Entretien avec Gaël Henry et Vincent Henry, auteurs d’« Alexandre Jacob »

Arsène Lupin a vraiment existé ! Ou tout du moins, Maurice Leblanc s’est grandement inspiré, pour créer son personnage de gentleman cambrioleur, d’un anarchiste adepte de la reprise individuelle : c’est-à-dire voler aux riches et donner une partie de son butin aux pauvres. Alexandre Jacob (1879 -1954), puisque c’est de lui qu’il s’agit, a connu une vie hors-norme : anarchiste illégaliste sincère, il fit de son procès, en 1905, une véritable tribune pour ses idées. Son sens de la répartie et son humour ne lui évitèrent cependant pas la condamnation au bagne de Cayenne. La bande dessinée éponyme raconte la première partie d’une vie rocambolesque.

Alexandre Jacob, la reprise individuelle

Aujourd’hui, comme il y a un siècle, l’injustice du monde a de quoi révolter, surtout les plus humbles. Au tournant des XIXe et XXe siècles, quelques hommes croient en l’anarchisme pour obtenir un monde meilleur. Les idées anarchistes se répandent alors dans de nombreuses couches de la société française.

Si certains choisissent la violence en commettant des attentats terroristes — assassinat du président de la République ou bombe jetée à l’Assemblée nationale — d’autres optent pour une méthode illégale, mais pacifique, comme Alexandre Jacob.

Le Marseillais devient un Robin des Bois des temps modernes : il vole aux riches pour aider les plus pauvres.

Généreux, intelligent, caustique, cultivé, attachant et très organisé, Alexandre Jacob commet plus de 500 cambriolages lors d’une Belle Époque qui n’est heureuse que pour les plus fortunés. La vie et les combats de ce révolté sympathique et toujours sincère ont inspiré Gaël et Vincent Henry, auteurs d’une bande dessinée captivante, qui se lit d’une seule traite.

                                                La propagande par le fait !

Gaël et Vincent ont bien voulu répondre à nos questions, nous les remercions vivement de leur grande disponibilité.

BDzoom.com : Bonjour, Vincent et Gaël, pouvez-vous vous présenter ?

Vincent Henry

Vincent Henry : Alors moi, c’est Vincent Henry, je suis le scénariste du livre. C’est mon troisième scénario… mais le premier sur un roman graphique. Je suis également l’éditeur de La Boîte à bulles depuis 13 ans.

Gaël Henry : Je suis dessinateur de BD, diplômé en 2010 de l’Académie de Tournai (Belgique) en section bande dessinée. J’ai participé à des collectifs, livres indé, mais « Alexandre Jacob » est ma première BD.

BDzoom.com : D’où vient l’idée d’écrire et de dessiner la vie d’Alexandre Jacob ?

Gaël Henry

V. H. : J’ai découvert l’histoire d’Alexandre Jacob par une émission de radio, dans les années          1990 qui présentait le personnage et l’une de ses biographies. J’ai donc acheté le livre en question et me suis aussitôt dit qu’il fallait en faire un scénario de BD… C’était il y a 20 ans ! Ce personnage et sa vie sont remarquables : cela donne une existence pleine d’aventure, de rebondissements, vécue par un mec qui a des convictions chevillées au corps et qui ne les perdra jamais. Un révolté qui a voulu défier la société au nom de son anarchisme, pratiquant avec ses acolytes la « reprise individuelle ». Il a survécu à tout, sans jamais changer de cap idéologique.

G. H. : Pour ma part, je n’arrivais pas à travailler seul, j’ai alors cherché un collaborateur. Je me suis tourné vers Vincent, voire s’il ne pouvait pas me mettre en contact avec des scénaristes, et il m’a sorti ce projet du placard ! Au début, j’étais (un peu) réticent à travailler sur un récit biographique, d’une époque qui ne m’était pas familière. Et puis j’ai assez vite changé d’avis, plus intéressé par les péripéties de la vie d’Alexandre Jacob que par ses convictions politiques (qui restent liées).

BDzoom.com : La documentation est-elle abondante sur un tel sujet ? Avez-vous fait vos propres recherches de votre côté, Gaël ?

