Spécial « Glénat Comics »

Ce mois d’avril 2015 marque le renouveau de Glénat dans l’édition des comics, avec une nouvelle ligne éditoriale et trois séries dont les tomes 1 viennent de paraître (« Lazarus », « Sex Criminals » et « Drifter »). Un beau retour, et de nouvelles ambitions éditoriales qui devraient entériner la place de Glénat au sein des toujours plus nombreuses publications de comics en France…

Glénat et les comics, c’est une histoire qui ne date pas d’aujourd’hui. Car n’oublions pas que l’éditeur fut même l’un des premiers à publier des comics en albums dès les années 80, sous le label Comics USA, un peu dans la lignée de ce qu’avaient amorcé Les Humanoïdes Associés la décennie précédente. Entre 1987 et 1995, plus de 120 albums étaient parus, avec un beau catalogue : Will Eisner, Richard Corben, Dave Stevens, Berni Wrightson, John Bolton, Bill Sienkiewicz ou Wagner et Bisley, entre autres, mais aussi la collection « Super-héros » qui compta 48 albums au format comics et où l’on retrouva de fort belles choses contemporaines venues de DC et Marvel… En 2012-2013, Glénat proposa à nouveau des comics avec quelques titres intéressants (« Wolf-Man », « Danger Girl », ou des curiosités signées Warren Ellis chez Avatar Press), mais sans vraiment réussir à imposer une vraie ligne éditoriale. Aujourd’hui, sous l’égide d’Olivier Jalabert, Glénat entame un retour en force dans le monde des comics, choisissant de se positionner sur la vague du creator ownership et souhaitant engendrer un processus de créations originales transatlantiques. Petit coup d’œil sur les trois premiers albums parus…

« Lazarus T1 : Pour la famille » par Michael Lark et Greg Rucka

Peut-être plus sensationnalistes ou tape-à-l’œil que cette œuvre, j’ai l’impression que ce sont « Sex Criminals » et « Drifter » qui focalisent l’attention de la critique BD parmi les trois premiers albums parus chez Glénat Comics. Même si ces deux séries ne sont pas dénuées de qualités ni d’originalité, loin de là, personnellement mon gros coup de cœur se porte sur « Lazarus ». Tout d’abord parce qu’il s’agit tout de même de Rucka et Lark, et ensuite parce que le duo a une nouvelle fois accouché d’une très belle œuvre (mais on dirait que ces deux-là sont incapables de foirer quoi que ce soit, ne pouvant pas faire autre chose que des œuvres superbes tellement ils sont doués et talentueux : c’t’énervant, à la fin !). Rucka et Lark, c’est un peu comme Brubaker et Phillips : l’alliance d’une écriture humaniste et sombre avec un style graphique réaliste et noir, insufflant une dimension de polar dans les comics qu’on n’avait plus vue depuis longtemps. Ce n’est pas un hasard si la route de Rucka et Lark a croisé celle de Brubaker sur « Gotham Central » ou « Daredevil », partageant le même goût et ayant le même talent pour exprimer des ambiances de roman noir qui ont indubitablement apporté quelque chose de nouveau et de fort dans les univers pourtant bien établis qu’ils abordaient – et même au-delà, engendrant une sorte de renouveau du polar en comics.

 

Avec « Lazarus », Rucka et Lark se lancent dans la science-fiction, mais comme ils l’avaient fait pour les super-héros, ils transcendent le genre en y apportant quelque chose d’autre… une atmosphère de noirceur humaine très prégnante, faisant de « Lazarus » une œuvre hybride entre SF et polar, distillant une ambiance lourde et désespérée qui nous happe avec une force extraordinaire. Mais le petit miracle dû au talent du duo, c’est que cette hybridité ne fait pas de « Lazarus » une œuvre bâtarde, à la croisée des genres : c’est bel et bien une œuvre pleine, cohérente, dont l’ambiance de roman noir épouse intégralement celle de la SF au point d’enfanter un univers remarquablement identifié et spécifique, se suffisant à lui-même. Là où avec un pareil sujet d’autres auraient foncé tête baissée dans les scènes d’action et la violence systématique dues au contexte de vendetta, Rucka et Lark installent au contraire un rythme lent, une atmosphère lourde, sourde, une respiration sous-jacente qui exprime puissamment les drames intérieurs de l’héroïne, la bassesse de ses congénères, et la désagrégation du respect de la vie humaine… Car c’est bien l’humain qui reste au cœur du récit, les scènes de combats ou de violence n’étant finalement que la pointe exacerbée de l’iceberg, n’ayant de sens que parce qu’elles expriment le trop plein des émotions et de l’intelligence enfouies, l’incapacité à construire une existence digne de ce nom dans un monde où l’humanité s’est perdue.

