James Bond, opération comics (première partie)

De « James Bond contre Docteur No » en 1962, jusqu’à l’actuel « Spectre » (24e film en salles depuis le 11 novembre 2015, dans une longue série produite par EON, United Artists et Sony), le succès populaire et critique remporté au cinéma par l’agent 007 (incarné par 8 interprètes à l’écran) est devenu plus que légendaire. Cette véritable licence – la plus longue et la plus rentable de tous les temps, avec plus de 14,6 milliards de dollars de recettes rien que pour les films – basée sur les 12 romans et 9 nouvelles initialement rédigées par Ian Fleming entre 1953 et 1964, aura su transmuer son univers en déclinaisons fructueuses : des centaines de jouets, de jeux de rôle, de jeux vidéo, d’ouvrages originaux dont, bien sûr, des comics… Très curieusement, ces derniers sont actuellement quasi-indisponibles en France depuis plusieurs années, à l’inverse de l’actif marché des republications et nouveautés anglo-saxonnes, encore relancé début 2016 ! Rien que pour vos yeux, voici la première partie d’un copieux dossier chronologique enfin dédié à ces « James Bond Comics », des années 1950 à nos jours…

Ian Fleming et son premier roman, Casino Royale (1953)

15 janvier 1952, en Jamaïque : il est 9 heures du matin à Goldeneye, la paisible villa de vacances où le journaliste et ancien officier du renseignement naval Ian Fleming songe au nom de son nouveau héros. Il s’appellera James Bond (et non James Secretan) car le romancier apprécie ce nom simple, repris à l’auteur d’un documentaire ornithologique, « Birds of The West Indies ». Le 13 avril 1953 paraîtra au Royaume-Uni un premier ouvrage intitulé en français « Espions, faites vos jeux » (il n’est publié qu’en 1960 dans l’hexagone… après avoir été refusé par Gallimard dans sa Série noire), mais amplement plus connu sous le titre « Casino Royale ». Le récit de la lutte de Bond contre Le Chiffre, homme d’affaires affilié à la pègre internationale et travaillant pour le compte du SMERSH (le bureau de contre-espionnage et d’assassinat soviétique) sera adapté en comic strip dans le Daily Express entre décembre 1957 et juillet 1958. Fleming avait pourtant hésité à accepter cette adaptation, craignant qu’elle réduise graphiquement la qualité de sa propre écriture et amoindrisse l’intérêt des lecteurs pour ses futurs romans. Tout en préservant son droit de regard, Fleming se laisse néanmoins séduire : adapté par Anthony Hern (connu pour avoir déjà novelisé Fleming dans le périodique) et dessiné par John McLusky (1923 – 2006), Bond adopte un visage viril et carré, une cicatrice verticale sur la joue droite (absente des films), des yeux bleu-gris, des cheveux noirs et courts, une mèche tombante sur le front. Un physique étonnement proche de celui de Sean Connery, à une époque où cet acteur est encore un total inconnu…

Publicité annonçant la série dans le Daily Express, à la fin des années 1950

Les premier strips de Casino Royale selon Anthony Hern et John McLusky (juillet 1958)

Désireux de piloter l'adaptation comic, Fleming demanda en 1957 à un dessinateur anonyme de livrer une préversion graphique de son héros...

Dès Casino Royale, John McLusky livrera cependant un Bond assez trapu et carré, proche des héros américains traditionnels.

Au fil des années, le physique de 007 (ici dans un portrait datant de 1965) selon John McLusky évoluera pour se rapprocher de celui de Sean Connery, acteur très proche du trait de certaines cases dessinées entre 1960 et 1962.

Le style hard-boiled et la noirceur de l’intrigue de « Casino royale » (publié dans le Daily Express du 7 juillet au 13 décembre 1958) accrochent dès les premiers strips, augmentant nettement les ventes du journal, tant et si bien que McLusky restera jusqu’en 1966 le seul dessinateur de 007, alors qu’Henry Gammidge en reprend l’adaptation scénaristique : suivront ainsi – avec un total de 1128 strips – les mythiques « Vivre et laisser mourir » (15 déc. 1958), « Moonraker » (1er strip le 30 mars 1959), « Les Diamants sont éternels » (10 août 1959), « Bons Baisers de Russie » (1er février 1960), « Dr. No » (scénario de Peter O’Donnell ; 23 mai 1960), « Goldfinger » (3 octobre 1960), « Risico » (3 avril 1961 ; titre d’une nouvelle), « Dangereusement Votre » (26 juin 1961), « Rien que pour vos yeux » (11 septembre 1961 ; en français, le titre de ce recueil de nouvelles fut « Bons Baisers de Paris »), « Opération Tonnerre » (11 décembre 1961), « Au service Secret de Sa Majesté » (29 juin 1964) et « On ne vit que deux fois » (17 mai 1965 au 8 janvier 1966). Il faut ici saluer le laborieux travail quotidien quasi-ininterrompu de McLusky, dans la mesure où ce dernier avait donc chaque jour à trouver la documentation, œuvrer aux esquisses et perfectionner l’encrage des 3 ou 4 cases requises par un strip s’achevant souvent par un nouveau re-bond-issement (sic).

