« Le Sculpteur » par Scott McCloud

Scott McCloud est principalement connu comme théoricien de la bande dessinée. Il a déjà réalisé trois livres sur le sujet (« L’Art invisible », « Réinventer la BD » et « Faire de la BD ») (1). Il a également un passif d’auteur de comics à part entière. « Zot », son premier travail, n’a malheureusement jamais été édité en France (2). Depuis un peu plus de 15 ans, il ne publiait plus que sur internet, à l’exception d’une BD promotionnelle pour Google en 2008. Vu le pavé que représente « Le Sculpteur », on lui pardonne aisément. 482 pages de BD, aucun auteur ne sort ça de son chapeau. Sauf s’il a, comme son héros, passé un pacte avec le diable. 

Le mythe de Faust est un conte populaire allemand dont on retrouve la trace dès le 16e siècle. Adapter et réinterpréter cette histoire avec une vision contemporaine, telle a été le défi de Scott McCloud avec « le Sculpteur ».

David Smith est un jeune artiste plasticien qui était promis à un très bel avenir. Son démarrage fulgurant n’a eu d’égal que sa chute vertigineuse, six mois plus tard. Un gros investisseur l’ayant lâché à cause de son caractère de cochon. Depuis, il végète et se lamente sur lui même. Son rêve : pouvoir sculpter jusqu’à ce que mort s’ensuive. Et lorsqu’il passe un pacte avec le diable, il n’aura plus que 200 jours de répit afin de réaliser toutes les œuvres qu’il souhaite. En échange, d’un simple geste, ses mains pourront modeler la matière selon ses pensées. Plus besoin d’outils, plus besoin de temps incommensurable : il va pouvoir enchaîner sculpture sur sculpture. Seule l’inspiration sera son ennemi. Au début, il se cherche, il en fait trop, ne réussit pas à convaincre les critiques d’art. Ses concurrents, eux, jouent le côté commercial et cela l’énerve encore plus. Pourquoi, lui qui est un « vrai » sculpteur, n’aurait-il pas aussi droit à son quart d’heure de gloire ? Méprisant, il va gaspiller son temps, continuer à se lamenter jusqu’à ce que l’amour intervienne. Meg est une jeune fille qui mène une vie trépidante. Elle manque pourtant de confiance en elle : c’est également une artiste. Elle rêve de faire du théâtre, du cinéma, de s’exposer. Elle sera surtout la muse de David durant les quelques jours qui lui reste à vivre. Secret qu’il ne peut pas partager avec elle. New York va également inspirer le sculpteur ragaillardi et devenir son terrain d’expérimentation. Il faut faire vite : 200 jours, c’est court pour se forger un nom. Surtout lorsque l’on possède un patronyme aussi commun que David Smith.

Avant d’être une histoire fantastique où le héros acquiert des super-pouvoirs qui lui permettent de modeler la matière, « Le Sculpteur » est surtout une critique de l’hypocrisie du marché de l’art. Un artiste médiocre peut très bien être porté aux nues si son travail est reconnu par la critique. Il suffit de quelques financeurs pour se forger une réputation. Peut-être surévalué pour certains, et sûrement jalousé par d’autres. Mais suffit-il de vouloir faire de l’art pour être un artiste reconnu ? Ne faut-il pas comprendre ce qu’est l’essence même du travail artistique ? Ne faut-il pas faire ce que le public souhaite, avant de se lancer corps et âme dans des réalisations qui n’auront malheureusement grâce qu’aux yeux de son créateur ? David est persuadé d’être incompris : n’inverserait-il pas les rôles ? L’idée de ne pas laisser de traces de son passage sur Terre le terrifie. Il veut être reconnu et la sculpture semble être sa seule manière pour exister. Il renonce même à continuer de vivre, pour devenir immortel aux yeux du monde, grâce à son travail. Pour lui qui a déjà un homonyme qui sculptait principalement le métal (David Smith 1906-1965), ce sera très difficile.

Commencé en 2009, « Le Sculpteur » est sorti en février 2015 aux USA chez First Second. Cette version anglaise est identique à la version française, du moins, dans son contenu. La couverture diffère totalement. En anglais, elle est cartonnée, et enchâssée dans une jaquette couleur où le titre en perspective s’enfonce dans le mur sur lesquels David, adossé, est enlacé par sa dulcinée sortant de la paroi.

La couverture américaine cachée sous la jaquette couleur.

En fait, la version que les éditions Rue de Sèvres nous proposent en France reprend, en les réorganisant, les images cachées sous cette jaquette. La vue de New York est rajoutée en bas, le titre barre la couverture dans un cartouche noir qui se fond dans le t-shirt du héros.Le portrait de Meg au dos a été réduit et légèrement incliné, afin de faire de la place pour le résumé de l’œuvre. La version française est indéniablement plus sombre. Deux approches bien distinctes pour deux publics très différents dans leurs manières de consommer la bande dessinée. Justement, en France, nous sommes plus habitués aux couvertures cartonnées et les Américains aux couvertures souples. Mais ces choix contradictoires peuvent s’expliquer par le public visé. Il faut voir plus loin que le simple amateur de BD, c’est un roman graphique et ce sont les amateurs de romans qu’il faut également conquérir.

Les précédents ouvrages de Scott McCloud que nous connaissons en France visent plutôt les apprentis BDéastes. Sa trilogie explique, en long et en large, les arcanes de la création d’une bande dessinée. C’est surtout une analyse très poussée des codes qui régissent ce média. Autant dire que cet homme maîtrise ces secrets. Toutes ces années à étudier les auteurs internationaux ou à décortiquer les mystères du 9e art lors de conférences ont assurément servi à la réalisation de son chef d’œuvre.