Le postulat de l’auteur fait froid dans le dos. Dans un futur proche dystopique, ce n’est plus la géopolitique qui détermine les frontières mais l’argent. Le territoire du monde est partagé entre différentes familles richissimes qui font loi selon leurs intérêts propres. Une poignée d’individus réduisant le reste de l’humanité à la servitude et à l’oubli. Ces familles ont un certain nombre de serfs à leur service exclusif, et ceux qui ne travaillent pas pour eux (c’est-à-dire l’écrasante majorité de la population mondiale) ne sont même plus considérés comme des êtres humains, appelés « déchets ». Chaque famille a en son sein un Lazare, une personne qui la représente et défend ses intérêts contre ceux des autres familles, étant à la fois « la main qui frappe et le bouclier qui protège ». C’est au Lazare de la famille Carlyle que se consacre cette œuvre, suivant la destinée d’Eve, alias Forever, une jeune femme aux allures de soldat qui semble agir avec froideur, sans sentiment, obéissant au patriarche de sa famille avec un total dévouement. À part les rapports qu’elle doit faire de ses missions, elle ne dit pas grand-chose, ne nous dévoilant presque rien de sa personnalité. Mais sait-elle elle-même qui elle est vraiment ? En tant que Lazare, elle a subi un entraînement et un traitement qui la rendent pratiquement invincible, immortelle, son corps ayant une capacité d’auto-guérison extraordinaire. Ce « don » ajoute à la froideur et l’inhumanité apparente du personnage, mais la réalité est tout autre… car Forever a bel et bien un cœur. C’est un très beau personnage qu’ont créé là Rucka et Lark.

L’immersion dans ce futur aux allures post-apocalyptiques rappelant certains écrits de K. Dick est totalement fascinant et parfois très émouvant, malgré sa dureté. Dès les premières planches, le cynisme de ces familles nous est révélé dans sa simplicité la plus épouvantable, faisant fi de toute empathie envers ce qui devrait être l’humanité, et les blessures sous-jacentes de l’héroïne sont palpables sans avoir à être décrites. Ceux qui croient que Forever – avec son sabre, sa queue-de-cheval et son uniforme militaire – est un nouvel avatar de Kill Bill ou de Lara Croft et qu’il s’agit là d’un récit de bastons de super nana trop forte et contente d’être violente en seront pour leur frais, et c’est bien fait pour eux. Ici, nous avons affaire à un vrai drame, à un beau portrait de femme, à une fable âpre et profonde. Comme tous les vrais bons récits de science-fiction, cette œuvre, nous dévoilant ce que pourrait être notre futur, nous avertit sur les dérives de notre présent. Brian Michael Bendis et J.H. Williams III ont dit combien ils étaient fans de « Lazarus », ce qui devrait vous rassurer au-delà de mes mots et vous donner envie de lire cette très belle série…

« Sex Criminals T1 : Un coup tordu » par Chip Zdarsky et Matt Fraction

On change radicalement d’ambiance avec ce « Sex Criminals » assez croquignolesque, même si Fraction et Zdarsky ont eux aussi réussi un petit miracle avec cette série… mais pour d’autres raisons ! On le sait, le mot « sexe » fait vendre, et aujourd’hui on est submergés par des flots d’images « explicites » flirtant avec le porno soft même lorsqu’il s’agit de vendre des bagnoles ou des yaourts. Le succès affligeant de la trilogie « Cinquante nuances de m… » (écrit avec les pieds et pensé avec les genoux) en dit long sur ce dans quoi nous baignons… C’est donc avec un bonheur non dissimulé qu’on constate combien Fraction et Zdarsky, avec ce « Sex Criminals », ne surfent pas sur cette vague pour en profiter un max, mais au contraire dynamitent celle-ci de manière assez iconoclaste et provocatrice afin de nous emmener ailleurs… avec un sacré mordant ! C’est cru, drôle, culotté (et déculotté), prenant à rebours tout ce qui fait recette pour mieux en tirer la substantifique moelle croustillante. L’idée de base est aussi simple qu’incongrue : le sentiment que le temps s’arrête lorsqu’on fait l’amour est ici utilisé littéralement, les deux protagonistes de l’histoire (Suzie et Jon) ayant le don d’arrêter le temps lorsqu’ils ont un orgasme. Ils vont profiter de ce don pour commettre un braquage de banque afin de sauver la bibliothèque de Suzie qui est menacée de fermeture pour des raisons financières…

