« Les Enfants du capitaine Grant : l’intégrale » par Alexis Nesme

Parmi les célèbres « Voyages extraordinaires » de Jules Verne, « Les Enfants du capitaine Grant » (1868) est l’un des plus haletants. Après avoir retrouvé par hasard un message de détresse, Lord et Lady Glenarvan lancent une expédition maritime pour retrouver les naufragés de l’infortuné Britannia, en compagnie du fils et de la fille du capitaine disparu. À bord du Duncan, se fiant à une bribe du message illisible indiquant le 37e parallèle, ils entament en 1864 une longue circumnavigation entre Patagonie, Australie et Nouvelle-Zélande, en affrontant mille dangers. Récemment rassemblés dans une belle intégrale chez Delcourt, les trois épisodes du récit animalier concocté par Alexis Nesme depuis 2009 délivrent une spectaculaire odyssée narrative et graphique. De quoi ressentir avec délice le souffle épique et les frissons de la grande aventure…

Les débuts d'une aventure graphique : deuxième planche du tome 1 (Delcourt 2009)

Initialement, le récit romanesque « Les Enfants du capitaine Grant » avait été diffusé entre 1865 et 1867 sous une forme feuilletonesque dans la revue littéraire Le Magasin d’éducation et de récréation. Publié par Hetzel en juin 1868 (et alors enrichi des gravures d’Édouard Riou), il sera à nouveau divisé en trois épisodes en 1876 dans une réédition britannique (« Amérique du Sud », « Australie » et « Nouvelle-Zélande », trilogie formant « Un Voyage autour du monde »). Chez Delcourt, il s’inscrit dans la collection Ex-Libris (cf. http://www.editions-delcourt.fr/bd/nos-collections-bd/ex-libris.html), dirigée depuis 2007 par Jean-David Morvan et destinée à accueillir les adaptations des grands classiques de la littérature française et étrangère.

Page de titre des "Enfants du capitaine Grant" par J. Verne

Couverture d'une réédition par Hachette en 1929

4ème de couverture du tome 3 (Delcourt - 2014)

Auteur illustrateur originaire de Villefranche-sur-Saône (Rhône), Alexis Nesme est alors connu chez Delcourt pour ses séries jeunesse « Les Gamins » (scénario par Éric Omond) et « Grabouillon ». Avec Omond, il envisage d’adapter « Frankenstein », avant de découvrir que le projet est déjà en cours (1er album réalisé par Marion Mousse en 2007). Songer à Jules Verne conduit essentiellement Nesme à réfléchir à un autre titre que les sempiternels « Vingt Mille lieues sous les mers », « L’Île mystérieuse » ou « Le Tour du monde en 80 jours ». Finalement séduit par le style et le rythme des « Enfants du capitaine Grant », l’auteur décide d’en livrer une version hors-normes, où découpage, mise en scène, lumières et couleurs permettront de redécouvrir les riches écrits (toujours grandement scientifiques et documentaires) de Jules Verne (1828 – 1905). Entre mai 2009 et janvier 2014, l’auteur réalise donc trois tomes (simplement nommés « Les Enfants du capitaine Grant » T1, T2 et T3) dans une version animalière stupéfiante de beauté, ce alors qu’Alexis Nesme avait d’abord imaginé des héros humains (voir les croquis présentés en fin d’intégrale). Ce zoomorphisme réaliste n’est pas sans évoquer pour les bédéphiles la réussite similaire de « Blacksad » ou l’ancienne série d’animation nippo-espagnole « Le Tour du monde en 80 jours » (créée en 1981 et diffusée en France en 1983), dans laquelle, déjà, Phileas Fogg était un lion, à l’instar ici d’Edward Glenavan.

Affiche française pour le film de 1962

On appréciera d’autant cette adaptation du roman de Jules Verne que rien de semblable ne vient actuellement la concurrencer : au cinéma, la version la plus récente est toujours celle délivrée par les Studios Disney en 1962, dans un film de Robert Stevenson (il fut notamment le réalisateur de « Mary Poppins » en 1964 et de « Un amour de coccinelle » en 1968) avec Maurice Chevalier et George Sanders.