Le plus grand reproche qui a toujours été fait à Scott McCloud, c’est la rigidité de ses personnages. Ce qui est loin d’être le cas dans « Le Sculpteur ». Bien évidemment, il garde son style, ses expressions, sa composition des pages… Bref, tout ce qui fait qu’un travail de Scott McCloud se reconnaît immédiatement. Ici, il y apporte une fraîcheur et une justesse bienvenue qui transcende son travail. La narration tire pleinement parti de l’espace qui lui est alloué. Avec près de 500 pages pour raconter son histoire, il peut exprimer son art à sa juste valeur, sans barrières ni compromis. Une planche typique est basée sur un gaufrier de 9 cases qu’il n’hésite pas à éclater (3). Jouant parfaitement avec la lumière et les contrastes, Scott McCloud renforce le désarroi dans lequel se trouve son héros avec la couleur de soutien qu’il a choisi : le bleu. Couleur froide par excellence, cette teinte fait autant partie de l’histoire que le reste du trait. Certains personnages, certains décors secondaires ne sont pas cernés de noir, mais sont suggérés avec ce bleu qui hante les pages, tout en adoucissant certaines tensions. Il joue avec cette bichromie, nous raconte des choses impossibles à réaliser autrement. Par exemple, en page 152, lorsqu’il aperçoit Meg dans la foule, elle se détache en noir sur ces personnages en bleu. Puis, deux cases plus loin, la foule est redevenue noire : il l’a perdu de vue. Page suivante, la foule est contrastée, les gens proches sont en noir, les autres en bleu, personne ne se détache : elle a définitivement été engloutie par cette masse.

David remarque Meg au travers de la foule pour la première fois.

La fameuse page 152 où elle disparaît.

Et la page suivante où la foule l'a littéralement submergée.

« Le Sculpteur » est l’un des meilleurs romans graphiques qu’il m’ait été donné de lire depuis des années. On y évoque la vie, l’art, l’amour, la critique, la tristesse et surtout la réalisation de ses rêves. Mais est-ce nécessaire de s’accrocher à ses rêves ou ne faut-il pas simplement suivre sa destinée ? Cette histoire va littéralement vous fendre le cœur, même si nous en connaissons forcément l’issue fatale dès le premier chapitre.

À noter que les droits pour le cinéma viennent déjà d’être bloqués par Sony qui souhaite que l’adaptation soit produite par Scott Rudin. Celui-ci étant actuellement en train de produire un biopic sur un autre mégalomane bien réel : Steve Jobs. Nous devrions donc, de nouveau, entendre parler de ce chef-d’œuvre qu’est « Le Sculpteur ».

Gwenaël JACQUET
« Le Sculpteur » par Scott McCloud
Éditions Rue de Sèvres (25 €) — ISBN : 978-2-36981-124-4

(1) En 1993, Scott McCloud publie « Understanding Comics : The Invisible Art » chez Kitchen Sink Press puis en 1994 chez Harper Perennial. Traduit en français sous le titre « L’Art invisible » en 1999 chez Vertige Graphic. En 2000, il publie « Reinventing Comics » chez Paradox Press et quasi simultanément le même livre appelé « Reinventing Comics : How Imagination and Technology are Revolutionizing an Art Form » chez Harper Perennial, traduis en français, en 2002, sous le titre « Réinventer la BD » (toujours chez Vertige Graphic). Le dernier opus de sa trilogie, sorti en 2006, est sobrement appelé « Making Comics : Storytelling Secrets of Comics, Manga and Graphic Novels » chez Harper et, en 2007 en français, « Faire de la BD » chez Delcourt qui réédita par la même occasion « L’Art invisible ».

Réédition des planches en noir et blanc de « Zot »

(2) « Zot » est une série de science-fiction de 36 volumes publiés par Eclipse Comics. La première saga, toute en couleur, a duré 10 numéros entre 1984 et 1985. La seconde, jusqu’au numéro 36, fut publiée exclusivement en noir et blanc entre 1987 et 1991. En 2008, l’éditeur Harper Collin a réédité en un volume unique de 576 pages les numéros en noir et blanc sous le titre explicite de « Zot ! The Complete Black and White Collection ». Sauf que ce n’est pas exactement la collection complète. Les fascicules alternatifs (mini-comics Zot 10 ½ et 14 ½ par Matt Feazell) ainsi que la saga « Getting To 99 » dessinée par Chuck Austin (« Zot » n° 19 et 20) ne s’y trouvent pas. Les dix premiers numéros en couleurs ont aussi eu droit à une réédition en intégrale de 288 pages chez Kitchen Sink Press, en 1997, mais la disparition de cet éditeur fait que cette reliure est aujourd’hui difficile à trouver ou vendue à un prix prohibitif. L’histoire nous conte la vie de Zachary T. Paleozogt, un jeune homme vivant en 1965 dans un monde utopique alternatif. Il y règne une paix durable. Il côtoie des robots majordomes ainsi que des voitures volantes. Grâce à ses bottes, il peut voler et combattre le crime. Jenny de son côté vit sur notre bonne vieille terre, laquelle possède toutes ses imperfections que nous côtoyons au jour le jour. Leur vie va être chamboulée, passant d’un monde à l’autre grâce à un portail interdimensionnel.

(3) À ce propos, vous pouvez regarder la vidéo où il explique les secrets de la composition d’un fond de planche sur YouTube : Scott McCloud : Lettering Comics in Illustrator (partie 1 et partie 2)

Galerie

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