À travers cette histoire cocasse et improbable, Fraction et Zdarsky explorent l’intimité et les tabous sexuels de tout un chacun, exprimant avec drôlerie – mais aussi de l’émotion – ce fameux sujet vieux comme le monde. N’hésitant jamais à se montrer provocant, assumant sans vergogne la limite du bon goût parfois, le récit oscille entre blague potache et témoignage sincère, réussissant miraculeusement à ne jamais plonger dans la vulgarité crasse ou le voyeurisme malvenu. Les deux personnages sont attachants, et finalement il y a beaucoup de cœur, dans cette série, ce qui la rend – contre toute attente – plutôt charmante. Les couleurs, assez pop, participent pleinement à l’identité quasi cartoonesque de l’œuvre, le trait de Zdarsky s’avérant à la fois caricatural et réaliste. On passe donc un très bon moment en compagnie de nos deux amoureux cambrioleurs, entre rire, tendresse et insolence…

« Drifter T1 : Crash » par Nic Klein et Ivan Brandon

On finit avec « Drifter », une série de science-fiction mâtinée d’ambiance western. Abram Pollux, à bord de son vaisseau spatial, s’écrase sur la planète Ouro qui – comme tant d’autres territoires de notre univers – a été colonisée par la race humaine sans aucun souci ou respect des autres formes de vies. L’humanité dans toute sa splendeur, décidant de prendre ce qui ne lui appartient pas pour mieux servir ses intérêts égoïstes, quoi ! Abram va survivre au crash de son vaisseau, mais va se réveiller dans une ville aux allures de bourgade minière des premiers pionniers américains. Là, il va se rendre compte combien sa venue inopportune n’est pas vraiment appréciée ni sa vie avoir une quelconque valeur aux yeux de la communauté installée en ces lieux. Pire, il va découvrir que derrière les murs et sous le sol de cette colonie se passent d’étranges choses ayant rapport aux règles et prises de pouvoir à l’intérieur de celle-ci. De découverte en découverte, notre homme n’a pas fini de tomber de haut, déconcerté par ce qu’il expérimente.

L’étrangeté de la situation vécue par le protagoniste gagne aussi le lecteur qui explore en même temps que lui cette contrée lointaine et inamicale où l’identité de chacun et les actes perpétrés ne semblent jamais donner de vraies réponses aux choses… Abram Pollux paraît n’être que le jouet d’une destinée qu’on voudrait choisir pour lui, jusqu’à la véracité de son existence et de son identité. Une quête existentielle malgré lui, une exploration angoissante de ce monde inconnu et de lui-même, un voyage au-delà des apparences et du concret. L’utilisation du monologue intérieur ne fait que renforcer le sentiment d’inquiétude que le lecteur partage avec le héros, nous immergeant de manière frontale et directe dans cette découverte d’un enfer difficilement descriptible mais qui agit avec force à chaque instant. Ce contraste entre univers lointain et monde intérieur chamboulé donne à ce récit son ton très spécifique, tout comme l’alternance prononcée des couleurs chaudes et froides renforce le sentiment contrasté ressenti par le héros. Pour fans de space opera et de western crépusculaire…

Cecil McKINLEY

« Lazarus T1 : Pour la famille » par Michael Lark et Greg Rucka

Éditions Glénat Comics (14,95€) – ISBN : 978-2-344-00862-1

« Sex Criminals T1 : Un coup tordu » par Chip Zdarsky et Matt Fraction

Éditions Glénat Comics (19,95€) – ISBN : 978-2-344-00865-2

« Drifter T1 : Crash » par Nic Klein et Ivan Brandon

Éditions Glénat Comics (14,95€) – ISBN : 978-2-344-00852-2

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