Quel beau récit en bande dessinée que ces bouleversantes « Mémoires d’un garçon agité » : l’histoire d’un gamin émotionnable d’une dizaine d’années qui a décidé d’arrêter de grandir et de se raconter, à l’aide de la vieille machine à écrire familiale. Ce refuge dans l’écriture est le seul moyen qu’il a trouvé pour essayer de stopper le temps : pour oublier le fait de se sentir responsable, ainsi que la douleur subie devant l’anéantissement de ce qui était jusque-là sa vie. Le sensible dessin à la Sempé de Valérie Vernay et cet attachant personnage qui retrace des anecdotes de sa courte existence pourraient nous faire penser au Petit Nicolas, mais le propos du scénariste Vincent Zabus — par ailleurs poète et dramaturge — est tout autre : l’humour n’est là que pour dissimuler la gravité du sujet.
Lire la suite...« Emmett Till » par Arnaud Floc’h
Tout le monde connait l’histoire de Rosa Parks, cette Américaine noire qui refusa de céder sa place à un Blanc dans un bus d’Alabama, en 1955, fait « divers » où s’illustra un jeune avocat, Martin Luther King. L’histoire d’Emmett Till, la même année, est moins connue et beaucoup plus abominable, d’une part parce qu’il s’agit d’un adolescent, d’autre part parce qu’il fut sacrifié au nom d’un racisme « ordinaire », enfin parce que le procès qui s’ensuivit fut une mascarade…
Emmett Till habite Chicago où le racisme est plus « discret », pourrait-on dire, que dans le Sud. En 1955, il a 14 ans et sa mère l’envoie chez ses cousins, à Money, un petit bled du Mississipi. Le Sud, c’est cette région où les Noirs ont trimé plus que de raison au service de planteurs exploitant leur force physique, rabaissant ouvertement les « négros » et abusant des jeunes « négresses » parce que la chair est triste, hélas ! La bonne conscience des Blancs made in USA et leur suffisance mentale, sous couvert d’une religion qui ne condamnait même pas leurs actes, les pousse à brimer, à frapper, sans état d’âme ce qui n’est pas blanc, car les réflexes esclavagistes ont la vie dure et le lynchage excite encore certains esprits. Alors, quand le jeune Emmett, garçon jovial et confiant, se permet une plaisanterie à peine potache vis-à-vis d’une commerçante, dans un magasin réservé aux Blancs (l’apartheid, ce n’est pas que l’Afrique du Sud !), la violence inhumaine d’individus sûrs de leur bon droit, rejaillit sans honte, les invitant à commettre jusqu’au meurtre des atrocités sans nom sur ce gamin à l’humeur conviviale.
Cette histoire, Arnaud Floc’h la délivre par séquences, au fil d’un entretien entre un vieux bluesman et un jeune journaliste venu, semblait-il, pour une chronique musicale. Habilement construite, l’évocation de la triste destinée d’Emmett se découvre peu à peu, autant que la vie de ces deux hommes et de ce qui peut les réunir, 60 ans plus tard.
De son trait réaliste, Floc’h brosse une galerie de portraits peu reluisants d’où émergent implacablement l’injustice, l’inacceptable, l’écœurement face à ces « Derniers jours d’une courte vie » (sous-titre de l’ouvrage) dans ce Mississipi où les miasmes des marais semblent avoir pourri les cerveaux des Blancs, évidemment plus riches et tout-puissants que les miséreux qui vivent dans leurs cabanes en bois, à l’écart des villes. Soutenu par Amnesty International, l’album comprend en outre un dossier de quelques pages avec photographies et bibliographie, autant dire un prolongement tout à fait intéressant et pertinent.
Alors, « bon voyage » !
« Emmett Till » par Arnaud Floc’h
Éditions Sarbacane (19, 50 €) – ISBN : 978-2-8486-5771-4