Alexandre Jacob Les personnages

V. H. : La documentation est assez abondante, car il existe plusieurs biographies d’Alexandre          Jacob. Et un historien, Jean-Marc Delpech, a voué sa vie de recherche à Alexandre Jacob. Il a fait sa thèse d’histoire sur lui et il continue inlassablement à recouper, clarifier les dernières zones d’ombre. J’ai donc pu travailler sur la base de toute la matière qu’il a récoltée. Notamment les écrits, assez nombreux, d’Alexandre Jacob, le récit de son procès dans la gazette des procès, etc. Après, il a aussi fallu que je me renseigne bien sur la période pour pouvoir, de-ci de-là donner des éléments de contexte politique et historique… À la base, je ne suis pas du tout un spécialiste de l’histoire du mouvement anarchiste…

G. H. : Sur l’histoire d’Alexandre Jacob, non. Il était convenu avec Vincent que j’évite de lire les biographies, etc. Pour ne pas interférer sur le déroulement de l’histoire. Je connaissais les grandes lignes, c’est suffisant, ça me permettait de me concentrer sur la mise en scène, ce qui demande déjà pas mal de documentation (lieux, personnages, véhicules…) ! Heureusement, la photo existait déjà en 1900, et il est facile de trouver des archives d’époque !

                                                     Alexandre Jacob page 28

BDzoom.com  : Pourquoi l’éditer aux éditions Sarbacane alors que tu diriges, Vincent, La Boîte à bulles, et que tu édites de nombreuses bandes dessinées ?

V. H. : Le livre aurait parfaitement cadré avec notre ligne éditoriale. Mais j’avais envie de publier des scénarios chez d’autres éditeurs pour plusieurs raisons : d’abord pour bénéficier de l’œil d’un éditeur sur notre travail ; ensuite, car, pour me sentir vraiment auteur, j’avais besoin que mon projet soit choisi, retenu par un autre éditeur… Sinon, cela ressemble peu ou prou à de l’autoédition ; enfin pour traverser le miroir et vivre ce que vivent les auteurs avec qui je bosse.

J’avais donc toujours conçu ce projet pour ne pas l’éditer moi-même. Mais là, en plus, je n’avais de toute façon pas le choix : Gaël aurait refusé de faire ses premières armes chez son tonton, cela aurait trop ressemblé à une affaire de famille, à un passe-droit…

G. H. : Oui et au moins on était logé à la même enseigne !

                                                 Alexandre Jacob page 31

BDzoom.com  : En quoi Alexandre Jacob est-il un anarchiste extraordinaire en cette période, de la fin du XIXe et au début du XXe siècle, d’apogée de l’anarchisme en France ?

                                             Crayonnés (1) Gaël Henry Alexandre Jacob

V. H. : Encore une fois, je ne me prétends pas un expert de l’histoire de l’anarchisme. Je m’y suis intéressé par le biais d’Alexandre Jacob. Alexandre a exécuté ses cambriolages avant 1905, avant la création des partis politiques. Les anarchistes étaient un courant de pensée très important et très craint. Ils avaient commis nombre d’attentats sanglants dans les années 1880 à 1894 — que j’évoque brièvement dans le livre — et se retrouvaient particulièrement visés par la police et par les lois dites scélérates…

La destinée d’Alexandre s’inscrit dans ce contexte, avec des anarchistes qui pratiquent donc déjà couramment « la propagande par le fait », en plus de la propagande par l’écrit. Figure typique de l’anarchisme, Alexandre est un lettré, se retrouve à un moment ouvrier typographe… Il est persécuté par la police et ne peut mener une existence normale… La singularité de sa démarche est qu’il procède, parmi les premiers je pense, à la reprise individuelle, et ce avec une approche ciblée (militaires, religieux, juges et bourgeois, mais pas artistes, médecins…), globalement non violente : on est armés, mais notre arme ne doit servir que si les forces de l’ordre cherchent à « attenter à ma liberté ». Et ses vols servent en partie à financer la cause…

                                      Crayonnés de Gaël Henry pour Alexandre Jacob

BDzoom.com  : Est-il vraiment à l’origine du personnage d’Arsène Lupin comme vous le suggérez ?

