« Savage » par Charlie Adlard et Pat Mills

Depuis quelque temps, je vous parle régulièrement de Pat Mills grâce à l’édition intégrale de « La Grande Guerre de Charlie » chez Delirium. Aujourd’hui, c’est à une autre création emblématique de Mills que nous convient les éditions Delcourt : « Savage ». Une œuvre dont les racines se confondent avec celles de la fameuse revue 2000 A.D

Ne l’oublions jamais : sans Pat Mills, la face des comics en aurait été changée. Sans lui et son rôle prépondérant dans la naissance de 2000 A.D. en 1977, sans son implication en tant que rédacteur en chef et scénariste dans cette célèbre revue anglaise désormais mythique, peut-être n’y aurait-il pas eu de « vague britannique » dans la seconde moitié des années 80, ou du moins aurait-elle eu un visage différent, ne s’implantant pas au sein de la production américaine avec une telle puissance… Car lorsqu’on voit les grands noms contemporains des comics qui ont débuté dans 2000 A.D. (ou qui y ont participé), on ne peut que constater combien cette revue a été un incroyable vivier de talents exceptionnels, certains de ces auteurs et artistes étant même devenus de véritables classiques modernes : Alan Moore, Neil Gaiman, Grant Morrison, Dave Gibbons, Mark Millar, Kevin O’Neill, Simon Bisley, Garth Ennis, Brian Bolland, etc. Le héros éponyme de « Savage » n’a pas été créé en 2004 (date de sa publication), loin de là, puisqu’il fit sa première apparition dès le n°1 de 2000 A.D. en 1977 dans la série « Invasion ! » (et ce jusqu’au n°51 en 1978). En compagnie du dessinateur Gerry Finley-Day, Pat Mills donna vie à ce récit dystopique où l’Angleterre est envahie par une faction fasciste venue de l’ex-URSS.

Dans « Invasion ! », nous sommes dans un futur alternatif où les Volgans envahissent la Grande-Bretagne en 1999. Cet ennemi lourdement armé est une menace issue de ce qu’est devenu l’URSS, passant du communisme au fascisme sans pour autant être inquiétée par les États-Unis avec qui elle a signé un pacte de non-agression afin de se partager le monde. En Angleterre, un certain Bill Savage va devenir la figure de proue de la résistance contre les Volgans après que sa femme et ses enfants ont été tués dans le conflit – dommages collatéraux, comme on dit… Si « Savage » est la suite d’« Invasion ! », elle propose non plus un futur mais un présent alternatif, l’action se passant dans « une autre Angleterre, un autre 2004 ». Ce faisant, Mills rétrécit la marge de manœuvre et souligne l’urgence de la prise de conscience nécessaire des menaces qui se profilent aujourd’hui, nous alertant toujours plus fort sur les valeurs à tenir pour contrer la barbarie. Un peu comme s’il nous disait : « Bon, en 1977 je vous prévenais de ce qui pourrait se passer plus de vingt ans après, mais là, on est en 2004, et vous avez vu ce que je vous disais, et où ça nous a menés ? On y est ! » Je pense même que c’est le message clé de cette œuvre, au-delà de la chronique d’une résistance brutale contre l’oppresseur : « Mon service conçoit des scénarios de science-fiction de lendemains cauchemardesques pour que les gens ne voient pas les cauchemars d’aujourd’hui. Nous vivons déjà dans une dystopie de science-fiction. » est-il dit à un moment… On reconnaît bien là l’humanisme militant de l’auteur, engendrant ici une mise en abîme forte et perturbante tout autant que salvatrice. Ne refermez pas cet album comme si rien ne s’était passé, que rien n’avait été dit et que les personnages de bande dessinée n’existaient pas. Car Pat Mills nous dit toujours quelque chose d’important, que ce soit dans « Charley’s War », « Sláine », « Judge Dredd » ou « Invasion ! » et « Savage ».

