« Tomsk-7 » par Danijel Zezelj

Déjà douzième album en quinze ans de Zezelj chez Mosquito, l’éditeur suivant de près le travail de ce dessinateur exceptionnel qui s’avère être aussi un vrai auteur, on le constate de plus en plus au fil de ses créations personnelles. Ce « Tomsk-7 » en est le parfait exemple, Zezelj nous faisant voyager au sein de huit histoires courtes d’une grande beauté. Forts, sensibles, désespérés, poétiques, révoltés, lucides, fous : les récits de ce recueil confirment une nouvelle fois brillamment combien Zezelj est un artiste unique.

Le niveau graphique, esthétique, narratif, expressif de Zezelj étant à un tel niveau de qualité depuis quelques années déjà, on ne peut qu’épier avec fébrilité – et la soudaine dureté de jugement chez qui attend trop pour ne pas être déçu, même par amour – chaque nouvel album de ce merveilleux artiste. Il y a quelque temps, il atteignait une sorte d’état de grâce stylistique où les contrastes à la fois libres et tranchés de noir et de blanc s’attachaient à ce point à la lumière qu’ils abrogeaient la ligne, flirtant avec l’abstraction… De sublimes visions émergeaient – comme par miracle – de ces spectacles quasi hypnotiques, dans un découpage d’une grande intelligence. Et puis l’on sentait cette sensibilité poindre toujours plus, çà et là, derrière la dureté des histoires, derrière le gouffre du noir et l’aveuglement du blanc. Eh bien rassurez-vous, ce nouvel opus de Zezelj n’est pas un « album de plus » où il se serait enfermé dans cette grâce, se reposant sur son talent au point que l’acquis en devienne un carcan. Car Zezelj, à l’image de ses spectacles de peintures et de son art urbain, est un dessinateur vivant. Et ses créations le disent. Que ce soit sur le fond ou sur la forme, « Tomsk-7 » est bien un nouveau palier dans l’évolution de l’auteur, l’ouvrant comme jamais auparavant à la poésie pure, et alternant ou faisant se chevaucher avec plus de relief deux techniques – celle du noir et blanc pur, jeté au pinceau, et celle du grisé dont les nuances granuleuses oscillent entre le tracé du crayon et celui du pinceau sec… C’est toujours très graphique, bien sûr, et le noir et blanc est roi, mais une certaine richesse de matières, de représentations et de natures d’images différentes apporte de belles nuances à ces planches…

 

L’album s’ouvre sur l’histoire qui lui donne son titre, peut-être le récit le plus symptomatique de ce que je viens d’écrire. Cette histoire d’un homme emprisonné dans la ville de Tomsk-7 pour avoir brisé des horloges, pétrissant et cuisant maintenant le pain à l’image de ses rêves, est en effet le plus poétique et le plus différent esthétiquement de ce recueil. Les grisés pleins de matières supplantent largement le noir et blanc contrairement aux autres récits, le découpage n’est plus hautement évolutif mais s’inscrit volontairement dans un gaufrier immuable de neuf cases de même taille, et le propos – dont l’imaginaire est exprimé dans une formidable simplicité – est d’une très grande ouverture poétique. Dans ces dix planches, Zezelj a exploré d’autres traces de représentations qu’habituellement, sortes de brouillards révélant des stigmates, des failles dans la pierre, les murs, les hommes, et un aspect cartographique, documentaire, qui donne une ambiance très particulière à ce poème en images… À noter que Tomsk-7 n’est pas une ville imaginaire, et que ce choix fait partie intégrante du combat humaniste un peu désespéré mais plein de révolte et de rêve de Danijel Zezelj. En effet, Tomsk-7 a été le nom donné à la ville de Seversk, en Sibérie, à l’époque soviétique. Une ville secrète qui ne figurait alors pas sur les cartes mais où se trouvent réacteurs et usines d’armement nucléaires (il y eut d’ailleurs là-bas un accident nucléaire en 1993)… Un cauchemar dont on ne peut s’échapper que par le rêve ?

 

Dans le second récit, un navire traverse en écho les rues d’une petite ville de montagne… On y retrouve la cartographie, mais il y a surtout la plongée dans le rêve qui surgit dans cette histoire aux allures de conte ; plongée graphique, aussi, avec la fulgurance de grands espaces fragmentés de noir et de blanc dont l’artiste a le secret… Puis deux récits courts qui tranchent fortement avec la poésie et l’imaginaire des deux premiers, se penchant plus directement sur la dure réalité de la vie à Brooklyn… Ensuite, deux récits hybrides, entre la réalité urbaine et l’imaginaire – la folie ? Très beau « Long Distance », avec cette course de jogger cherchant à échapper à des animaux géants dans la ville, en écho aux photographies séquentielles du mouvement de Muybridge… Et avant de se clore sur un étrange témoignage de catcheur mexicain (El Elefante), l’album nous propose aussi le très très beau « Cafe Paradisio », peut-être le récit le plus personnel de Zezelj ici, puissant de vérité et d’évocation. Poème en prose ou extrait de journal intime, texte court au phrasé haché mais scintillant, narration comme un mouvement de caméra explorant différents espaces de la ville, somptuosité du noir et blanc : il y a là toutes les qualités d’une véritable œuvre d’art… Et comme toujours, ce que raconte Zezelj a le don de triturer des choses terriblement profondes et fondamentales, tout au fond de nous, déclenchant de vraies émotions… Au risque de verser dans le pléonasme, je dirais donc que c’est du grand Zezelj, que ce « Tomsk-7 ».

Cecil McKINLEY

« Tomsk-7 » par Danijel Zezelj

Éditions Mosquito (13,00€) – ISBN : 978-2-3528-3282-9

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Une réponse à « Tomsk-7 » par Danijel Zezelj

  1. Capitaine Kérosène dit :

    Un grand merci à vous, Cecil, pour avoir consacré un article à cet artiste exceptionnel dont on ne parle pas assez. Il faut lire Zezelj !