Couvertures des tomes 1 à 3

Par ses visuels de couvertures, l’auteur livre un incontournable hommage aux classiques verniens édités par Pierre-Jules Hetzel depuis 1863. Rappelons que l’éditeur Hetzel avait voulu frapper à son tour l’imaginaire de l’édition d’anticipation à destination de la jeunesse en produisant de luxueuses couvertures reliées. La version de luxe des récits de Jules Verne, de grand format, était ainsi illustrée par des petites gravures en noir et blanc issues de dessins de divers artistes (Riou, Roux, Montaut, etc.) renvoyant aux pages du roman et de plus grandes, colorées, réalisées en chromotypographie. Depuis les années 1920, cette collection fut régulièrement rééditée sous forme de fac-similés de différents formats (dont le livre de poche) conservant toutefois volontairement comme indispensables « marqueurs » les illustrations intérieures (gravures), la couverture et la lettrine d’origine. A l’instar d’autres séries de bandes dessinées se référençant à cet univers vernien (« Le Voyage extraordinaire » de Silvio Camboni et Denis-Pierre Filippi chez Vents d’Ouest ; « Le Château des étoiles » par Alex Alice chez Rue de Sèvres), les trois tomes d’Alexis Nesme reprennent donc à bon escient un visuel bordé de rouge, dont le titre et l’encadrement usent des enluminures dorées.

Projets de couvertures pour le tome 2 et étapes d'élaboration du visuel final

Chacune des couvertures emmène ses protagonistes (et les lecteurs !) dans une étape exotique et risquée, au climax d’un périple qui les conduit aux quatre coins du monde. Ce jusque dans l’étrangeté des références puisqu’un lecteur ignorant – mais attentif – s’interrogera dès la couverture du 1er tome : quels sont les motifs exacts qui peuvent ainsi conduire à rechercher au sommet des cimes enneigées le capitaine d’un navire porté disparu en mer ? La famille aventurière et visiblement recomposée (un seul enfant et quatre adultes, aucune femme) amène ici volontairement à d’autres interrogations et d’autres mystères : quels sont les liens unissant ces personnages aux physiques animaliers divers ? Que désignent-ils (hors-champ) avec appréhension ? L’espoir sera-t-il de mise, comme le suggère symboliquement la trouée ensoleillée qui vient percer les masses nuageuses à l’arrière-plan ?

Recherche d'ambiance, en référence aux peintures marines d'époque.

Dessin d'une des planches finales de la trilogie, avant rajout des textes

Illustration pour un ex-libris

Nous retrouvons une partie de ces personnages sur le visuel du deuxième tome en avril 2011, avec quatre adultes se défendant avec vigueur (dans un paysage de forêts et de terres boueuses) contre un nouvel ennemi invisible : le lord écossais Glenarvan (le lion), le capitaine John Mangles (le renard), le géographe Paganel (la grenouille) et le major McNabbs (l’ours). Le visuel renoue également avec l’antithèse visuelle contextualisée entre menace tangible (le combat, le chariot embourbé, l’absence de bœufs ou de chevaux de traits, la lanterne éteinte) et espoir ensoleillé. Configuration de nouveau identique pour le 3ème tome en 2014 : occupés cette fois-ci à remonter les méandres d’un fleuve dans un décor verdoyant et luxuriant (celui de la Nouvelle-Zélande), les protagonistes (un peu plus nombreux ; y figurent les deux enfants du capitaine Grant), bien que toujours armés, négligent d’observer les alentours. Dans les ombrages du premier plan, la menace est de nouveau bien réelle, à en juger les visages et postures des guerriers Maoris. De nouveau et néanmoins, le splendide panorama d’arrière-plan (ensoleillé et ouvert) laisse entrevoir une happy end, ouverte comme le ciel à de meilleurs sentiments.

Au-delà du classicisme du roman de Jules Verne, qui accumule les périls et rebondissements hallucinants (naufrage, éruption, attaque d’animaux sauvages, indigènes anthropophages, éruption volcanique, etc. !), l’adaptation de Nesme relève d’un pari fou, à la fois romanesque, cartographique et illustratif, plus que complètement réussi : les adolescents eux-mêmes ne s’y étaient pas trompés, en désignant le 1er album du Prix des Collégiens de Poitou-Charentes à Angoulême dès 2010. Qu’attendez-vous pour embarquer à bord du Duncan et repartir en mer ?

Philippe TOMBLAINE

Note : en guise de complément, relire l’article de Didier Quella-Guyot consacré au tome 3 de la série : http://bdzoom.com/71080/bd-jeunesse/%C2%AB-les-enfants-du-capitaine-grant-t3-%C2%BB-par-alexis-nesme/

« Les Enfants du capitaine Grant : l’intégrale » par Alexis Nesme
Éditions Delcourt (35,00 €) – ISBN : 978-2756065373

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