« Sidekick T1 : Descente aux enfers » par Tom Mandrake et J.M. Straczynski

Ah, les sidekicks ! Depuis les origines des comics, ces jeunes compagnons d’aventures font partie intégrante de la mythologie du super-héros moderne (Robin étant le plus ancien et célèbre d’entre eux, apparu dans « Detective Comics » #38 en 1940). Ces faire-valoir du héros principal ont longtemps été traités de manière assez bienveillante, incarnant une innocence qui se confronte au rite du passage à l’âge adulte et aux responsabilités super-héroïques sous la houlette du super-maître. Certes, ça a un peu changé à partir de l’Âge de Bronze, mais on aurait pu penser que si l’humaniste Straczynski s’emparait un jour de ce concept, ce serait sous un angle de bonté et de compassion. Eh bien non. Paf ! « Sidekick » est au contraire le comic le plus noir et amer de Straczynski, et même l’un des plus sombres de toute l’histoire des comics sur ce sujet… Une belle claque.

Majoritairement, les sidekicks ont plutôt été de jeunes fanfarons, courageux mais espiègles, utilisés aussi pour amener un peu de légèreté dans des récits où le super-héros en chef menait son combat d’adulte responsable. Une initiation qui engendre des liens d’amitié ou de filiation fortes entre les deux héros et symbolisant des valeurs positives. Avec « Sidekick », Straczynski prend le contre-pied de ce postulat, et ce de manière très abrupte, au point de désarçonner certains fans du fameux scénariste. Non pas que celui-ci – avec sa réputation de scénariste profond et humaniste – nous ait habitués des histoires qui transpireraient une bienveillance par trop naïve ou que ses créations pâtissent d’un humanisme béat : il nous a prouvé à maintes reprises (que ce soit dans « Rising Stars », « Midnight Nation » ou « Ten Grand », tous édités chez Delcourt) qu’altruisme et sincérité n’empêchent aucunement un certain réalisme noir de s’exprimer, une lucidité apportant une profondeur et une grande richesse à la psychologie des personnages. Mais ici, on a l’impression que Straczynski a poussé le bouchon plus loin, très volontairement, avec des accents de cynisme, d’âpreté et de brutalité morale qu’on ne lui connaissait guère. Voilà donc une œuvre très adulte, faisant partie de la maintenant assez longue lignée d’œuvres critiques et iconoclastes du récit super-héroïque qui fleurissent depuis le milieu des années 80, et indubitablement l’un des plus sombres et désespérés qui aient été réalisés jusqu’à aujourd’hui…

 

Red Cowl est une idole, une légende vivante, LE super-héros par excellence qui incarne la justice et le combat contre le crime. Mais la parade donnée en son honneur dans la ville de Sol City débouche sur un drame : le grand super-héros est assassiné par balles lors de cette manifestation. Flyboy, son sidekick, se retrouve donc seul, orphelin de son mentor et ami. Désormais livré à lui-même, va-t-il pouvoir reprendre le flambeau et devenir à son tour LE super-héros de l’Amérique ? Rien n’est moins sûr, et même carrément pas sûr du tout puisque Barry Chase (de son vrai nom) est un jeune homme assez paumé, pas très bien équilibré, enclin à se laisser dévorer par ses propres zones d’ombres… Une personnalité fragile, contrastée, complexe, qui s’avère trop chancelante et incertaine pour pouvoir supporter et traverser les épreuves réelles et souvent dures du quotidien d’un super-justicier. Il va tout de même essayer, ramer, connaître échecs et désillusions sans pouvoir réagir autrement que par la dissimulation – ce que la population américaine va vivre comme une trahison, le conspuant. Plus Barry Chase va essayer de devenir le digne successeur de Red Cowl, plus il va s’enfoncer dans la médiocrité : oui, c’est bel et bien à une véritable descente aux enfers que nous convie Straczynski, et l’on suit avec un très grand intérêt l’itinéraire chaotique de ce personnage pathétique qui réussit néanmoins à susciter une certaine empathie… désespérante.

 

Le récit est extrêmement bien mené par un Straczynski qui n’hésite pas à creuser la face sombre du personnage et à lui faire vivre – subir ? – des événements mêlant tragique et ridicule. C’est sans concession. Brut. Direct. Apparitions énigmatiques et récurrentes, les sœurs jumelles Moonglow constituent une belle facette de l’intrigue, insufflant de surcroît une charge érotique aussi intense que subtile à l’atmosphère de cette création ténébreuse. Il y a une sorte d’envoûtement au sein du réalisme, mais même l’onirisme semble ne pas laisser place à l’espoir… J’aime beaucoup les dessins de Tom Mandrake, à la fois lâchés et précis, qui ont des faux airs de Tom Palmer, parfois… Malgré quelques moments fluctuants, son style convient parfaitement à l’histoire et aux personnages, restituant bien l’esprit souhaité. Ce premier tome reprend les épisodes #1 à #6 de la série, et nous pourrons lire la fin de cette histoire dans le prochain volume… mais il faudra patienter encore un peu, car l’épisode #9 est paru seulement fin novembre aux États-Unis.

Cecil McKINLEY
« Sidekick T1 : Descente aux enfers » par Tom Mandrake et J.M. Straczynski
Éditions Delcourt (15,95€) – ISBN : 978-2-7560-4783-6

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