« The Crow : le scalp des loups » par Jim Terry et James O’Barr

Après une longue absence, James O’Barr est de retour sur sa série culte, « The Crow », en compagnie d’un jeune artiste américain assez intéressant, Jim Terry. Parmi les récents spin-offs de cette série (signés John Shirley et Kevin Colden, Jerry Prosser, John Vance et Alex Maleev, tous parus ou à paraître chez Delcourt), « Le Scalp des loups » est donc un titre un peu à part, particulièrement sombre et violent…

Même s’il n’a jamais vraiment arrêté de peindre et de dessiner, on se demande vraiment comment James O’Barr – avec tout ce qu’il a pu vivre d’atroce – a réussi à trouver la force de revenir sur sa création la plus emblématique et la plus douloureuse, même après tout ce temps passé… Et pourtant il l’a fait. « The Crow » ne revient pas sous La plume d’O’Barr par le chemin le plus doux ou le plus nostalgique, mais au contraire par le biais le plus cru, le plus violent, le plus noir, nous immergeant dans le paroxysme de l’horreur que représentent les camps de concentration de la seconde guerre mondiale. Comme une vengeance, un acte de justice radical face à la barbarie nazie, O’Barr jette rétrospectivement son héros dans le passé pour y éradiquer le fascisme, de la manière la plus directe qui soit… physiquement. Pas de nuances ou de subtilités, ici : juste un arrêt brutal des crimes perpétrés entre les miradors. Œil pour œil, dent pour dent, les loups doivent être scalpés. Le fait qu’O’Barr ait choisi ce sujet n’est évidemment pas anodin ; peut-être ne pouvait-il refaire vivre son héros qu’en passant par là, en allant s’attaquer à ce qu’il y a de pire. Parce que même si ça ne sert plus à rien – sept décennies se sont écoulées depuis cette période – la barbarie n’est pas morte, bien au contraire, on le constate avec peur et amertume à chaque journal télévisé… Alors, peut-être que ce retour d’Eric Draven nous replongeant dans notre passé le plus immonde tient peut-être de l’avertissement pour les générations actuelles et à venir : ne laissons pas le fascisme prospérer, car alors il faudra un jour s’y confronter pour l’anéantir, et ce temps-là sera celui de la mort, implacable, injuste, terrible, n’en doutons pas…

 

Il y a là le commandant d’un camp de concentration, particulièrement pervers, qui aime par-dessus tout défier aux échecs ses prisonniers les plus brillants : si le prisonnier gagne la partie, il vit, sinon il meurt (mais le vil nazi applique-t-il réellement les règles qu’il a lui-même imposées ?). Son petit jeu cruel se perpétue, accompagné de musique wagnérienne, jusqu’au jour où un nouveau train arrive au camp… Parmi les personnes déportées qui s’amassent dans chacun de ses wagons, il y a un homme, un homme à part, qui va changer la donne. The Crow fonce dans la gueule du loup, escomptant éradiquer purement et simplement ceux qui sont au service de la mort ultime en leur brisant le cou, leur arrachant les yeux ou les tripes, ou bien en les démembrant ou en les fusillant. Bref, c’est ce qu’on appelle de la bonne vieille vengeance au premier degré ! Ne vous attendez pas à plonger dans une aventure au long cours, avec des rebondissements liés à une intrigue qui s’étalerait dans le temps : l’action du « Scalp des loups » se déroule sur une heure, tout au plus. En 70 pages et 3 chapitres, O’Barr dissèque une action pure pour la mener à son terme, sans circonvolutions. On pourra se sentir lésé en refermant l’album, car on aurait pu souhaiter plus de substance, davantage de richesse de propos, et non un unique déferlement de vengeance physique. Mais le propos n’est pas là, ce n’est pas une histoire mais une déflagration de violence humaniste, de désespoir et de nausée qui explose comme un appel au secours, un dégoût que ne semblent plus partager beaucoup de personnes, si l’on en croit la couleur populiste de nombre de bulletins de vote actuels à travers les élections de tous pays… James O’Barr dit de Jim Terry qu’il est « le digne héritier de Will Eisner ». Et c’est vrai que lorsqu’on parcourt ces pages, on ne peut que deviner çà et là combien le grand Will a pu influencer le jeune Jim ; mais cette influence n’est pas singerie, et c’est avec un très grand plaisir que l’on constate cette belle filiation, totalement assumée et plutôt bien digérée… Un album comme un coup de fouet, un coup de semonce, un cri.

Cecil McKINLEY

« The Crow : le scalp des loups » par Jim Terry et James O’Barr

Delcourt (11,50€) – ISBN : 978-2-7560-5039-3

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