Extrait de "Au Service Secret de Sa Majesté" par H. Gammidge et J. McLusky (nov. 1964)

Le 10 février 1962, au cours de la publication d’ « Opération Tonnerre », Fleming se brouille subitement avec Lord Beaverbrook, le propriétaire du Daily Express, car le romancier a tenté de revendre au concurrent The Sunday Times les droits d’une courte nouvelle (« The Living Daylights », qui inspirera en 1987 une partie de l’intrigue de « Tuer n’est pas jouer »). Alors interrompue et laissée inachevée au strip n° 1128, cette « Opération Tonnerre » ne sera ultérieurement finalisée que par le rajout de bandes additionnelles lors de sa republication par d’autres périodiques… Ayant enfin réglé leurs différents, Fleming et Beaverbrook permettront – comme nous l’avons indiqué – à la série 007 de reprendre avec « Au Service Secret de Sa Majesté » le 29 juin 1964, avec une numération des strips redémarrant au n° 1.

Avec le recul critique, on pourra noter ou remarquer ce fait surprenant : alors qu’en 1958 (à la suite du Comics Code Authority adopté depuis 1954), une commission sénatoriale purge l’ensemble des comics des principales formes de violences et de sexualité, voici que le Daily Express choisissait donc d’adapter les âpres, cruels et sexuels récits de Fleming ! Immanquablement, il fallu donc aux auteurs une sacrée audace pour relever (durant plusieurs années) le pari proposé à longueurs de strips relativement violents et dont les protagonistes n’étaient ni des tendres ni de sages et transparentes demoiselles.

Une scène mythique dans Dr. No (par O'Donnell et McLusky) dès 1960, deux ans avant l'apparition d'Ursula Andress à l'écran

Quand Bond et Honey rencontrent le docteur No... (encrage original par J. McLusky)

"On ne vit que deux fois" sera la dernière aventure adaptée par Gammidge et McLusky pour le Daily Express, à partir du 17 mai 1965.

À partir du 10 janvier 1966, une seconde équipe d’auteurs prend la relève : de manière absolument remarquable, le scénariste Jim Lawrence et le dessinateur Yaroslav Horak (né en 1927 et d’origine russo-tchèque, un comble pour dessiner un James Bond anti-communiste !) commencent par magnifier leur adaptation de « L’Homme au pistolet d’or » (209 strips jusqu’au 9 septembre 1966), roman de Fleming parfois jugé comme le plus faible de tous, et cependant rendu trépidant dès son ouverture (voir les explications données plus loin). S’ensuivront d’abord la mise en cases et bulles de 6 autres nouvelles canoniques (dont « Octopussy » et « L’Espion qui m’aimait » entre la fin 1966 et la fin 1968) puis la création de 20 histoires originales, sous l’égide des héritiers de Ian Fleming, mort à 53 ans d’une crise cardiaque, dans la matinée du 12 août 1964.

"L’Homme au pistolet d’or" selon Jim Lawrence et Yaroslav Horak (1966)

Lawrence et Horak, désireux de renouveler l’univers bondien sans le trahir (et ce alors que la saga triomphe au cinéma, portée par l’intrépide Sean Connery dans « Opération Tonnerre » en 1965 et « On ne vit que deux fois » en 1967), n’auront de cesse de citer ou glisser certains éléments romanesques initiaux. Ainsi dans « L’Espion qui m’aimait » (publié à partir du 18 décembre 1967), où Bond, envoyé en mission au Canada, doit ramener vivant à Londres Horst Uhlman, qui s’avérera être l’un des plus dangereux agents de la diabolique organisation S.P.E.C.T.R.E., pourtant supposée avoir disparu aussi brutalement que son fondateur, Ernst Stavro Blofeld, dans « On ne vit que deux fois » (le roman et la bande dessinée).

