chats et surtout son chien, le fidèle Eder. Le défi est de tenir un an sur place, avec une maigre subsistance, une maison à construire, ainsi que des moutons et cochons sauvages à chasser. Sans compter une émission radiophonique quotidienne de dix minutes à assurer, clause principale du contrat signé avant son départ avec la RTF.

Rêves et réalités insulaires (planches 1 et 4 - Dargaud 2025).

Pourquoi ce départ, et pourquoi Eiao ? Parce que Georges de Caunes, éternel insatisfait et voyageur dans l’âme, n’avait qu’une idée en tête : fuir la compagnie des hommes pour se retrouver lui-même. Probablement que la perte de ses jeunes années (sacrifiées dans les combats des maquis de Touraine) et quelques précédentes expéditions (il accompagne Paul-Émile Victor au Groenland de 1948 à 1951, joue dans le film de Bernard Borderie « Tahiti ou la joie de vivre » en 1957) dictèrent aussi cette folle décision. De Caunes dut trouver au préalable un sponsor, établir des devis (transport, armes et vivres, matériaux de construction, animaux, etc.) et bien sûr trouver le lieu jugé idéal : il l’imaginait avec une faune et une flore luxuriante, des grottes et des lagons, du sable, des eaux poissonneuses et même d’éventuels autochtones. Il ne trouva qu’une terre de désolation, écrasée par le soleil, infestée de moustiques, mouches, scolopendres, requins… et par 3 000 moutons. Simplement parce qu’Eiaio, ilot appartenant à la marine nationale, était le seul endroit où on l’autorisa à séjourner…

Arriver et partir (planche 13 - Dargaud 2025).

Habillé tel « Le Petit Nicolas », le jeune Antoine de Caunes vit cette aventure par procuration et, surtout, poste de radio interposé. D’une époque à l’autre, les interrogations et réponses données par l’enfant et l’adulte se croisent à la manière d’un conte, d’un roman d’apprentissage ou d’un récit picaresque. Car, bien des années après, Antoine finit par découvrir le journal intime de son père : quand l’occasion lui fut donnée d’éclairer cette histoire, la bande dessinée devint une porte ouverte entre imaginaire et récit du réel. Une première pour Antoine de Caunes, qui ne s’était frotté au genre que pour des récits éphémères publiés dans les années 1980 au sein de l’éphémère mensuel Rigolo : le journal qui vous veut du bien (Les Humanoïdes associés, 1983-1984). Impressionné par les adaptations réalisées par Xavier Coste (« 1984 » de Georges Orwell et « L’Enfant et la rivière » d’Henri Bosco), Antoine décida en conséquence de se replonger dans les archives familiales ; chroniques radiophoniques, notes paternelles et photos prises par son père ou d’autres journalistes à l’appui.

Un imaginaire en souffrances (planche 24 - Dargaud 2025).

Au fil des pages, les références s’immiscent dans la narration, de manière plus ou moins amusées : « Robinson Crusoé » et « Vendredi ou la vie sauvage » (roman de Michel Tournier auquel le titre du présent album fait allusion), « L’Île au trésor », « Tintin – L’Île noire », « Cent Ans de solitude », « La Comédie humaine », « Le Petit Prince », le Marsupilami, etc. De ce père absent, De Caunes préfère raconter les choix de vie complexes (casser son jouet et tout abandonner quand ça marche le mieux), les liens avec son unique confident insulaire (le chien Eder, ici doté de la parole façon Milou), l’amour de ses enfants et l’irrépressible envie de liberté. C’est cette dernière, sans doute, qui emporte la lecture, grâce au récit et aux planches de Xavier Coste : couleurs et lumières changeantes, cases ou dessins libres (à la manière du croquis et du carnet de voyage), illustrations sur une double page, intégration de photographies, part belle laissée alternativement au dessin comme aux textes, chaque page est assurément une joyeuse découverte. Cahier documentaire et préface (signée par Antoine de Caunes) achèvent de conférer à l’album de magistrales tonalités : où quand l’émotion et les rapports père-fils nous embarquent vers bien d’autres horizons…

Philippe TOMBLAINE

« Il Déserte : Georges ou la vie sauvage » par Xavier Coste et Antoine de Caunes

Éditions Dargaud (30 €) – EAN : 9782205212808

Parution 28 mars 2025

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