V.H. : Je ne dis pas qu’il est à l’origine du personnage d’Arsène Lupin… Je dis que Maurice Leblanc, qui avait reçu la commande d’un roman policier au moment du procès d’Alexandre, a forcément entendu parler du personnage, car son procès a été très médiatisé et qu’au moins un confrère proche de lui a couvert le procès. Ensuite, je laisse le lecteur libre de voir des points de ressemblance entre les deux personnes (citons non-violence, mais à des degrés différents, identités multiples, petits mots laissés sur le lieu de vols, mais moins systématiquement chez l’un que chez l’autre), mais aussi leurs dissemblances (l’un est joli cœur, l’autre pas, et surtout l’un n’agit que pour son propre intérêt, l’autre espère œuvrer à faire tomber la société). On ne peut réduire l’un à l’autre, ce serait passer à côté de la complexité d’Alexandre Jacob et du travail de création de Leblanc… Et j’aime bien laisser le lecteur se faire sa propre opinion…

                                                     Alexandre Jacob page 42

BDzoom.com  : N’est-il pas davantage voleur qu’anarchiste ?

V.H. : Il est les deux, mais dans sa démarche de voleur, il est pleinement et avant tout anarchiste… J’en veux plusieurs preuves : il sélectionne ses cibles, refuse de cambrioler les médecins, les artistes ; il reverse une partie de ses gains à la cause et, durant son procès, en pleine lutte du pouvoir contre le « danger anarchiste », il a clairement revendiqué son idéologie, raillé les jurés… pas franchement la meilleure façon de s’attirer les bonnes grâces de ceux qui devaient le juger… Et certains de ses codétenus ont écrit en prison des textes qui sont sans ambiguïté sur leurs convictions.

Pour autant, c’est un voleur de génie, qui exploite toutes les possibilités offertes par les technologies modernes de l’époque : train, télégrammes, pistolets automatiques… Il organise une vraie association de malfaiteurs, où chacun à son rôle (réceptionneur colis, fondeurs, receleurs…). Et il est vrai que son entourage mêle allègrement anarchistes (pas toujours doués pour les vols) et purs malfrats (pas toujours respectueux de l’éthique).

BDzoom.com  : Gaël, ta première bande dessinée compte près de 150 pages, comme l’as-tu abordée ? T’es-tu inspiré du graphisme de certains auteurs ?

G. H. : J’ai essayé de ne pas y réfléchir. C’est beaucoup de pages, surtout pour un premier album (ça a rebuté des éditeurs). Une fois commencé, je savais que je finirais… Je fonctionne étape par étape. Je bosse vraiment en pensant une scène après l’autre, comme si c’était la fin de l’album. Je ne réfléchis pas à ce qui se passe dans 20 pages (de toute façon, Vincent sera là pour me le rappeler dans les corrections).

Dans le rendu graphique, je cherche à me rapprocher de l’aspect, grain, vieilles photos. Pour le dessin, on me dit que je suis très inspiré de Blain ou Larcenet. Je ne le renie pas. Mais ce n’est pas quelque chose à laquelle je pense en travaillant. Après, ça reste un premier album, je m’émanciperai naturellement par la suite.

                                Alexandre Jacob, le procès

BDzoom.com  : Comment avez-vous travaillé ensemble ? Cela a-t-il été facile ?

V. H. : Ça s’est très bien passé. Il a juste fallu que l’on se mette bien en phase : initialement, j’avais préparé ce projet avec un autre dessinateur, mais on n’avait pas réussi à trouver un éditeur. Gaël, lui, a tout de suite dit qu’il détestait les voix off et qu’il fallait que je lui en mette le minimum. Et il a donné aux personnages une énergie du diable, injecté des gags visuels, des gags dérisoires qui ont donné une autre dimension au récit que celle prévue initialement. J’ai donc progressivement imaginé les scènes de façon à répondre à son attente, à m’inscrire dans son registre.

                                            Crayonnés, vol chez Pierre Loti

J’écris le scénario comme on le ferait pour un film : en expliquant la situation, l’action, les dialogues, la voix off. Mais je donne très peu de notions de découpage, parfois un rapport texte/image un peu précis. C’est Gaël qui décide donc du découpage initial. Il me l’envoie, je le lis et regarde si ce qu’il a fait ne trahit pas l’histoire. Le plus souvent, ses propositions, ses trouvailles apportent un plus au récit (la scène sur le bateau avec la « suceuse » n’était pas du tout prévue ainsi) et je m’adapte à elle, retaillant le texte, rajoutant une bulle ci et là. Il est parfois arrivé que sa proposition me semble trahir le personnage et que je lui demande de rester plus près de mon récit initial.

                                             On ne vole pas un écrivain ! (crayonnés page 100)

G. H. : C’était pour lui, comme pour moi, une première expérience de collaboration (de cette ampleur) dans la BD. On n’avait pas vraiment de repères, ou d’habitudes. Elles se sont construites au fur et à mesure. À la fin, c’était très facile : on tombait vite d’accord. Il sait quand me donner plus de détails sur une scène « laborieuse » et me laissait champ libre sur des séquences qui vont m’amuser.