Une ambiance "guerre froide" de rigueur à Berlin, au début de "The Living Daylights" (Tuer n'est pas jouer) par Lawrence et Horak (déc.1966)

Durant la période Lawrence-Horak, en parfaite concordance à la fois avec l’actualité internationale tendue entre entre Ouest et Est, et avec la tonalité des films et séries d’espionnage des années 1970 et 1980, Bond devient encore plus sombre, plus cynique et plus spectaculaire, flirtant parfois avec le fantastique (voir les titres originaux tels « The Golden Ghost » en 1971 ou « The League of Vampires » en 1972). Notons aussi qu’en parallèle des grands événements politiques de la fin des années 1960 (émeutes raciales et assassinats politiques en Amérique, le terrorisme d’extrême-gauche en Europe, la guerre du Vietnam, troubles en Irlande du Nord), la version bondienne selon Lawrence et Horak aura grandi avec beaucoup plus de maturité et de tempérament que son homologue cinématographique, beaucoup plus grand public durant la période Roger Moore (de « Vivre et laisser mourir » en 1973 à « Dangereusement Vôtre » en 1985). Inutile de préciser que la longévité de la présence du personnage, côté presse comme côté écran, suffit à indiquer un lectorat particulièrement stable dans un contexte de publication des comics pourtant morose.

Un érotisme léger, de l'humour et de l'action... ("Trouble Spot", histoire originale de Lawrence et Horak débutée en décembre 1971)

Ape of Diamonds (Lawrence et Horak, mai 1976) : un hommage à King Kong (dont le remake paru sur les écran en décembre 1976) ou à Double assassinat dans la rue morgue ?

Après « Ape of diamonds » (où James Bond est confronté à des gorilles pilotés pour tuer ou dérober des pierres précieuses !), ultime récit publié dans le Daily Express entre le 5 novembre 1976 et le 22 janvier 1977 (strips n° 3313 à 3437), Lawrence et Horak poursuivent leur fructueuse collaboration. 13 nouvelles histoires (965 strips) sont dès lors publiées dans le Sunday Express et le Daily Star jusqu’en 1984, dont 5 signées par le revenant John McLusky entre le 20 août 1981 et le 15 juillet 1983.

"Double Eagle" (1984) : le dernier récit original de 007 selon Lawrence et Horak

Diffusées par l’agence Opera Mundi, les bandes de Gammidge/McLusky puis de Lawrence/Horak seront reprises en France par de très nombreux périodiques : de 1974 à 1979, Le Courrier de l’Ouest publie ainsi 1500 strips couvrant l’intégralité de l’ère Gammidge/McLusky et les débuts de Lawrence/Horak, mais le plus souvent sans indication d’auteurs ni de titres ! Présent en 1965 dans France-Soir, James Bond sera aussi diffusé régionalement de manière durable, notamment dans Le Maine Libre, Le Populaire du Centre et La Meuse. Enfin, en octobre 1988, les éditions Glénat reprirent 207 bandes encrées par Yaroslav Horak, dans un bel album grand format à l’italienne supposé être, d’après son titre complet (« James Bond 007 : L’Homme au pistolet d’or – Tuer n’est pas jouer T1 : 1966 »), le 1er d’une intégrale « Star and Tripes »… qui ne vit cependant jamais le jour. Imprimé à seulement 4 080 exemplaires, cet album reste aujourd’hui très recherché. Précisons ici que « L’Homme au pistolet d’or » version comic reprenait avec un mélange quasi parfait de flegme et de tension dramatique la trame imaginée par Fleming dans son 13ème et ultime roman, titre sans doute moins détaillé que les précédents (il fut publié à titre posthume en 1965). Suite directe d’ « On ne vit que deux fois », aventure au terme de laquelle Bond – ayant liquidé l’affreux Blofeld – est blessé, porté disparu et amnésique, l’agent a été récupéré et rééduqué par les services secrets soviétiques dans le but d’éliminer M., le directeur du MI6. 007 ayant échoué, on lui assigne la mission rédemptrice mais suicidaire de retrouver et tuer Francisco Pistol Scaramanga, tireur d’élite légendaire opérant en Jamaïque et usant de son arme plaquée or.

Le seul et unique recueil compilant deux aventures selon Lawrence/Horak, en VF chez Glénat (1988)

Du 1er novembre 1989 au 1er mars 1990, ce fut au tour du petit format mensuel ATEMI (appartenant au groupe Mon journal), de livrer en traduction française quelques récits jusqu’alors inédits de Lawrence et Horak : « Jusqu’à la mort » (« Till Death Do Us Apart » dans ATEMI n°266 en nov. 1989), « Attention au piège » (suite de « Till Death Do Us Apart », dans ATEMI n° 267 en déc. 1989), « L’inconnue de la plage » (fin de « Till Death Do Us Apart » et début de « The Torch-Time Affair » dans ATEMI n°268 de janvier 1990), « Le Temps de la torche » (suite de « The Torch-Time Affair » dans ATEMI n° 269 en février 1990). Dans l’ultime numéro d’ATEMI (n° 270 de mars 1990), « Un Coup fumant » (suite de « The Torch-Time Affair ») fut donc interrompu sans que les lecteurs puissent prendre connaissance de la fin, le titre de l’épisode prenant dès lors une tournure assez ironique !

