« Oink, le boucher du paradis » par John Mueller

Il y a 20 ans paraissait « Oink : Heaven’s Butcher » chez Kitchen Sink Press, une œuvre en trois chapitres signée John Mueller. L’artiste, surtout connu pour ses contributions dans l’univers des jeux vidéo, a entièrement retravaillé « Oink » pour sa réédition cette année chez Dark Horse aux USA… et chez Delirium en France, cet éditeur faisant décidément preuve d’un goût sans faille en proposant des comics remarquables au lectorat français. Une nouvelle fois bravo !

Pour cette réédition de « Oink », John Mueller a travaillé durant des années afin de redonner vie à cette œuvre charnière de sa carrière. Entièrement remastérisée et repeinte, cette bande dessinée acquiert une nouvelle dimension, magnifiée par le travail de l’auteur qui a apporté un soin tout particulier dans la mise en couleurs et la redéfinition de son œuvre. Car nous n’avons pas affaire ici à une simple restauration améliorée numériquement : Mueller a repris la moelle de « Oink » pour la réarticuler, la remettre en pages et en couleurs, bénéficiant de sa maintenant longue expérience et des nouvelles technologies afin d’en donner une version plus aboutie à ses yeux. La première version de « Oink » était déjà très belle, la voici maintenant transcendée par le recul et l’évolution du style et de la technique de l’auteur, œuvre de jeunesse qui avait de grandes qualités et qui accède aujourd’hui à l’excellence… Vingt années se sont passées, et autant de maestria acquise, ayant pour conséquence un sens peut-être plus aigu de la composition, du rythme et du découpage, sans parler de la peinture numérique qui – entre de bonnes mains – peut faire des merveilles. Et c’est le cas, comme le démontre la double image ci-dessous.

À gauche, la version de 1995. À droite, celle de 2015.

Comparer les deux versions en se demandant laquelle est la meilleure serait un peu vain ; c’est la même œuvre, mais ce sont néanmoins deux œuvres distinctes, le sujet restant le même mais étant exprimé par deux techniques différentes, à deux époques de création différentes… On appréciera donc chacune des deux versions pour ses qualités et sa nature intrinsèques, œuvre de jeunesse puis de la maturité, processus que l’on retrouva chez certains grands peintres qui reprirent un même sujet pour en donner une version plus en adéquation avec l’évolution de leur vision et de leur technique acquises durant leur parcours humain et artistique. La première version, plus crue chromatiquement et précise dans la touche du pinceau, lorgnait vers le style de John Bolton ou de Simon Bisley ; la seconde se fait plus vaporeuse, plus nuancée dans ses effets d’ombres et de lumières, de brouillard… Le gris – plus ou moins coloré – y est maintenant omniprésent, comme si l’auteur avait voulu passer de la violence brute à une atmosphère plus angoissante car exprimant l’incertitude de ce qu’il peut advenir. On est passé de la révolte pure et dure à la désespérance et à la rage trop longtemps tue, explosant dans des brumes semblant vouloir troubler la vision et la volonté des personnages – surtout celles des victimes.

« Oink », c’est l’histoire d’un cochon mutant (les hommes ont traficoté une espèce hybride entre l’homme et le cochon afin qu’elle travaille dans les abattoirs, ultime perversion de l’être créé à partir de celui qui tue et de celui qui sera tué) qui ose se révolter contre ceux qui l’asservissent. Dans un futur proche rappelant à la fois « 1984 » et « La Ferme des animaux » d’Orwell (l’auteur cite explicitement ces deux références dans son avant-propos), il est donc question de la capacité et de la volonté de réagir contre un système oppressif qui entend asservir une frange de la population afin d’en faire des esclaves au service de sa dictature décérébrante. L’oppresseur, ici, a le visage des religieux, mais « Oink » n’est pas foncièrement une œuvre anticléricale : cet oppresseur pourrait tout aussi bien être politique ou éducatif (ce dernier pan étant finalement le premier en ligne de compte, Mueller vilipendant avec force un système éducatif tendant à former des êtres uniformisés et conditionnés selon ce dont le système a besoin plutôt que de former des jeunes gens ayant la capacité de questionner et de remettre en question les fondements mêmes de notre société qui se révèle parfois totalitaire). « Oink » est bien l’allégorie de la révolte possible – et nécessaire ! – contre un système imposant aux êtres qui le constituent de n’être que les maillons obéissant aveuglément aux intérêts obscurantistes des « puissants ». La déshumanisation comme norme, la non-pensée comme programme, l’esclavage physique et mental comme avenir. Voilà ce que décrit – avec horreur – « Oink ». « L’ignorance c’est le bonheur. Le bonheur c’est le sacrifice. Le sacrifice est exigé. » est-il écrit.

Ici, pas de fable avec de longs discours, des ramifications à n’en plus finir. Non, « Oink » décrit en temps réel le déclenchement et l’expression de cette rébellion, de manière brute, crue, sans ambages. La parole est lapidaire, les émotions abruptes. C’est le mouvement même de cette révolte intérieure extériorisée et actée qui est exprimée. Pour autant, « Oink » n’est pas une œuvre de baston ou d’action primaire ; la violence physique n’est que la conséquence de la violence morale subie, déferlant comme un trop-plein enfin libéré des chaînes, la seule voie possible pour se désincarcérer de l’oppression… La violence est ici acte de désespoir et d’espoir mêlés, la seule chance de pouvoir survivre – si jamais cela pouvait être envisageable. On l’aura compris, « Oink » est une œuvre sombre, brutale. Elle se fait le porte-flambeau de ce que vécut John Mueller en tant qu’écolier puis étudiant, celui-ci ayant compris combien un système éducatif fermé, humiliant et violent, peut et veut conditionner les futurs adultes à ne pas espérer être ce qu’ils souhaitent, à ne pas se poser de questions, à accepter sans broncher ce qu’on leur impose comme « seule » réalité possible à vivre ; bref, à être de bons petits soldats, de la chair à canon, au sein d’une société refusant d’être remise en cause pour mieux continuer à nous asservir… Cette nouvelle version de « Oink » est aussi belle que terrible, et vaut absolument d’être (re)découverte.

Cecil McKINLEY

« Oink, le boucher du paradis » par John Mueller

Éditions Delirium (20,00 €) – ISBN : 979-10-90916-21-0

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