BDzoom.com  : Les différentes étapes du procès rythment l’album, vous êtes-vous détachés de la réalité ou, au contraire, avez-vous respecté vos sources ?

V. H. : Dans cette BD, j’ai essayé de concilier 3 objectifs : construire un récit historiquement solide, mon premier objectif, faire un livre d’aventure trépidante, pour satisfaire mon éditeur et mon dessinateur, et ne pas trahir la personnalité d’Alexandre Jacob pour satisfaire Jean-Marc Delpech. Sourire. Donc le traitement du procès répond à cet objectif. Son déroulement global est rigoureusement exact : la police qui quadrille la ville, les passes d’armes entre le juge et Alexandre, les lettres de menace aux jurés, l’incident avec les avocats parisiens et l’expulsion d’une partie des prévenus.

                                                   Alexandre Jacob, la plaidoirie

En revanche, les paroles que je mets dans la bouche des protagonistes sont un mélange de vraies déclarations et de pures créations. C’est assez jouissif à faire. Par ailleurs, le déroulement détaillé, lui, ne répond qu’à une logique de rythme du récit et de logique de lecture. Je doute fort que l’histoire du furoncle (rigoureusement exacte) ait été évoquée dans le tribunal ! Enfin, le projet d’évasion d’Alexandre, je l’ai trouvé dans le livre de Bernard Thomas. Aucune preuve matérielle ne vient actuellement l’étayer, mais je trouvais que ça donnait un ressort intéressant à l’histoire.

                                                               Alexandre Jacob page 98

BDzoom.com : Qu’est-ce qui a été le plus difficile à dessiner, les scènes dans le palais de justice ou d’autres séquences ?

 G. H. : Les scènes du palais étaient particulièrement difficiles à dessiner au début. Mais une fois le lieu « maîtrisé », ça devenait beaucoup plus facile. C’est un des rares lieux qui revient régulièrement. J’ai eu plus de mal sur des séquences courtes, avec peu de mouvements et beaucoup de dialogues, où un nouveau lieu apparaît pour disparaître trois pages après. Tu n’as pas le temps de t’approprier l’endroit, et je ne peux pas compenser avec de l’action. Par exemple, la première séquence qui me vienne à l’esprit est celle de Montpellier… Pas difficile techniquement, mais bien « chiante » à faire !

                                              Crayonnés de Gaël Henry

BDzoom.com  : Quels sont vos projets maintenant ?

V. H. : Nous travaillons déjà sur notre second album : le scénario en est bouclé, le découpage fait à moitié. C’est l’adaptation d’une nouvelle d’Émile Zola, « Jacques Damour », un récit qui se situe juste en amont d’Alexandre Jacob (la Commune et le retour des communards d’exil). Et pour revenir à ta question précédente sur notre mode de collaboration, je peux dire que, cette fois, je construis toute la narration spécifiquement pour stimuler la créativité de Gaël… Et je m’amuse à le mettre parfois devant de nouveaux défis comme de dessiner des décors de fou (opéra de Paris…).

                                               Crayonnés projet Jacques Damour

Ensuite, nous nous mettrons à écrire la seconde partie de la vie d’Alexandre Jacob, son séjour au bagne et son retour en France. Mais vu la documentation à digérer (il a écrit des centaines de lettres au bagne…), cela me prendra pas mal de temps.

Et avec cette fois Bruno Loth au dessin (« Ermo », « Apprenti »), je prépare la biographie de John Bost : un pasteur qui a créé au XIXe siècle, en Dordogne (chez moi !), un asile révolutionnaire pour l’époque… Après l’anarchie, je vais m’immerger dans les conflits entre chapelles protestantes !

                                            Crayonnés projet Jacques Damour (2)

G. H. : Là, je me concentre sur Jacques Damour. Ça va m’occuper une bonne partie de l’année 2016. En parallèle, j’ai des projets collectifs, plus éloignés de la BD. Mais, pour le moment, c’est compliqué de me projeter plus loin !

Alexandre Jacob à 17 ans

Laurent LESSOUS (l@bd) 

« Alexandre Jacob, journal d’un anarchiste cambrioleur » par Gaël Henry et Vincent Henry

Éditions Sarbacane (22,50 €) – ISBN : 978-2-84865-838-4

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