Dans Atemi, les strips originaux furent complètement remontés... mais traduits.

ATEMI n° 270 (mars 1990), un dernier numéro et une nouvelle frustration pour les fans de 007

Dans les pays anglo-saxons, l’ensemble des strips bondiens fut compilé et rendu disponible assez vite, d’abord entre 1968 et 1985 (dans la série « James Bond, l’agent 007 » de l’éditeur scandinave Semic) au sein d’ouvrages bénéficiant de couvertures ou de photogrammes inspirés ou issus des films successifs avec Sean Connery, George Lazenby, Roger Moore et Timothy Dalton). À partir de 1983, Semic n’hésita pas à enrichir son offre en proposant des histoires inédites, imaginées et dessinées par des auteurs suédois ou anglais (Jack Sutter, Sarompas, Escolano, Sverre Årnes, etc.). Aux cotés de cette série officielle pullulèrent des versions pirates et alternatives (adaptant ou non les films et les romans) aux quatre coins du monde : Italie et Espagne, Chili et Argentine, Hongrie et Turquie notamment.

Quelques recueils Semic, aux couvertures de plus en plus éloignées des films : Risico (janvier 1967)

Den Gröna Döden (The Green Death, 1985)

Danse macabre (Semic, 1988)

Levande Död (The Living Dead, 1988)

On retrouve ensuite les strips originels rassemblés partiellement une première fois (de 1987 à 1990, dans 4 volumes) puis en totalité à partir de février 2004 dans la seconde belle anthologie de Titan Book’s (17 volumes parus jusqu’en mars 2010) – aux préfaces rédigées par de fins connaisseurs de l’univers 007 (dont Roger Moore lui-même, ou encore la nièce de Ian Fleming !). De nouveau, l’éditeur Titan Book’s proposera cette somme intégrale dans la collection Omnibus (6 volumes – de 100 à 300 pages – parus entre septembre 2009 et novembre 2013).

Quelques couvertures de la seconde série Titan Book's : The Man with the Golden Gun (février 2004)

Titan Book's James Bond vol.5 : Casino Royale (février 2005)

Titan Book's James Bond vol. 17 : Nightbird (Mars 2010), comprenant "Nightbird", "Hot-Shot" et "Ape of Diamonds"

1er recueil de la collection Titan Book's Omnibus (sept. 2009), compilant "Casino Royale", "Live and Let Die", "Moonraker", "Diamonds Are Forever", "From Russia with Love", "Dr. No", "Goldfinger", "Risico", "From a View to a Kill", "For your Eyes Only" et "Thunderball"

Le 19 janvier 2016 marquera – encore ! – la réapparition de la gamme Titan Book’s dans une réédition thématique luxueuse et grand format (27,3 x 29,8 cm ; 39,75 €) en VO intitulée « Spectre » (rassemblant « Opération Tonnerre », « Au Service Secret de Sa Majesté », « On ne vit que deux fois » et « L’Espion qui m’aimait ») et accentuant la confrontation entre Bond et sa principale nemesis, réintroduite dans le dernier film produit. Cet album, qui n’est pas sans rappeler le seul et unique album français édité par Glénat en 1988, poussera-t-il enfin les éditeurs franco-belges à proposer une version traduite, digne de l’aura de 007 et susceptible de combler l’incroyable vide laissé depuis près de trente ans ?

En 2016 : "Spectre", préfacé par John Logan, scénariste des films Gladiator, Hugo Cabret, Noé, Skyfall et Spectre.

Lire et laisser mourir ? Du moins avant la suite de ce dossier dès la semaine prochaine : soit une seconde partie qui sera cette fois-ci consacrée aux divers autres albums et reprises concernant l’agent secret le plus connu de la planète.

Tableau synoptique : les strips 007 illustrés par McLusky

Tableau synoptique : les strips 007 illustrés par Horak pour le Daily Express.

Tableau synoptique : les strips 007 illustrés par Horak pour le Sunday Express et le Daily Star à partir de 1977

Philippe Tomblaine

Galerie

Une réponse à James Bond, opération comics (première partie)

  1. Clément dit :

    C’est vraiment un excellent début et le genre de dossier français qui manquait à l’univers bondien français. J’aurais appris des choses intéressantes ! Bravo à toi Philippe.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>