« Celluloid » par Dave McKean

« Celluloid », le dernier album de Dave McKean paru chez Delcourt, est un véritable bijou. Ce « roman graphique érotique » est une plongée muette dans l’inconscient du désir, s’étalant sur 240 pages où l’image est reine. Tout simplement sublime.

Il serait indécent de rappeler ici qui est Dave McKean, et combien cet artiste aime s’exprimer dans un éventail impressionnant de techniques graphiques. À ce titre, « Celluloid » est une nouvelle et magnifique occasion de replonger dans le laboratoire de Sir McKean ; s’y déploient tous les procédés les plus chers à l’artiste, se complétant dans leurs grandes différences sans hiatus aucun. Avant que l’histoire ne parte génialement en vrille, le postulat de départ – la « réalité » – est traitée à l’encre et à la plume, rehaussée de lavis sépia, dans ce style dépouillé que l’on connaît bien, proche de la gravure par son aspect, abrupt et sensible à la fois, tendant à l’exagération ou la transformation des traits. Au-delà de la beauté franche des images de cette « section du réel » se dégage – comme jamais ? – l’amour fou du dessin anatomique de McKean (les tableaux d’Egon Shiele qui ornent les murs dans cette séquence ne trompent pas sur les obsessions du dessinateur). Sa manière d’exagérer la vision en contre-plongée d’un nez, le travail sur les mains et les marques du corps, ses pleins et déliés bruts – prompts à l’accident contrôlé – allant à l’essentiel de la forme, le rendu expressionniste et réaliste à la fois de l’espace et du trait… tout est fait pour que ce soit l’expression artistique qui prime, dans une intention d’abolir ses peurs et d’oser aller au-delà de l’apparence du trait. C’est vraiment très beau… Alors que dire de la suite, où les frontières entre les styles deviennent des passages ?!

« Celluloid » est en effet une œuvre du passage. Après l’encre, la plume et le lavis, nous allons basculer dans d’autres esthétiques se succédant en miroir dans la photographie, la peinture, le collage, le travail informatique, le modelage, le pastel… tout l’éventail de McKean dont je vous parlais en introduction. Évidemment, la forme rejoint le fond (je dis « évidemment » car c’est McKean), ces univers graphiques exprimant les différentes facettes de ce troublant voyage auquel nous convie l’auteur… Une histoire simple, mais génialement mise en pages, dans une narration remarquable qui rend totalement impossible d’arrêter la lecture avant la fin de l’ouvrage. Une femme entre dans un appartement et attend son amant qui ne vient pas. Pour tuer le temps, elle prend un bain, puis découvre un vieux projecteur de cinéma contenant une bobine de film. Elle met la machine en marche, et découvre sur l’écran une scène explicite où une femme masquée fait l’amour avec un homme. Le temps de la fascination est court, puisque l’appareil est en surchauffe (peut-être trop excité par ce qu’il projette) et le film crame. Le faisceau maintenant à nu du projecteur fait apparaître sur l’écran une sorte de porte. Telle une Alice en tenue d’Ève, notre héroïne va ouvrir cette porte et passer de l’autre côté du miroir, dans la grande tradition britannique. Dès lors, nous allons basculer avec elle dans différents espaces, différentes logiques, différents fantasmes bénéficiant chacun d’une identité graphique propre. Le film projeté était déjà une incursion de la photographie dans le dessin, mais par la suite les interactions et passages se multiplient, variant les sensations et modelant des atmosphères très marquées, voluptueuses et étranges. C’est toute la psyché érotique de l’héroïne que nous traversons. Cette thématique du récit fantasmé par-delà l’écran rappellera à certains la fameuse Anita de Guido Crepax.

Dave McKean n’a pas traité le sujet à moitié. Et si cet album est un laboratoire graphique, c’est aussi un espace de fantasmes déclinés et exprimés sans aucun tabou, souvent de manière très explicite, jusqu’au pornographique. Mais c’est ce qui est remarquable, dans « Celluloid » : ce n’est pas un ouvrage érotique ou pornographique, ni coquin, c’est l’écrin vénéneux et raffiné de l’expression totale du fantasme de la chair, des désirs, de la beauté et de l’étrangeté de ces désirs, allant du mystique à la crudité, de la douceur à l’excitation, de la volupté au bizarre, dans toutes les strates du corps et de l’esprit. ?uvre gigogne, « Celluloid » permet à McKean de se servir de son sujet à multiples visages pour explorer une certaine part de l’histoire de l’art. Ses différents univers visuels rappellent effectivement des ambiances que l’on retrouve chez des peintres comme Picasso, Delvaux, Ernst, Dali, Braque, De Chirico… C’est passionnant de voir comment McKean replonge dans ses influences plus ou moins conscientes et admiratives pour en tirer ses propres délires. C’est œuvre est indubitablement un hommage à la peinture, au dessin, au cinéma, à la sculpture, à l’art tout court, allant donc bien au-delà du simple bijou sulfureux pour esthètes érotomaniaques (les érotomanes étant un sujet différent). Et puisque nous sommes dans les délires érotiques, je vous conseille vivement d’effeuiller avec grâce cet album afin de découvrir sous la jaquette un pur chef-d’œuvre de maquette, digne des plus beaux visuels de l’histoire de la sensualité. Si comme moi vous êtes un inconditionnel de McKean (au cas où vous ne l’auriez pas compris), vous retrouverez dans cet album tout ce que vous aimez de lui ; et si vous ne le connaissez pas encore et que vous êtes majeur, alors laissez-vous tenter par l’aventure, vous risquez de ne pas en revenir… Je n’aurais qu’un mot à dire : superbe.

Cecil McKINLEY

« Celluloid » par Dave McKean
Éditions Delcourt (25,00€)

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