On peut dire que 2004 fut une année à marquer d’une pierre blanche pour le dessinateur Charlie Adlard… Non seulement il eut l’honneur de travailler avec Pat Mills sur cette suite de la série « Invasion ! », mais en plus il débarqua sur la série « Walking Dead » qui a fait de lui une véritable star : on peut dire que les étoiles lui ont été favorables, cette année-là ! Dans les deux cas, ce fut une opportunité pour lui de travailler le noir et blanc, une technique qu’il affectionne particulièrement, plus souple dans « Walking Dead » et plus ciselé dans « Savage ». Et c’est vrai qu’il y a de très beaux moments de noir et blanc dans « Savage », notamment à chaque case d’ouverture de séquence, assez étroite et s’étalant sur toute la largeur de la planche, dont les trois quarts sont recouverts d’une opaque masse de noir venant de la gauche, partie de l’espace visuel dans l’ombre ou bien obturé par tels mur, silhouette, asphalte, ou encore case fantôme cachant l’instant précédent que le lecteur fantasme et essaye inconsciemment de reconstituer… La dureté du dessin – et ses parts de pénombres constamment alentours – exprime parfaitement le propos de Mills qui utilise un personnage à la fois brut de décoffrage et réservé pour incarner le vent fort de la révolte à mener. Tout ceci fonctionne très bien, avec quelques caractères attachants, comme Noddy (qui n’est pas sans rappeler Arnold Stang jouant le personnage de Sparrow dans « The Man with the Golden Arm », le chef-d’œuvre d’Otto Preminger). Derrière des apparences de récit d’action et de guerre urbaine se cache un avertissement plus profond, exprimé en creux par rapport à la dimension « primaire » du protagoniste principal ; autour de lui gravitent des êtres humains, plus fragiles que lui et qu’il se sent obligé de devoir protéger. La sauvagerie de Savage en dit long sur l’oppression que le monde subit… Avant d’en arriver là, résistons !

Cecil McKINLEY

« Savage » par Charlie Adlard et Pat Mills

Éditions Delcourt (17,95€) – ISBN : 978-2-7560-6998-2

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Une réponse à « Savage » par Charlie Adlard et Pat Mills

  1. Lefeuvre dit :

    Bel article (comme d’habitude).

    Il y a du Punisher de gauche, dans ce Savage. Pas que la tête de mort, femme et enfants tués justifiant l’éternelle vendetta.

    La question du pardon se pose plusieurs fois, tout au long du récit. De la part de la soeur de Savage, notamment. Une nuance de taille avec le « Dirty Harry façon Marvel », qui ne se pose plus guère la question du bien fondé de sa loi expéditive.

    Le Noddy ressemble aussi au Microship du Punisher : figure moins archétypale que le héros, plus faible (comme vous le notez). Le rôle comique que jouait Ukko, aux côtés du barbare Slaine.

    Savage est multiple. Il change d’identité, de visage, comme la résistance.
    A plusieurs reprise, des extraits du Chant des Partisans sont cité, ainsi que de « The Partisan » d’Albert Cohen : « J’ai changé cent fois de nom, j’ai perdu femme et enfants, mais j’ai tant d’amis (…). »

    Autre thème traité, la tentation de la collaboration à regret, vécue par des citoyens comme le frère de Savage. Dans le cas du frère Tom Savage, c’est principalement pour protéger les siens, plus que par lâcheté. Ici, les collabos restent donc humains, et non traître (par exemple) par goût vénal.

    Le Premier Ministre se fait littéralement piétiner par le chef des Volgans, mais il courbe l’échine, et essaie d’obtenir des choses pour les plus pauvres.

    Cela, ainsi que la date proche de nous (2004 – année de l’écriture) renforce le côté miroir que nous renvoie l’oeuvre : Que ferions-nous si ça se passait MAINTENANT, et CHEZ NOUS ?

    Du coup, on se dit qu’il est dommage de ne pas avoir pensé à demander à Pat Mills d’écrire quelques lignes pour l’édition Française, au regard de l’actualité qui se passe (par exemple toujours), en Syrie ou en Ukraine.

    Dans Savage, chaque acte de guerre vient en réponse à une offense, un meurtre. La loi du Talion généralisée. Le prudent Tom ne rêve plus que de meurtre, dès lors que sa fille a été touchée par l’ennemi.

    Doit-on être avoir une vengeance personnelle à régler pour agir avec courage ? C’est la question que le livre semble poser

    Même le grand méchant a ses (mauvaises) raisons à la haine de l’Anglais, expliquée par une anecdote du passé. D’ailleurs, les individus ne sont rien en tant que tels : Qu’un méchant tombe, et un sosie le remplace.

    Comme disait Eisner (à propos de l’absence de réel méchant dans ses livres) : « l’ennemi ce n’est pas les gens, c’est ce que la vie leur a fait, et qui les a rendus comme ils sont ». C’est valable pour Savage lui-même, rongé de haine et ivre de vengeance.